Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
4 décembre 2008 4 04 /12 /décembre /2008 10:02
         4 - Sciences sociales et causes de la violence

            Les textes de 1980 tentent d'exposer un corpus de connaissances durables sur les causes de la violence tandis qu'en 2005, les auteurs se focalisent plus sur des aspects très proches de l'actualité, si l'on excepte (et encore...) les textes du chapitre 3, "Violence, fanatisme, sacrifice" évoquant le rôle du religieux.

          Dans la première partie des textes de 1980 (mécanismes biologiques et sociologiques) comme dans la deuxième partie, les sciences sociales sont fortement mises à contribution.

    "Les mécanismes biologiques et sociologiques de la violence" d'Henri LABORIT (alors directeur du Laboratoire d'entomologie de l'hopital Boucicaut à Paris) propose de partir de la notion d'agression.
"Nous avons proposé à plusieurs reprises de définir l'agression comme la quantité d'énergie cinétique capable d'accélérer la tendance à l'entropie d'un système, son nivellement thermodynamique, autrement dit d'en détruire plus ou moins complètement sa "structure". La structure étant définie comme l'ensemble des relations existant entre les éléments d'un ensemble. L'agressivité est alors la caractéristique d'un agent capable d'appliquer cette énergie sur un ensemble organisé, d'accroître en lui le désordre, en diminuant son information, sa mise en forme."
  L'étude de la signification fonctionnelle des centres nerveux supérieurs, des bases neurophysiologiques et biochimiques des comportements fondamentaux, du rôle de l'inhibition comportementale et de l'angoisse... mène le biologiste à une réflexion sur les mécanismes du passage du biologique au sociologique, de l'individuel au collectif. La description des agressivités chez l'animal et chez l'homme éclaire certains ressorts de la violence.
  "Les mécanismes d'apparition de l'agressivité animale se retrouvent chez l'homme : l'agressivité prédatrice, innée, motivée par la faim est sans doute exceptionnelle chez l'homme et impossible à confondre avec un comportement de vol ; l'agressivité de compétition, qui peut prendre l'aspect de la défense du territoire ou de l'agressivité inter-mâles, est toujours un comportement acquis, lié à l'accès à des "objets gratifiants" et à l'établissement de hiérarchies dominantes. Elle se manifeste soit par une attitude agressive, soit par un combat réel, permet le renforcement à la fois des pulsions prédatrices et des comportements agressifs chez le dominant. L'agressivité défensive, comportement inné (mettant en jeu le PVS - (Périventricular System, élément du système nerveux)), est provoquée par un stimulus douloureux quand la fuite est impossible. L'agressivité défensive ne devient un comportement acquis que si elle est récompensée. Elle est inhibée par l'apprentissage de la punition ou par l'affrontement à des événements inclassables."
   Reprenons sa conclusion : "Il semble donc que, l'agressivité prédatrice exceptée (...), les autres types de comportement agressif sont soit le résultat d'un apprentissage et donc capables d'être transformés par la socio-culture, soit une réponse élémentaire à un stimulus douloureux. (...) Aussi longtemps que les sciences dites humaines ne tiendront pas compte de la propriété fondamentale du cerveau humain de créer de l'information et d'utiliser celle-ci comme moyen d'établissement de la dominance interindividuelle, aussi bien qu'inter-groupes ou internationale, il est peu probable qu'une évolution puisse venir. Une société qui se veut d'abondance et qui prétend avoir oublié la pénurie devrait être capable d'une répartition planétaire équitable des biens et des êtres. Elle devrait être capable ne de plus camoufler sous un discours humaniste le droit du plus fort. Commençant à comprendre le mécanisme de ses motivations les plus archaïques, elle devrait être enfin capable de les dépasser, sans contribuer à récompenser les plus agressifs et les plus inconscients."

