Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 11:01

      Spécialiste du monde antique grec et romain, professeur au Collège de France, Paul VEYNE livre une étude dense sur la place du don et du mécénat dans la vie de l'époque hellénistique et romaine, durant environ 6 siècles (de - 300 av.JC à 300 ap.JC).

    L'évergétisme, cette prodigalité des notables riches dans le monde antique, obligatoire ou non, occupe une place importante dans les relations entre humbles et puissants, entre citoyens et groupes dirigeants. Il se prolonge dans le christianisme par la charité - obligatoire ou non - et aujourd'hui encore par le biais de certaines organismes caritatifs, notamment dans la société américaine (rôle des fondations). Tout en jetant des lueurs sur les pratiques contemporaines, l'auteur se concentre sur ces 6 siècles et montre comment ces dépenses somptuaires, qui se manifestent souvent par des distributions massives de vivres et des jeux gigantesques, s'insère dans la vie politique et économique des Cités. Comment elles participent des jeux de pouvoir et de prestige, comment elles constituent un élément d'exercice de la souveraineté impériale, sans négliger les aspects religieux de la question.

    Paul VEYNE, historien français spécialiste de la Rome antique, détaille les différences et les analogies des évergétismes grec et romain et leur rôle dans l'évolution des sphères publiques et privées comme dans les mentalités politiques.

 

         Pour donner une idée du ton général de l'ouvrage, par ailleurs très érudit au niveau juridique et économique - les notes occupent un bon quart du livre - on peut lire des extraits du résumé par l'auteur de son dernier chapitre, qui porte sur "l'empereur et sa capitale".

  "Le pain et le cirque, l'évergétisme, étaient donc de la politique à trois titres différents et inégaux, qui correspondent aux trois enjeux dont parle un proverbe de sociologue : l'argent, le pouvoir et le prestige.

Le premier titre (...) est la reproduction, c'est-à-dire un à-peu-près entre la justice et le statut quo, entre les deux buts de la politique. (...) en ces temps lointains où l'économie n'était pas encore une profession, la classe politique ne considérait ses avantages économiques que comme les moyens de ses supériorités politiques et sociales. (...)  FRONTON (écrit) : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain (annona) et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité (imperium) par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il n'y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile. Les distributions d'argent, les "congiaires", sont moins âprement réclamées que des spectacles ; car les congiaires n'apaisent qu'individuellement et nominativement (singillatim et nominatim) les phébéiens en quête de pain, tandis que les spectacles plaisent au peuple collectivement (universum)".

 Le second titre était que l'appareil d'Etat se sentait ou se croyait menacé par certains intérêts des gouvernés, qui voulaient des plaisirs et du pain. (...).

  Enfin, à cette époque où il n'existait guère de milieu entre la démocratie directe et l'autorité par droit subjectif, la possession du pouvoir avait des effets irréels. Les gouvernants devaient faire symboliquement la preuve qu'ils restaient au service des gouvernés, car le pouvoir ne peut être ni un job, ni une profession, ni une propriété comme les autres.(...)."

 

   Mona OZOUF commente pour l'éditeur, en quatrième de couverture : "Cette folie, qui lançait les riches dans une surenchère de dons à la collectivité (chacun voulant se montrer plus magnifique que le voisin), porte un nom savant - l'évergétisme - et vient de trouver son historien. Paul Veyne a quelque chose de la prodigalité de ses héros, les évergètes. Il déverse sur ses lecteurs médusés les trésors de son information, les souvenirs de ses campagnes à travers l'érudition germanique de la sociologie anglo-saxonne, dépense en quelques pages la matière de vingt thèses et mobilise toutes les ressources d'un esprit follement ingénieux pour comprendre et faire comprendre ce que ces cadeaux en cascade étaient chargés d'entretenir."

   André REIX, dans la Revue Philosophique de Louvain, 1978, n°29, fait remarquer que "le mot évergétisme est un néologisme de formation très récente : c'est le fait de faire des bienfaits en général. Le concept a précédé l'étude historique. Reste à en expliquer les raisons. L'intérêt philosophique du présent livre vient justement de l'ambiguïté de sa méthode. L'auteur définit sa recherche comme une oeuvre de sociologie historique, en insistant sur la prédominance de l'histoire dont tous les faits importent pour une description de pure curiosité. Il déclare en outre s'en tenir à l'époque romaine, alors que sa vaste documentation le pousse à de continuelles incursions dans toutes les époques et dans tous les domaines, ce qui est assurément un bien, mais dévie son premier objectif pour en faire une recherche de sociologie politique, chargent le mot sociologie du même sens que chez Max Weber, c'est-à-dire "synonyme commode de sciences humaines ou de science politique", la différence entre sociologie et histoire étant purement formelle." 

   Eric MAIGRET, écrit à propos de la nouvelle édition de 1995, dans une collection de poche très diffusée, que "ce texte est un jalon dans l'histoire des sciences humaines pour de multiples raisons : à partir de l'analyse novatrice d'un phénomène historique précis, l'évergétisme, pratique de don à la collectivité développée durant l'Antiquité grecque et romaine, il met en perspective les apports de Mauss, de Polanyi et des économistes sur la question du don, analyse le fonctionnement du politique dans les sociétés, développe une théorie originale de l'idéologie et de la croyance comme phénomènes en leur coeur contradictoires, ceci en passant avec bonheur des écrits des auteurs de l'Antiquité à ceux de sociologues ou d'historiens, de l'histoire sociologique à la sociologie historique, disciplines formellement différenciables mais matériellement confondues."

    Paul VEYNE, né en 1930,  continue d'écrire des ouvrages pour une nouvelle écriture de l'histoire. Parmi ses nombreux titres, notons Comment on écrit l'histoire : essai d'épistémologie (Seuil, 1970), L'Elégie érotique romaine. L'amour, la poésie et l'Occident (Seuil, 1983), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? Essai sur l'imagination constituante (Seuil, 1983), La société romaine (Seuil, 1991), L'empire gréco-romain (Seuil, 2005), Quand notre monde est devenu chrétien (312-394) (Albin Michel, 2007), Michel Foucault. Sa pensée, sa personne (Albin Michel, 2008).

 

Paul VEYNE, Le pain et le cirque, Sociologie historique d'un pluralisme politique, Editions du Seuil, collection Points Histoire, 1995, 896 pages. Première édition en 1976.

 

Complété le 1 Août 2012. Relu le 19 octobre 2018

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens