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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 10:27
       Depuis l'étude de Marcel MAUSS (Essai sur le don, 1923), jusqu'à celle de Maurice GODELIER (l'énigme du don, 1996) et au-delà, les débats sur la nature, l'origine, le fonctionnement et la signification (économique, philosophique, sociologique...) de systèmes sociaux où le don occupe une place centrale ou importante ne finissent pas de diviser les économistes, les sociologues et les ethnologues pour ne parler que de ceux-là.
       Ce qui nous intéresse ici, c'est de discuter de la liaison entre systèmes de circulation des biens (pris au sens très large) et relations sociales (de façon globale et inter-individuelles) plus ou moins conflictuelles. Les relations agonistiques (du grec combat) entre individus ou groupes proviennent et alimentent des systèmes économiques parfois complexes. A l'inverse, il existe des populations qui entretiennent des relations non agonistiques fondées sur de subtiles circulations de biens. La multiplicité - pour ne pas dire l'émiettement parfois - des observations ethnologiques n'empêche pas les débats de se focaliser sur deux systèmes très différents d'échanges économiques et culturels, l'un agonistique, le potlatch, l'autre qualifié de non agonistique, le kula. Pour mémoire, rappelons que le potlatch (pratiqué tant dans les tribus du monde amérindien que dans de nombreuses ethnies de l'Océan Pacifique jusqu'aux Indes) est un système de don et de contre-don dans le cadre d'échanges non marchands où les groupes qui se rencontrent se livrent à une débauche de dons et de destructions de biens. Le kula, lui est un système d'échanges économiques (pratiqué à l'Est de la Nouvelle-Guinée entre une vingtaine d'iles - Trobriand notamment) où les groupes s'échangent de manière très cérémonielle des colliers et des bracelets de coquillages).
    
         L'un des premiers ethnologues à théoriser les échanges dans les sociétés dites primitives, Marcel MAUSS, qui s'est surtout intéressé au potlatch, pense qu'"il ne semble pas qu'il ait jamais existé, ni dans une époque assez rapprochée de nous, ni dans les sociétés qu'on confond fort mal sous le nom de primitives ou inférieures, rien qui ressemblât à ce qu'on appelle l'économie naturelle (...)".
   Dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d'un marché passé entre les individus. D'abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s'obligent mutuellement, échangent et contractent. Les personnes présentes au contrat sont des personnes morales, clans, tribus, familles, qui s'affrontent et s'opposent soit en groupes se faisant face sur le terrain même, soit par l'intermédiaire de leurs chefs, soit de ces deux façons à la fois. De plus, ce qu'ils s'échangent, ce n'est pas exclusivement des biens et des richesses (...), des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n'est qu'un des moments et où la circulation des richesses n'est qu'un des termes d'un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent. Enfin, ces prestations et contre-prestations s'engagent sous une forme plutôt volontaire, par des présents, des cadeaux, bien qu'ils soient au fond rigoureusement obligatoires, à peine de guerre privée ou publique. Nous avons proposé d'appeler tout ceci le système des prestations totales.(...)" (Introduction d'Essai sur le don).
        Maurice GODELIER, dans ses études sur le don, précise cette conception : "C'est un acte qui instaure un double rapport entre celui qui donne et celui qui accepte, entre le donateur et le donataire. Donner, c'est partager volontairement ce que l'on a ou ce que l'on est. Un don forcé n'est pas un don. Le don volontaire rapproche celui qui donne de celui qui reçoit. Mais en même temps, le don crée, chez celui qui l'accepte, une dette, des obligations. Il rapproche autant qu'il met à distance les deux parties. Il instaure une dissymétrie, une hiérarchie entre celui qui donne et celui qui reçoit. Dès le départ, MAUSS posait donc comme principe d'analyse que le don n'est pas un acte susceptibles d'être étudié isolément, mais qu'il fait partie d'un ensemble de rapports qui se nouent entre les individus et les groupes du fait de l'enchaînement de trois obligations : celle de donner, celle d'accepter le don et celle de donner à son tour quand on l'a accepté." (Au fondement des sociétés humaines).
 