     "Les causes de la violence, approches psychosociologiques" d'Otto  KLINEBERG (alors directeur du Centre d'étude des relations entre groupes ethniques de Paris) pose la question de l'agressivité innée (notion qu'il rejette ensuite) avant d'examiner d'autres pistes de réflexion :
- violence instrumentale ;
- violence acquise ;
- violence et moyens d'information ;
- violence en tant que "sous-culture" ;
- hypothèse frustration-agression ;
- rapidité du changement social ;
- éthique de la violence ;
- facteurs de violence, ou plutôt paramètres sociaux tels que l'âge, le sexe, la classe sociale, le groupe ethnique... ;
- surpeuplement ;
- caractéristiques biologique ou physiologiques ;
- caractéristiques psychologiques.
   Tout cela avant de conclure qu'il "est impossible de trouver une cause unique à toutes les formes de la violence. Il est clair que nous nous trouvons en présence d'un phénomène multidimensionnel ; pour le comprendre, il nous faut en envisager simultanément les nombreux aspects. La distinction entre violence individuelle ou collective, instrumentale ou réactionnelle, témoigne de la complexité du problème. Peut-être sera-t-il possible à l'avenir de grouper les divers facteurs déterminants en une matrice de ces causes qui nous permettra de prédire s'il y aura violence ou non, mais ce jour est encore lointain."

     "Les communications de masse : symptômes ou causes de la violence", de James HALLORAN (alors administrateur du Centre for Mass Communication Research de l'Université de Lancastre au Royaume Uni) regrette d'abord que l'on parle de la violence dans les moyens de communication comme s'ils étaient distincts de la société en général. Il met en avant ensuite de multiples recherches, menées aux Etats-Unis, en Grande Bretagne et en Union Soviétique qui portent sur des aspects différents :
- les changements d'attitude, d'agressivité suivant l'exposition des enfants et des adolescents à la télévision ou à d'autres média
- l'orientation éditoriale des journaux par rapport aux faits violents ;
- les effets des différents spectacles "d'imagination" sur les comportements quotidiens.
   Il conclue que "nous ne sommes pas à même d'énoncer des affirmations claires et définitives, prouvées par les faits, au sujet du rôle exact des médias dans les domaines et les directions esquissés dans cet article. Les recherches nécessaires n'ont pas été effectuées. De plus, même lorsque ce sera le cas, il est peu probable qu'on puisse obtenir les réponses nettes, simples, concises, commodes et sans équivoque que tant de personnes désirent obtenir. La nature du problème ne se prête pas à ce type de réponse. Le processus en cause est trop complexe.(...). Malgré tout, nous sommes maintenant suffisamment informés pour savoir par où commencer si nous voulons voir diminuer le comportement violent dans nos sociétés.
Le rapport final de la Commission nationale des Etats-Unis sur les causes et la prévention de la violence, demandait, en 1969, "une redistribution des priorités nationales et une augmentation des investissements à cet effet - afin de faire régner la justice et la tranquillité intérieure". L'accent est mis sur les réformes sociales et sur l'accroissement des dépenses destinées à faciliter la réalisation objectifs sociaux essentiels. Les besoins et les priorités sont toujours les mêmes, et il est probable que la situation restera inchangée pendant un certain temps."

   Deux contributions partent de préoccupations proprement criminologiques :
              
