Mardi 18 novembre 2008 2 18 /11 /2008 14:03
          Le stratégiste prussien Carl Von CLAUSEWITZ est probablement le théoricien militaire le plus connu et en même temps assez peu lu. Contemporain des guerres napoléoniennes, influencé par SCHARNHOST et KANT, participant en tant qu'officier à plusieurs grandes batailles, membre de l'état-major du général GREISENAU à Coblence en 1816-1818, directeur administratif de l'académie militaire de Berlin de 1818 à 1830, il laisse une grande emprunte dans la littérature militaire. Son oeuvre comporte de nombreux éléments encore étudiés de nos jours, à interprétations parfois contradictoires, avec des éditions périodiques et posthumes de nouveaux écrits à intervalle régulier.
          
        Si l'on en croit Raymond ARON, auteur d'une imposante étude de l'oeuvre du stratégiste, elle comprend cinq sortes de textes.
   - De la guerre (Vom Kriege) publié très tard, La Stratégie de 1804, l'article de la Neue Bellona, les textes de 1812, esquisse de l'enseignement donné au prince héritier, le manuscrit du cours sur la petite guerre et plusieurs autres fragments. Il semble que l'oeuvre achevée aurait comporté un Traité de la grande guerre (ou de la stratégie), un Traité de la tactique et un traité de la petite guerre. Les éléments de ces trois traités existent, dispersés, ébauchés, et plusieurs spécialistes d'histoire militaire se sont essayés à les assembler.
   - Le récit des campagnes, notamment celle de FREDERIC II, de la Révolution et de NAPOLEON.
   - Les lettres, adressées surtout à sa femme, qui datent de 1806 à 1831 et qui éclairent la personnalité de Carl Von CLAUSEWITZ, l'officier pauvre rêvant de gloire ou le général insatisfait.
   - Les notes ou écrits politiques sur la situation de l'Europe ou sur MACHIAVEL, ou encore sur certains événements militaires qui marquent sa pensée : le désastre de 1806 (vu côté Prusse), la suspension des hostilités en 1813...
    - Les articles sur l'art et sur d'autres domaines qui montrent qu'il tire sa pensée de domaines divers, attentif à l'évolution des techniques, soucieux d'aspects philosophiques majeurs qui influencent directement le fond et la forme du son Traité sur la guerre.

     De la guerre est selon H. ROTHFELS (Les maîtres de la stratégie)l a première étude sur la guerre à s'attaquer réellement au fond du sujet et à développer un schéma de pensée applicable à chaque étape de l'histoire et de la pratique militaires. Dans ce livre, le stratégiste prussien recherche la nature même de la guerre, l'idée régulatrice qui la guide, son fondement philosophique. Si l'oeuvre de Carl Von CLAUSEWITZ est si importante, c'est qu'elle intervient et est mue par une vraie révolution de l'art de la guerre.
   "Les armées de l'Ancien Régime se composaient de soldats professionnels engagés pour de longs services, limités en nombre mais parfaitement entraînés. Chacun d'eux représentaient une part du capital investi d'un État et devait donc être utilisé avec précaution. De plus, un fort pourcentage de ces soldats de métier étaient des étrangers ou les rebuts de la société. Une armée ainsi constituée ne pouvait vraiment faire appel ni aux vertus militaires ou à la bonne volonté des citoyens (...). Son unité était obtenue par la discipline la plus rigide ; on lui apprenait à marcher et à combattre en formations strictes et sous le contrôle étroit de ses officiers." Ces armées dépendaient de magasins d'approvisionnement de vivres et de munitions dont elles ne pouvaient s'écarter longtemps. Les guerres du XVIIIème siècle se présentaient comme un ensemble de marches et de contre-marches, de manoeuvres plus ou moins compliquées, avec des troupes avançant lentement et de manière presque géométrique. "Ce fut la Révolution française qui ouvrit la voie (au progrès). Si les armées révolutionnaires ne pouvaient se lancer dans des manoeuvres compliquées, elles étaient libérées des servitudes traditionnelles ; elles pouvaient supporter les privations et se battre chaque fois que cela paraissait propice ; elles pouvaient attaquer sans se soucier des pertes humaines puisqu'il leur était possible de faire appel à toutes les ressources humaines de la nation." "Le système des divisions se développa ; l'approvisionnement fut essentiellement assuré par les réquisitions (sur les territoires traversés) ; le tir calculé, visant l'individu, remplaça ou compléta le tir à la volée ; on adapta la tactique des tirailleurs pour préparer l'attaque en masse." Contre toutes les règles classiques, NAPOLEON se donnait pour objectif de détruire les armées ennemies, de manière brutale (utilisation fréquente d'une nouvelle artillerie), brève et sans contestation possible, dans des attaques-éclairs les plus fréquentes et les plus surprenantes possibles.

