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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 08:30
       La théorie de la valeur d'une marchandise joue un rôle central ou majeur dans la plupart des grandes oeuvres économiques, essentiel pour justifier le point de vue de l'observation de l'économie (ALBERTINI-SILEM).
  C'est au moment de l'essor industriel et au moment des grandes contestations d'un ordre social établi sous le primat de la tradition royale et religieuse (l'Ancien Régime...) que la "science économique" s'affirme et elle s'affirme d'abord au nom de l'intérêt supposé d'une nation de propriétaires.
 
      Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776) ne cherche pas directement à établir une théorie de la valeur rigoureuse, même si elle devient une pièce centrale de la théorie économique libérale. Il cherche à savoir pourquoi les prix entretiennent entre eux des rapports à peu près constants, évoluant lentement, même si par ailleurs, les prix exprimés en monnaie courante changent rapidement. Il recherche comment obtenir, pour le groupe social qui l'intéresse, les plus grandes richesses possibles. Contre les mercantilistes, axés sur la monnaie et l'or, contre les physiocrates qui ne jurent que par la production agricole, Adam SMITH prône le développement du travail industriel. 
   ll se désintéresse de la valeur d'usage car elle ne peut aider à comprendre ce que coûte réellement un bien. Pour comparer et pouvoir échanger, il faut un élément moins subjectif que l'utilité : "le prix réel de chaque chose est ce que chaque chose a réellement coûté à celui qui vient de l'acquérir", écrit-il, "Le travail est donc la mesure réelle de la valeur des choses".
La valeur-travail d'Adam SMITH est bien celle qu'il est nécessaire de dépenser, non pour produire un bien, mais pour l'acquérir.
Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM insistent  sur le fait que en renversant la proposition, on en vient à la "valeur-travail-commandé" : la valeur d'une marchandise est égale à la quantité de travail qui permet de l'acheter. On voit bien que l'argumentation du fondateur de l'économie politique se centre sur le commerce et non sur la production pour expliquer la formation des prix. Dans sa volonté de rationaliser cette formation des prix, de la justifier, il est évident que cela suppose que la valeur du travail soit mesurable, et il utilise souvent le prix du blé dans ses écrits. Son oeuvre est assez foisonnante, et il indique beaucoup de pistes de réflexions, n'hésitant pas à formuler des objections à ce qu'il vient de démontrer.
    L'essentiel pour les continuateurs d'Adam SMITH, est de montrer que la valeur des marchandises est la valeur d'échange, dans le jeu de l'offre et de la demande, et résulte d'une combinaison entre les coûts de production, la rareté et les conditions de production.
    On constate qu'il s'agit bien, et l'aspect polémique de nombreux écrits le montre bien, qu'à travers la théorie de la valeur, d'une lutte intellectuelle, relayée ensuite dans les institutions politiques à travers les votes des réglementations et des finances publiques. Cette lutte concerne d'abord plusieurs classes de propriétaires, notamment financiers, agricoles et industriels.
 
      David RICARDO (Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) fait de la théorie de la valeur un point central de sa théorie économique. Dans une période à la révolution industrielle bien avancée, marquée encore par les effets des guerres napoléoniennes, il entend fixer les bases rationnelles de l'économie politique.
     Dès le premier chapitre de son livre de 1821, il déclare que "la valeur d'une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail.".
Ennemi des propriétaires fonciers, ennemi de la rente, David RICARDO ne fait plus de confusion entre valeur et richesse, salaire et travail, et contrairement à Adam SMITH, il intègre dans sa théorie les fonctions de la monnaie. Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM montrent bien l'obsession des économistes libéraux à la recherche d'un étalon général de mesure des prix. "RICARDO a recherché désespérément un point fixe à partir duquel toutes les mesures de la valeur deviendraient possibles. Tout au long de l'histoire de l'économie, on retrouve cette quête ; il semble même que le point fixe soit devenu, pour certains, une idée fixe. STUART MILL l'a fort bien compris : "ce que recherchent les économistes, ce n'est pas la mesure de la valeur des biens aux mêmes lieu et place, mais une mesure de la valeur du même bien, à différents moments du temps et en des lieux différents."
    Toute fixation sur une théorie de la valeur d'échange constitue un détournement d'attention, et en centrant le débat de cette manière, les économistes libéraux évacuent et la question des valeurs d'usage et la question de la répartition juste des richesses.
 