       Jacques GODBOUT et Alain CAILLE, de leur côté, insistent sur le fait qu'entre trois grandes interprétations du don dans les sociétés dites primitives, de type économique, "indigène" ou structuraliste-échangiste, l'anthropologie privilégie par trop l'interprétation économique. Le déterminisme économique des faits sociaux provient de conceptions propres à des "savants" plongés dans un environnement presque entièrement marchand. Or, comme Marcel MAUSS, ils préfèrent s'attarder sur l'interprétation "indigène". La question qui se pose est de savoir "comment une société primitive s'y prend pour faire en sorte que soient respectés es contrats purement tacites et implicites et pour que ceux-ci soient honorés, alors qu'il n'existe ni textes écrits, ni huissiers, ni agents de la force publique."(L'esprit du don). Ce qui oblige à rendre, c'est l'esprit de la chose donnée. En fait, lorsqu'un bien passe d'un groupe à l'autre, c'est une partie de l'esprit de ce groupe qui passe à l'autre. Le bien ne change pas de "propriétaire" ; il est investi de la personnalité de celui qui offre ; le bien reste inaliénable pour prendre un terme moderne, c'est son usage  par celui qui reçoit qui est rendu possible par celui qui donne. De plus, il ne s'agit pas d'une circulation bilatérale dans les deux sens, une circulation se fait entre plusieurs groupes, par ricochets en quelque sorte, les relations d'amitiés et de connaissances se font ainsi de fêtes en fête, de groupes en groupes, et peut-être très longtemps après, le premier groupe donateur reçoit-il quelque chose, de tangible ou de symbolique, de la part du premier groupe receveur...Il n'y a pas de réversibilité exacte, mais une surenchère dans les dons et contre dons, qui rend l'autre toujours débiteur, dans une relation où celui qui, plus puissant que l'autre, maintient une sorte de hiérarchie qu'il domine par des dons de plus en plus importants, jusqu'à détruire des biens, dans l'exaltation des fêtes, si ceux-ci ne sont plus assimilables par le receveur... L'essentiel est qu'il les accepte, qu'il scelle par cette acceptation une amitié qui se manifeste par des activités communes, guerrières ou d'explorations, d'échanges de connaissances ou de promesses... Ces échanges sont bien des échanges non marchands, et cela est d'autant plus observable qu'il existe souvent, en liaison mais de façon séparée, un véritable commerce entre les groupes qui se rencontrent...
  Dans leur analyse des liens sociaux, Jacques GODBOUT et Alain CAILLE résument eux-mêmes : " La société archaïque préserve son autonomie collective réelle en bridant l'autonomie des individus et en se soumettant à une hétéronomie symbolique absolue. Elle sauvegarde la prédominance du registre de la personnalisation et de la primarité en se subordonnant à celui de la secondarité. La condition du maintien de son équilibre est qu'elle n'ait pas de rapports réguliers permanents et structurés avec l'étranger, car  avec lui, par hypothèse, dès lors qu'elle ne sait pas en faire un allié, il n'est pas possible de nouer des relations de don concrètes et personnelles. En se soumettant à l'Autre symbolique, elles espèrent échapper à la soumission aux autres réels, aux multiples inconnus et ennemis potentiels."
 
    Le système de don est finalement plus un élément d'identification des amis et des ennemis, dans le cadre de populations restreintes et de zones géographiques limitées, qu'un système économique d'échange de biens et de services. La question de savoir s'il existe réellement des relations non agonistiques (kula) qui diffèrent profondément de relations agonistiques (potlatch), qui aille au-delà de la variété et de la quantité des biens qui circulent, et de la manière agressive de donner et de recevoir que l'on constate dans le potlatch, de la manière plutôt festive et bon enfant que l'on constate dans le kula, reste entière.
A la lecture des oeuvres récentes, on ne peut pas dire que les débats se sont très éclaircis, sans doute parce que ceux-ci se sont trop centrés sur des données ethnographiques ambiguës et pas assez nombreuses, sans doute aussi parce que au fur et à mesure que le capitalisme envahit le monde, le "matériel" observable s'amenuise considérablement.
   Plutôt qu'une distinction entre ces types de relation induites par diverses formes de don, plusieurs auteurs (dont GODBOUT et CAILLE) penchent plutôt sur une coupure radicale entre économies voisinant ces systèmes de dons qui les dominent et économies marchandes.
  "En simplifiant, l'économie de marché vise à produire des choses au moyen de choses. A la limite, elle produit les personnes elles-mêmes comme si elles étaient des choses. A l'inverse, la société archaïque donne le privilège aux rapports entre les personnes, en les faisant servir, à travers le don, à la production de personnes et à l'établissement de leurs liens sociaux. L'échange de marchandises, écrit C. GREGORY, est un échange d'objets aliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état d'indépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation quantitative entre les objets échangés (...). L'échange par le don, à l'inverse, consiste en un échange d'objets inaliénables entre des personnes qui se trouvent dans un état de dépendance réciproque se traduisant par l'établissement d'une relation qualitative entre les protagonistes. Celle-ci découle du primat de la consommation et des méthodes de production par la consommation. En conséquence de quoi les principes qui gouvernent la production et la consommation de biens doivent être compris en référence au contrôle des naissances, des mariages et des morts".
 "La grande césure historique est celle qui oppose les sociétés claniques, qui fonctionnent sur la base du don et de la parenté, aux sociétés de classes, organisées à des degrés divers à partir du marché."
 
Marcel MAUSS, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés primitives, 1923. Disponible sur Internet sur le site de l'UQAC. Jacques GODBOUT, avec la collaboration d'Alain CAILLÉ, L'esprit du don, La Découverte, collection Poche Sciences humaines et sociales, 2000. Maurice GODELIER, Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l'anthropologie, Albin Michel, collection Bibliothèques Idées, 2007.
 
                                                                        ECONOMIUS
 
Relu le 16 décembre 2018
 
 
 
     
  

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