      Mais plus profondément qu'une interprétation de la stratégie napoléonienne, De la guerre, veut mettre à jour la véritable nature de la guerre. Baignant dans un siècle des Lumières, dont l'élite intellectuelle s'oppose réellement à la guerre et tente de la circonscrire, de l'humaniser, Carl Von CLAUSEWITZ rejette à la fois "l'optimisme et le dogmatisme de ces théories du XVIIIème siècle. Selon lui, la guerre n'était ni un jeu scientifique ni un sport international, mais un acte de violence. Dans sa nature même, la guerre n'est ni modérée ni philanthropique" : Qu'on ne vienne pas nous parler de généraux, écrit-il, qui remportent des victoires sans effusion de sang. La tuerie est une spectacle horrible ; raison de plus pour attacher plus de prix aux guerres mais non pour laisser s'émousser par humanité l'épée que l'on porte jusqu'au moment où un autre, armé d'un sabre bien tranchant, vient nous décapiter."
    La question au centre même de sa théorie, la relation entre la guerre et la politique, repose sur une réflexion sur la véritable nature de la guerre. "Lorsqu'on a recours à la force militaire, c'est-à-dire à des hommes armés, l'idée de combat est nécessairement à la base de tout. Toute activité guerrière se rapporte donc nécessairement à l'engagement, que ce soit de façon directe ou indirecte. le soldat est recruté, vêtu, armé, instruit ; il dort, mange, boit et marche uniquement en vue de combattre au bon moment, au bon endroit." . "La destruction des forces ennemies apparait donc toujours comme le moyen supérieur et le plus efficace devant lequel tous les autres doivent céder... La solution sanglante de la crise, l'effort tendant à l'anéantissement des forces ennemies, est le fils légitime de la guerre".
  C'est à partir de sa conception de la guerre absolue, celle qui guide l'ensemble des opérations militaires sans toutefois, à de rares exceptions près, y parvenir que le stratégiste fonde toutes ses propositions théoriques et pratiques. En effet, pour lui, plus la guerre est conforme à sa forme abstraite, plus la guerre semble purement militaire - visant la destruction totale de l'ennemi et moins politique - moins proche du but politique de la guerre, l'exploitation des ressources de l'ennemi ou l'empêchement de cette exploitation. La guerre tend à l'escalade vers les extrêmes, la guerre absolue - qui n'est pas la guerre totale - constitue le point de référence de tous les combats. Mais la guerre réelle - même lorsqu'elle tend vers la guerre absolue - est une guerre entravée par toute une série de circonstances de temps et de lieu du terrain des batailles, les fameux facteurs du brouillard de la guerre sur lequel le stratégiste s'étend dans maints chapitres de "De la guerre". Et surtout la guerre réelle est subordonnée à des fins politiques. Ce que Carl Von CLAUSEWITZ veut faire comprendre, c'est que le choc des volontés de soumettre l'adversaire par la violence, mène à un anéantissement qui dépasse - et contredit - les buts de guerre. L'ascension aux extrêmes, dans le feu du combat, dans la peur et la haine des combattants menace toujours les fins politiques de la guerre. "La bataille, par son  caractère décisif, semble dépasser l'objectif de la guerre. dans son étude sur la guerre absolue, CLAUSEWITZ montre également que l'objectif militaire d'anéantissement de l'ennemi prend la place de l'objet final, du but politique" (H ROTHFELS)