      Karl MARX (Le Capital, 1867...) veut démontrer que la valeur-travail est fondée sur le prix de la force de travail, du travail transformé en marchandise. Dans toute la théorie marxiste, le raisonnement se fait en prix monétaires, et non en prix réels, ou encore en unités physiques de travail. La valeur-travail marxiste est liée aux rapports sociaux d'exploitation. Elle naît de la division du travail et de l'appropriation privée des biens de production, qui obligent les travailleurs à vendre leur force de travail au prix du marché. Karl MARX établit une relation étroite entre la valeur d'usage et la valeur d'échange. Elles apparaissent comme les deux aspects à la fois complémentaire et contradictoires du phénomène de la valeur.
     Selon le Dictionnaire Critique du Marxisme (LABICA-BENSUSSAN) la valeur est au fondement du rapport quantitatif d'échange entre les marchandises ; elle est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à leur production.
Par valeur d'usage, il faut entendre toute choses présentant une utilité socialement reconnue, toute chose qui, par ses propriétés, satisfait des besoins humains de n'importe quelle espèce, en entrant soit dans la consommation, soit dans la production. Le travail en général se définit comme production de valeurs d'usage, que son résultat prenne ou non la forme de marchandises.
La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle les valeurs d'usage d'espèces différentes s'échangent l'une contre l'autre. La valeur d'échange désigne le rapport visible entre les marchandises. (Jacques BIDET)
       Avec l'analyse marxiste, même si par la suite apparaissent des limites techniques d'application pratique dans la fixation des prix, on entre réellement dans les véritables enjeux de la théorie de la valeur, qui mettent face à face, non seulement les propriétaires, mais également les propriétaires et les ouvriers au sens de création, par le travail, de richesses.
 
      John Maynard KEYNES (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) semble ne pas beaucoup s'intéresser aux problèmes de la valeur : les biens, le travail, le capital, la monnaie n'ont pas de valeurs, mais des prix. Il appartient à un monde où l'Etat n'a pas besoin de théorie de la valeur qui affirme son point de vue. On pourrait même penser que l'autorité de l'Etat dépend d'une certaine manière de l'occultation des notions de valeur d'usage et de valeur d'échange, pour ce concentrer sur les questions des manipulations monétaires.
   Dans les théories néo-classiques, le taux d'intérêt est la récompense de la frugalité : c'est l'accroissement relatif de consommation dont les épargnants peuvent bénéficier dans le futur, lorsqu'ils acceptent de renoncer à une partie de leur consommation immédiate. Cette conception n'est pas acceptable pour John Meynard KEYNES selon lequel l'emploi et la production sont déterminés par la demande effective, par les anticipations des entrepreneurs concernant leurs recettes futures. Dans ce cas, le rendement des investissements n'est pas seulement une question technique, puisqu'il dépend aussi des débouchés futurs. La sphère réelle ne suffisant plus à déterminer le taux d'intérêt ; il propose une théorie monétaire de sa détermination (théorie de la préférence pour la liquidité). (Olivier BROSSARD)
 
       Joseph SCHUMPETER (Capitalisme, socialisme et Démocratie, 1942) ne fait pas, lui non plus, de la valeur le centre de son approche théorique, sans doute parce qu'il n'éprouve pas le désir de justifier le point de vue d'une classe économique ou d'une autre. La quête de la vérité économique se suffit à la elle-même (ALBERTINI-SILEM).
   Ce n'est que récemment, que des auteurs comme AGLIETTA et ORLEAN, s'inspirant des réflexions de René GIRARD, sont revenus sur cette valeur d'usage et cette valeur d'échange, ceci dans une période où la monnaie, par la prédominance du capitalisme financier, joue un rôle majeur dans l'économie. Cet outil - la monnaie - à l'usage délicat, laissé à l'initiative de milliers d'acteurs moutonniers, surdétermine la valeur des marchandises, la déconnecte des conditions de leur apparition.
 
