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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 13:18
      Sociétés d'abondance et sociétés de rareté constituent des sociétés où les coopérations et les conflits diffèrent certainement en nature' et en intensité. Autour de la rareté et de l'abondance des ressources s'édifient des relations différentes entre les personnes.

      Dans la définition même de l'économie, beaucoup d'auteurs, comme Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, prennent la rareté comme point de départ. "L'économie est l'étude de la façon dont les sociétés utilisent les ressources rares pour produire des biens ayant une valeur et les répartir entre les individus" (Économie). "Dans l'abondance, (...) il n'y aurait pas de biens économiques, c'est-à-dire des biens rares ou dont l'offre est limitée. Tous les biens seraient gratuits, comme le sable dans le désert ou l'eau de mer à la plage. Les prix et les marchés n'auraient aucune signification. De fait, l'économie ne serait plus une matière utile."  "Compte tenu de l'absence de limite des besoins, il importe qu'une économie fasse le meilleur usage de ses ressources disponibles en quantités limitées. (...) Le terme efficacité désigne l'utilisation la plus efficace possible des ressources d'une société pour satisfaire les souhaits et désirs des individus." Une bonne économie est donc une économie qui gère de façon efficace la rareté.
  
    Michel AGLIETTA et André ORLEAN posent bien (La monnaie entre violence et confiance) les termes d'un débat qui touche à la justification même d'un système économique, souvent promesse d'abondance de richesses.
  "Il faut bien comprendre que la rareté n'est aucunement une donnée naturelle qu'on pourrait mesurer à l'aide d'indicateurs objectifs (...). De même, on commettrait une méprise totale en disant que plus une société est prospère, moins la rareté y est présente. (...) La rareté désigne une forme d'organisation spécifique, institué par le marché, qui fait dépendre, dans des proportions inconnues des autres sociétés, l'existence de chacun de sa seule capacité à acquérir des objets sans qu'il puisse attendre un secours d'autrui. Apparait ici le fait que la liberté et l'indépendance par rapport aux autres qu'institue si puissamment la séparation marchande peut aussi bien prendre la forme de la solitude et de l'exclusion. Le manque, la pénurie ou la famine pour certains alors que d'autres bénéficient de plus qu'ils n'ont besoin, loin d'être considérés comme des scandales, y sont analysés comme l'expression de régulations sociales tout à fait légitimes. C'est une réalité profondément étonnante, et même scandaleuse, aux yeux des peuples antérieurs, habitués à valoriser l'identité sociale des êtres.
  
     Les auteurs de réflexions qui se situent beaucoup dans le prolongement des études de René GIRARD sur les relations entre violence et économie, cherchent du côté d'autres sociétés que les nôtres les meilleurs points de comparaisons possibles. Ainsi ils s'appuient sur les études de Marshall SAHLINS (Âge de pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, de 1972, chez Gallimard) qui décrit des peuples de chasseurs-cueilleurs, qui connaissent l'abondance. "Certes, le niveau de vie y est très modeste mais personne n'y meurt de faim, car la coutume du partage et de l'entraide y domine la vie sociale." Dans ces sociétés, aucune relation n'existe entre l'accumulation de biens matériels et le statut social. "On peut même dire que toute l'organisation communautaire vise à limiter la propriété des biens matériels. C'est dans nos société que la rareté s'impose comme une puissance autonome, sans appel, qui règle la vie des individus, sans considération pour leur dignité sociale. (....) La rareté est la sentence portée par notre économie, et c'est aussi l'axiome de notre économie politique... L'homo oeconomicus est une invention bourgeoise. (...) Les chasseurs-collecteurs n'ont pas bridé leurs instincts matérialistes ; ils n'en ont simplement pas fait une institution."
     Paul DUMOUCHEL et Jean-pierre DUPUY (L'enfer des choses) pensent qu'il "est aisé de comprendre comment la rareté peut engendrer des conflits. Si les biens et les ressources accessibles sont insuffisants pour satisfaire les besoins légitimes de chacun, il est inévitable qu'il en découle une certaine violence, soit une injustice, soit une violence ouverte, physique, ayant pour but d'éliminer ceux qui sont en trop. La rareté est une cause nécessaire de conflits. Il existe une véritable arithmétique de la violence. Les bonnes intentions n'y font rien. La rareté fait violence aux hommes et les force à s'affronter." Poursuivant leur réflexion sur "l'ambivalence de la rareté", et s'appuyant sur les prémisses de l'économie politique classique, ils écrivent : "L'explication de la violence que donne la tradition libérale enseigne que cette situation est grosse d'une double issue. Du partage des ressources rares entre des individus rationnels intéressés à satisfaire leurs besoins et leurs désirs, surgit l'ordre économique. La rareté pousse les hommes à travailler, les incite à échanger. Elle est la motivation  originale du commerce, qui porte la paix. De ce même partage des ressources rares, entre ces mêmes individus rationnels, proviennent les conflits, la guerre, la destruction des déjà  rares ressources, le cercle vicieux de la violence et de la misère."
Les deux auteurs appellent l'ambivalence de la rareté l'indécision originelle du partage des ressources rares. "La rareté est marquée d'une double valeur, à la fois cause de violence et fondement de l'économie." Cette ambivalence, pour eux, "habite au coeur du projet économique". Cette fondation de l'économie doit être, pour être efficace, une fondation cachée. L'invisibilité de l'ambivalence assure l'ordre fondé sur les évidences de la rareté.