      Un autre aspect de son oeuvre est représenté par sa distinction de l'attaque et de la défense. "Il s'agit évidemment d'une distinction classique (...). Mais CLAUSEWITZ l'incorpore à son analyse sur la nature de la guerre et lui donne un nouveau sens." "D'une part, il insiste beaucoup sur la défense, ce que nombre d'écrivains du XIXème siècle ont considéré comme une 'tache sombre" dans sa pensée. (...) (Il) se montre extrêmement sceptique sur (les) avantages et sur la supériorité morale de l'attaque. L'élément de surprise est de toute évidence important ; notamment en tactique ; mais pour CLAUSEWITZ, il l'est moins en stratégie. L'attaquant entame la partie mais le défenseur a tous les atouts de la dernière main". Il cherche à prouver que le faible a du moins une bonne chance de pouvoir résister à un ennemi puissant. Il peut le faire : la défense est "la forme la plus forte de la conduite de la guerre". Il analyse les rapport dialectique entre attaque et défense à part d'un concept aujourd'hui très utilisé : celui du point culminant. "Si l'offensive stratégique ne parvient pas à une décision, la poussé en avant s'épuise inévitablement d'elle-même. Certaines des ressources morales et matérielles de l'attaquant augmentent au fur et à mesure de son avance, mais en général et pour plusieurs raisons, il est conduit à s'affaiblir. Au delà du point culminant, la marée se retourne et le contrecoup survient. la violence du contrecoup dépasse en général la force du choc initial." (Les maîtres de la stratégie).
Tout dépend du délicat jugement du commandement sur le moment et le lieu de ce point culminant. Les facteurs psychologiques et moraux se retournent souvent contre l'attaquant. Car la grande bataille implique la destruction du courage de l'ennemi plutôt que de ses soldats.

         C'est surtout entre 1870 et 1930 que l'oeuvre de Carl VON CLAUSEWITZ se trouve au coeur du débat stratégique. Notamment dans les armées françaises et allemandes qui interprètent la guerre absolue dans un sens d'anéantissement nécessaire des forces de l'adversaire, pour obtenir la victoire finale. Le stratégie d'anéantissement de la Première Guerre Mondiale aboutit à ces batailles interminables de tranchées.
  Après une période de responsabilisation de cette interprétation sur le stratégiste prussien lui-même, apparaît ce que certains appellent le règne de la formule (1930-1990) (Benoît DURIEUX, colloque des écoles St Cyr Coetquidan, 2007). Après 1976 (Christophe WASINSKI), une reprise des concepts clausewitziens s'effectue notamment dans les milieux militaires américains où leurs discours reprend deux éléments clés :
      - la soumission de la guerre à la politique, avec ce que cela représente en terme de répartitions des pouvoirs civils et militaires dans l'appareil de défense ,
     - la trinité "paradoxale" : "la violence originelle de son élément, la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle aveugle, puis le jeu des probabilités et du hasard qui font d'elle une libre activité de l'âme, et sa nature subordonnée d'instrument de la politique, par laquelle elle appartient à l'entendement pur. Le premier de ces trois aspects intéresse particulièrement le peuple, le second le commandant et son armée, et le troisième relève plutôt du gouvernement." (De la guerre).
   Au niveau opérationnel sont repris :
        - le centre de gravité, qui désigne ce qui constitue la puissance de l'adversaire ;
        - le point culminant ;
        - la chance, l'incertitude, la friction ;
        - l'offensive et la défensive, dans la conception de bouclier fait de coups portés à l'ennemi.
        - le génie et les forces morales.

     Carl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, 1832-1838 (Les éditions de minuit, 1955) ; De la révolution à la restauration, Écrits et lettres de 1804 à 1831, Gallimard, 1976.
     H ROTHFELS, article CLAUSEWITZ, dans Les maîtres de la stratégie, tome 1, sous la direction d'Edward Mead EARLE, Editions Berger-Levrault, collection Stratégies, 1980
    Raymond ARON, Penser la guerre, CLAUSEWITZ,  2 tomes, Gallimard, nrf, collection bibliothèque des sciences humaines, 1976
   Sous la direction de Laure BARDIES et de Martin MOTTE, de la guerre? CLAUSEWITZ et la pensée stratégique contemporaine, Economica, fondation Saint-Cyr, collection Biblitohèque stratégique, 2008.
   Il faut signaler également le livre de René GIRARD, Achever CLAUSEWITZ, carnetsnord, 2007.

                                                                STRATEGUS

  
 
Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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