      André ORLEAN revient sur la notion de la valeur, avec l'intention de "refonder l'économie" à une époque où les mouvements de capitaux ou plutôt devrait-on dire de monnaies et de titres financiers prennent une plus grande importance que les mouvements des biens et des services.
Il reprend les argumentations des économistes, tant libéraux que marxistes, sur leur approche de la valeur, valeur travail ou valeur utilité. Pour le directeur d'études à l'EHESS, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur les mouvements financiers, les pensées économiques (en tout cas les dominantes) ont tous en commun  l'hypothèse substantielle sur la valeur. A travers l'insistance sur le troc, de l'exclusion de la monnaie, de la sous-estimation des relations d'échange et du caractère global du concept de valeur, ces théories économiques adoptent une approche qui substantifie la valeur. Après avoir insisté sur le fait qu'il entend traiter de l'économie marchande en général, et pas seulement du capitalisme, André ORLÉAN estime que ces théories ne rendent pas compte de la réalité et possèdent de ce fait une faible valeur explicative, à des degrés divers.
Tant Léon WALRAS (Eléments d'économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1952) que Karl MARX (premier chapitre du Capital) donnent une définition de la valeur qui ne rend pas compte de son caractère entièrement social. Il s'agit pour l'un comme pour l'autre de mettre au jour, une grandeur, le travail socialement nécessaire pour le second ; la rareté pour le premier, qui fonde la valeur et, ce faisant, l'échange. "La force de cette construction tient au fait que ces grandeurs peuvent être calculées sans référence aux échanges. Une fois l'économie marchande spécifiée par ses productions et ses consommations, il est possible de calculer la valeur de toutes les marchandises. Ces grandeurs peuvent être dites objectives. (...)". Malgré la notion de fétichisme présente chez les marxistes, la tendance est que, comme Cornélius CASTORIADIS (Les carrefours du labyrinthe, Seuil, 1978) le met en évidence, le texte de Karl MARX oscille entre "deux conceptions antagoniques".
Isaak ROUBINE (Essais sur la théorie de la valeur de Marx, Syllepse, 2009, présentation la plus fouillée de la théorie de Marx) "comprend que la théorie du fétichisme est une critique de l'approche substantielle", mais par ailleurs, le fondateur du marxisme suit la logique classique lorsqu'il détaille le travail abstrait comme la substance même de la valeur. "Comment concilier deux thèses contradictoires. D'une part l'échange révèle une valeur qui est produite antérieurement dans le procès de production et, d'autre part, la valeur est intrinsèquement liée à l'échange. Ces deux thèses, pourtant, coexistent chez Marx : la première, au nom de l'hypothèse substantielle et la seconde, au nom de l'historicité de la valeur marchande." 
      Ce que André ORLÉAN cherche à démontrer, c'est que "l'hypothèse substantielle est le concept adéquat permettant d'identifier ce qui fait la singularité du discours économique, par lequel se constitue une tradition de pensée originale en rupture avec les autres sciences sociales. Alors que d'ordinaire, les valeurs sont affaire de jugement, la valeur marchande telle que le pense la tradition économique se distingue radicalement des autres valeurs sociales, morales, esthétiques ou religieuses, par le fait qu'elle se présente comme une grandeur objective et calculable, en surplomb des acteurs et de leurs relations. C'est une conception sans équivalent dans les sciences sociales : pour comprendre les hommes, peu importent leurs opinions et leurs croyances, ce qui compte, c'est l'évolution quantifiable de la valeur des biens, ce qu'il faut nommer une "économie des grandeurs". Cette analyse nous a conduit à une conclusion quelque peu paradoxale : l'approche économique laisse peu de place aux échanges proprement dits.
Ce désintérêt à l'égard des transactions réelles se retrouve dans les quatre spécifications (...) : que l'on rejette les transactions monétaires pour leur préférer le troc, qu'on néglige l'influence propre aux circonstances de l'échange, ou qu'on considère l'économie marchande comme un système global, c'est toujours à une mise entre parenthèses du marché réel que l'on assiste." L'hypothèse substantielle ne saisit pas la réalité dans sa totalité, alors que c'est la question des échanges qui est centrale et, plus précisément, des échanges monétaires". 
     La "science économique" s'intéresse finalement moins aux faits qu'à ce qui devrait être (et de certains points de vues). La fixation de la valeur, et sa définition même, est finalement une fonction idéologique directement en prise avec les rapports de force en cours et de l'évolution de conflits qui dépassent pour une partie d'entre eux, la sphère économique.
  
 
Comprendre les théories économiques, Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Editions du Seuil, collection Points économie, 2001. Article Valeur par Jacques BIDET dans le Dictionnaire Critique du marxisme, sous la direction de Georges LABICA et de Gérard BENSUSSAN, PUF, collection Quadrige, 1999. David RICARDO, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, Flammarion, 1992. Article Histoire de la pensée économique, Keynésianisme,  par Olivier BROSSARD, Encyclopedia Universalis, 2004. André ORLÉAN, L'empire de la valeur, Refonder l'économie, Seuil, 2011.
 
 
                                                                                           
 ECONOMIUS
 
Relu le 20 octobre 2018
 
      

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