      Au premier terme (mais c'est un hasard) du Dictionnaire Critique du Marxisme de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, "Abondance/Rareté", on peut lire : "La "Philosophie de la Misère" (Proudhon) parvient, (selon Karl MARX dans Misère de la Philosophie) à ce paradoxe que, la "valeur échangeable" du produit étant proportionnelle à sa rareté, d'une part, et les choses utiles produites en abondance, d'autre part, la valeur échangeable doit se trouver en raison inverse de la "valeur utile", voire devenir nulle, pour une chose indispensable mais en quantité infinie. Or, c'est là ne pas voir qu'il n'y a d'utilité que pour un consommateur et, par suite, abondance et rareté que relativement à une demande, dit MARX ; il n'y a ni abondance ni rareté en soi pas plus qu'il n'y a de choses utiles en soi."
  "Le discours de la rareté se révèle, chaque fois, selon MARX, être celui de l'idéologie bourgeoise ; dire que le manque de biens de consommation est imputable à une nature marâtre ou dire qu'il est l'effet d'une "loi de population", c'est vouloir justifier et éterniser un mode de production qui nécessite la pénurie pour le plus grand nombre, bien que n'en soient pas exclus, au contraire, des excès dans la production. Mais l'économie de la répartition fait abstraction de l'intérêt du capitaliste, et elle oublie que, pour celui-ci, les moyens de subsistance ne sont que des marchandises à convertir en argent. De là son ignorance de la surproduction, laquelle, n'est pas, effectivement, une surabondance de biens pour l'ensemble du pays, mais seulement l'impossibilité pour le propriétaire des moyens de production d'échanger ses produits avec d'autres capitalistes. C'est la demande du capitaliste pour la consommation productive qui fait défaut et non le besoin social effectif, deux choses fort différentes que les classiques semblent avoir confondues."

         La rareté constitue le concept qui prend chez SARTRE une importance, plus grande que pour le marxisme, qui joue un rôle central. Dans la "Critique de la Raison Dialectique", si l'on suit Philippe CABESTAN et Arnaud TOMES (Vocabulaire des philosophes), la rareté "permet le passage de la praxis individuelle et des relations de réciprocité entre hommes à leur coexistence sociale, - qui vient de ce qu'ils sont unis de l'extérieur par la nécessité de combattre la rareté. La rareté fonde en ce sens la possibilité de la société humaine telle qu'elle existe (comme coexistence d'antagonismes) mais aussi la possibilité de l'Histoire elle-même, comme vaste entreprise de lutte contre la rareté. Cette rareté est primitive : c'est seulement cette originalité qui permet d'expliquer la présence du négatif, du conflit, à l'intérieur de la société et de l'histoire."
Les auteurs reprennent le premier tome de la "Critique de la Raison Dialectique" : "la rareté désigne une structure fondamentale de notre rapport à l'environnement matériel et social : c'est le fait que telle substance naturelle ou tel produit n'existe pas en quantité suffisante pour tout le monde. Cette structure n'est pas dérivée (du mode de production par exemple) (et là sans doute existe une divergence d'avec Karl MARX et Friedrich ENGELS, et les auteurs précédemment cités), mais c'est une structure originelle de notre rapport au monde : nous vivons dans un monde caractérisé par la rareté. La rareté est donc à la fois un fait contingent, puisqu'il est possible d'imaginer un monde qui ne se caractériserait pas par la rareté, et une réalité absolument nécessaire, puisque l'homme ne peut pas faire d'expérience qui se situerait en dehors du cadre de la rareté."

Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Économie, Editions Economica, 2000. Paul DUMOUCHEL et Jean-Pierre DUPUY, L'enfer des choses, René GIRARD et la logique de l'économie, Editions du Seuil, 1979. Michel AGLIETTA et André ORLEAN, La monnaie entre violence et confiance, Editions Odile Jacob, 2002. Article SARTRE de Philippe CABESTAN et de Arnaud TOMES, dans le Vocabulaire des Philosophes, Philosophie contemporaine, Editions Ellipses, 2002. Article Abondance/Rareté de Jean Yves LE BEC dans Dictionnaire Critique du Marxisme, Sous la direction de Gérard BENSUSSAN et de Georges LABICA, PUF, collection Quadrige, 1999.

                                                                           ECONOMIUS
 
Relu le 23 novembre 2018

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