      "La violence vue sous l'angle de la criminologie : problèmes de méthode" de V P SHUPILOV (alors directeur du département de la criminalité dans les pays étrangers à l'Institut pour la prévention du crime et l'élaboration des mesures préventives de l'Union Soviétique, à Moscou)  qui tente de "distinguer la délinquance de droit commun des autres formes de violence sociale (qui) implique une distinction entre violence en tant qu'arme de lutte des classes et de la lutte politique et les actes de violence exprimant des tendances personnelles de l'individu, qui poursuit des buts personnels et tente par la délinquance de résoudre les contradictions entre les intérêts de la société et les siens propres."
     L'histoire de la criminologie fournit beaucoup d'exemples de théories ayant échoué faute de faits suffisants. Il importe de soumettre "l'étude de de la délinquance aux impératifs de l'approche historique" qui établit l'historicité des lois elles-mêmes, leur corrélation avec des faits nouveaux. L'auteur revient sur les méthodes d'étude de la personnalité qui permettent de classer les types de personnalité, et rappelle qu'elles ne donnent que peu de résultats probants si l'on ne tient pas compte du milieu social. "S'il importe de tenir compte des besoins physiologiques dans l'analyse du comportement violent de l'individu, il faut aussi, dans l'analyse de la violence sociopolitique prendre en considération ce qu'on appelle la nécessité historique ou sociale".
                  "L'étude de la violence du point de vue de la défense sociale", de Krzysztof POLEWSKI-KOZIELL (alors directeur adjoint de la revue Panstvo i prawo de Varsovie en Pologne) possède la même tonalité que la contribution précédente.
"A quelques exceptions près, la violence est un phénomène préjudiciable à la société, qui suscite donc une réaction de défense. En général, celle-ci prend la forme de sanctions pénales prévues dans le droit criminel. Il est donc impossible d'examiner comment on peut aborder les problèmes des causes de la violence et des recherches dans ce domaine du point de vue de la défense sociale sans exposer l'attitude générale adoptée dans cette théorie devant le crime et son auteur.
Si la défense sociale vise, comme tous les autres mouvements dans ce domaine, à assurer la meilleure protection possible de la société contre le crime, elle admet une conception nouvelle des moyens adaptés à cette fin. la défense sociale est une réaction contre divers excès doctrinaux, comme la conception purement juridique selon laquelle le crime serait un acte librement choisi par un individu doué de raison et de libre arbitre ou, inversement, les revendications visant à abolir le droit pénal traditionnel, y compris les notions de délinquance et de châtiment."
Plus loin, l'auteur indique qu'il n'existe pas de preuve d'accroissement mondial de la violence criminelle, que des moyens d'information aveugle l'opinion en cette matière et que les recherches jusqu'ici entreprises manquent de données concrètes essentielles. Il cite, pour illustrer cette attitude le principe fondamental de la criminologie en RDA (ancienne République Démocratique Allemande) : "Il peut être établi que les causes des actes de violence et des agressions sexuelles sont exclusivement des éléments du passé et des effets de l'ordre social impérialiste." Derrière la notion de défense sociale se trouve la conception d'une criminalité sociale due aux injustices capitalistes, qui ne parvient pas à être distinguée, surtout avec les méthodes en vigueur dans les pays capitalistes, d'une criminalité individuelle...
  Se reportant au cinquième Congrès des Nations Unies sur la prévention du crime et le traitement des délinquants (Genève, 1975), il rappelle ses recommandations de recherches :
- replacement des comportements violents en général dans le cadre es problèmes sociaux ;
- examen des comportements violents en fonction d'une crise de la politique et de l'infrastructure sociales de la communauté contemporaine ;
- étude des effets de l'abus de l'alcool ;
- enquête sur les moyens de grande information, sur les effets de banalisation de la violence ;
- relation entre développement et violence (désintégration des règles et des valeurs traditionnelles, insuffisance des structures sociales et économiques ;
- comportements violents des jeunes et échec de la politique nationale de la jeunesse.
   Les organisations culturelles des Nations Unies devraient étudier des propositions d'établissement d'une convention internationale donnant des indications minimales quant au contenu des programmes des moyens de grande information destinés aux enfants et aux adolescents.

        
           Le chapitre 2 des textes de 2005 regroupe trois contributions qui révèlent surtout des attentions très contemporaines.

