Partager l'article ! Le pain et le cirque, de Paul VEYNE: Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de ...
Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de France, Paul VEYNE livre une étude dense sur la place du don et du mécénat dans la vie de l'époque hellénistique et romaine, durant environ 6 siècles (- 300 av.J-300 ap.JC).
L'évergétisme, cette prodigalité des notables riches dans le monde antique, obligatoire ou non, occupe une place importante dans les relations entre humbles et puissants, entre citoyens et groupes dirigeants. Il se prolonge dans le christianisme par la charité - obligatoire ou non et aujourd'hui encore par le biais de certaines organismes caritatifs, notamment dans la société américaine (rôle des fondations). Tout en jetant des lueurs sur les pratiques contemporaines, l'auteur se concentre sur ces 6 siècles et montre comment ces dépenses somptuaires, qui se manifestent souvent par des distributions massives de vivres et de jeux gigantesques, s'insère dans la vie politique et économique des Cités. Comment elles participent des jeux de pouvoir et de prestige, comment elles constituent un élément d'exercice de la souveraineté impériale, sans négliger les aspects religieux de la question.
Paul VEYNE détaille les différences et les analogies des évergétismes grec et romain et leur rôle dans l'évolution des sphères publiques et privées comme dans les mentalités politiques.
Pour donner une idée du ton général de l'ouvrage, par ailleurs très érudit au niveau juridique et économique, - les notes occupent un bon quart du livre - on peut lire des extraits du résumé par l'auteur de son dernier chapitre, qui porte sur "l'empereur et sa capitale".
"Le pain et le cirque, l'évergétisme, étaient donc de la politique à trois titres différents et inégaux, qui correspondent aux trois enjeux dont parle un proverbe de sociologues : l'argent, le pouvoir et le prestige.
Le premier titre (...) est la reproduction, c'est-à-dire un à-peu-près entre la justice et le staquo, entre les deux buts de la politique. (...) en ces temps lointains où l'économie n'était pas encore une profession, la clase politique ne considérait ses avantages économiques que comme les moyens de ses supériorités politiques et sociales. (...) FRONTON (écrit) : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain (annona) et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité (imperium) par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il n'y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile. Les distributions d'argent, les "congiaires", sont moins âprement réclamées que des spectacles ; car les congiaires n'apaisent qu'individuellement et nominativement (singillatim et nominatim) les phébéiens en quête de pain, tandis que les spectacles plaisent au peuple collectivement (universum)".
Le second titre était que l'appareil d'Etat se sentait ou se croyait menacé par certains intérêts des gouvernés, qui voulaient des plaisirs et du pain. (...).
Enfin, à cette époque où il n'existait guère de milieu entre la démocratie directe et l'autorité par droit subjectif, la possession du pouvoir avait des effets irréels. Les gouvernants devaient faire symboliquement la preuve qu'ils restaient au service des gouvernés, car le pouvoir ne peut être ni un job, ni une profession, ni une propriété comme les autres.(...).
Paul VEYNE, Le pain et le cirque, Sociologie historique d'un pluralisme politique, Editions du Seuil, collection Points Histoire, 1995, 896 pages. Première édition en 1976.