       "Violence extrême, terrorisme, crise du politique, Mes raisons de craindre et d'espérer" du général d'armée Jean COT (ancien commandant de la FORPRONU en 1993-1994) est marqué par l'expérience "d'acteurs de la paix dans le monde" en ex-Yougoslavie. Il insiste sur la nécessité de "mieux armer l'ONU" et termine sur deux obstacles à l'efficacité sur le terrain des Casques Bleus :
  "Pourquoi une idée aussi simple et finalement très économique (mise sur pied d'une petite force de combat permanente de l'ONU, parfaitement équipée et entraînée, rapidement engageable de 10 000 hommes...) n'a-t-elle jamais été sérieusement explorée? A cela je vois deux raisons principales. Les Etats-Unis ne veulent pas d'une force permanente de l'ONU. Ils l'ont signifié plusieurs fois avec fermeté. Ils ne veulent pas être placés dans la situation de ne plus pouvoir moralement s'opposer à l'engagement d'une telle force, dès lors que cet engagement irait à l'encontre de leur liberté d'action... ou d'inaction. L'ONU, l'appareil onusien et ses secrétaires généraux successifs n'en veulent pas non plus, en raison de leur répugnance ancienne à assumer directement la responsabilité de l'emploi de la force, comme le chapitre VII de la Charte les y invite pourtant, si tous les autres moyens de coercition se sont révélés inefficaces."

       "Rwanda : des médias sous influence", de Marcel KABANDA (chercheur associé au Centre de recherches africaines de l'Université Paris 1) dénonce le discours diabolisant et les appels à la vindicte populaire des médias rwandais de 1990 à 1994, pour poser le problème de la liberté de la presse dans les territoires en guerre civile.
 "Le rôle décisif joué par les médias dans le génocide des Tutsi du Rwanda pose dramatiquement la question de la liberté de la presse. En vertu du principe de l'intangibilité de la liberté d'opinion ou d'expression, d'aucuns pensent qu'il serait dangereux pour la démocratie de criminaliser les débordements de la presse ou des hommes de médias. D'autres, sous le prétexte de vouloir tirer les leçons du drame que le Rwanda a connu, sont tentés de mettre des limites à la liberté dont les journalistes ont besoin pour rechercher et diffuser l'information. Cette contradiction repose sur une illusion délibérément entretenue par les tenants des deux thèses. La part des médias rwandais dans le génocide est incontestable. La station de radiotélévision libre des Mille Collines disait d'elle-même qu'elle était l'état-major de la parole commandant une armée de miliciens qui parcourait le pays en violant et en tuant. Mais il est aussi incontestable que les organes de presse qui se sont illustrés par la diffusion des messages de haine et de mort n'étaient ni libres ni privés.(...). "On doit (...) être en mesure de prévenir ses mauvais usage (de la liberté d'expression). (...) Il n'est peut-être pas nécessaire de créer un organe spécialisé. (...) "Les journalistes sont à même d'exercer les uns sur les autres une salutaire et efficace surveillance".

      "Massacres et génocides, l'apport des sciences sociales à leur étude" de Jacques SEMELIN (directeur de recherche au CNRS et au Centre d'Etudes et de Recherches Internationales à Paris) pose la question de la compréhension des "phénomènes  de violence extrême". Soucieux des problèmes de définition du génocide, il propose quelques outils d'analyse, notamment sur l'instrumentalisation politique de facteurs religieux ou tribaux, la dimension de l'irrationnel, de l'imaginaire et de l'idéologie.
  L'auteur demande que l'on profite d'un contexte international favorable pour former une stratégie préventive. "L'apport des sciences sociales ne se mesure pas seulement en termes d'accumulation des connaissances. Il comporte aussi des applications pratiques quant à la gestion des crises. De ce point de vue, il n'est pas vrai que le responsable politique, le militaire ou le diplomate puisse se passer du regard et de l'analyse du chercheur. Porter attention au travail du chercheur permettrait parfois d'éviter des erreurs grossières d'interprétation." Il revient également sur l'expérience du Rwanda et demande que l'on cesse d'appeler à la réconciliation lorsqu'elle celle-ci est inconcevable ; ces genres d'appels provenant souvent d'un décalage énorme entre le discours des experts de l'ONU et le terrain. Jacques SEMELIN insiste sur la prévention des massacres, prévention qui ne peut pas se faire sans la construction "d'un autre monde que le nôtre".


                                                                     SOCIUS
        
       
  Relu et corrigé le 14 décembre 2018       

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens