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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 15:56

       Écrit en 1920 dans la foulée du Traité de Versailles (1919) dans les négociations duquel John Maynard KEYNES participait officiellement à la délégation de la Grande Bretagne - avant d'en être déçu et démissionnaire, cet ouvrage polémique dans sa description de la Conférence, se constitue pour sa plus grosse partie de considérations sur les relations entre politiques économiques d'après la Première Guerre Mondiale et les conditions imposées à l'Allemagne. Il y expose les motifs de son opposition au traité final.

      Divisé en sept chapitres, dont les chapitres IV, V et VI consacré aux questions économiques, Les conséquences économiques de la paix marque une date dans la perception des relations entre guerre et économie. De manière un peu définitive, cet ouvrage dénie la possibilité, dans un monde aux intérêts économiques enchevêtrés par dessus les frontières, de tirer profit économiquement d'une guerre par un pays ou un autre. Singulièrement, il met l'accent sur les solidarités des économiques nationales européennes, qui empêchent de dépouiller l'Allemagne sans mettre en danger les autres pays européens.

        Le premier chapitre, sous-titré "Introduction" indique d'emblée que la manière d'élaborer le Traité est mue par la croyance de "pouvoir nous permettre d'entretenir une guerre civile au sein de la famille européenne". "Si, la guerre civile européenne ayant pris fin, la France et l'Italie devaient abuser de leur pouvoir momentané de vainqueurs pour détruire l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie aujourd'hui prostrées, elles provoqueraient leur propre destruction, en raison des liens psychiques et économiques cachés qui les rattachent profondément et inextricablement à leurs victimes."

       Pour appuyer son sentiment, l'auteur britannique remonte jusqu'à 1870, pour décrire "l'Europe avant la guerre". Il indique que "c'était autour de l'Allemagne, pilier central sur lequel tout reposait, que se regroupait le système économique européen, et c'est la de la prospérité et de l'esprit d'entreprise de l'Allemagne que dépendait au premier chef la prospérité du reste du continent." "Les statistiques illustrant l'interdépendance économique de l'Allemagne et de ses voisins sont écrasantes".
Passant en revue la démographie, l'organisation économique, la psychologie collective, les relations du "Vieux Monde" avec le "Nouveau", l'économiste porte un regard critique sur les fondements de la prospérité européenne. "Les énormes masses de capital fixe qui furent accumulées, au grand profit de l'humanité, pendant le demi-siècle qui précéda la guerre, n'aurait jamais pu l'être dans uns société où les richesses auraient été réparties équitablement. Les voies ferrées que cette époque a construites dans le monde entier comme des monuments pour la prospérité, étaient, autant que les pyramides d'Egypte, l'oeuvre de travailleurs qui n'étaient pas libres de consacrer à leur satisfaction immédiate la rémunération complète de leurs efforts. Ainsi ce système remarquable reposait pour se développer sur une double supercherie. D'une part, les classes laborieuses acceptaient une situation où elles ne pouvaient prétendre qu'à une très petite part du gâteau qu'elles-mêmes, la nature et les capitalistes avaient travaillé ensemble à produire ; elles l'acceptaient par ignorance ou par impuissance, sous l'effet de la contrainte ou de la persuasion, ou amadouées qu'elles étaient par la coutume, la tradition, l'autorité et la solidité de l'ordre établi. D'autres part, les classes capitalistes pouvaient prétendre au meilleur morceau du gâteau et il leur était loisible, théoriquement, de le consommer, à la condition, implicite, de n'en consommer en fait que très peu. Le devoir d'"épargner" représenta bientôt les neuf-dixièmes de la vertu, et l'agrandissement du gâteau l'objet de la vraie religion."

     "La Conférence" constitue le chapitre le plus polémique de l'ouvrage. John Maynard  KEYNES dresse un portrait féroce des motivations et des comportements, comme de la tenue des débats. CLEMENCEAU, dans le Conseil des Quatre, fait figure de patriarche désabusé et méprisant, Lloyd GEORGE, WILSON, ORLANDO, tous sont décrits comme des hypocrites ou des pusillanimes.

     Le chapitre IV décrit "Le traité" lui-même. "Deux projets rivaux se disputaient l'organisation future du monde : les Quatorze Points du président WILSON et la paix carthaginoise de M. CLEMENCEAU. Un seul, cependant pouvait légitimement y prétendre ; l'ennemi, en effet, n'avait pas capitulé sans conditions, mais en vertu d'un accord relatif au caractère général de la paix." Pour bien faire comprendre qu'au début de la préparation du Traité, beaucoup de choses étaient possibles, le négociateur passe en revue l'histoire des négociations "qui commencèrent par la note allemande du 5 octobre 1918 et se terminèrent par la note du président WILSON, du 5 novembre 1918". Il se plaint qu'à cause des exigences françaises et italiennes, que l'exécution du programme des réparations exigées de l'Allemagne "imposera une tâche extraordinaire à la Commission des Réparations, qui deviendra propriétaire d'un grand nombre de droits et d'intérêts sur de vastes territoires, troublés par la guerre, leur changement de statut et le bolchevisme. Le partage des dépouilles entre les vainqueurs nécessitera aussi la création d'un nouveau et puissant service, qui verra se bousculer les aventuriers rapaces et les avides chasseurs de concessions de vingt ou trente pays différents.". Il entre dans les détails des dispositions du Traité, notamment sur le fer et le charbon, les transports et le système douanier de l'Allemagne.

   Avec "Les Réparations", John Maynard KEYNES poursuit sa description et met en évidence, que sous couvert de responsabilité morale des dommages causés aux populations civiles, le poids des réparations fut étalé sur toute une génération, au niveau de vie abaissé, compte tenu des faibles capacités de l'Allemagne à les effectuer, du fait même des amputations réalisées de son territoire et de ses capacités productives.

    Dans le chapitre "L'Europe après le Traité", chapitre "qui ne peut être que pessimiste, l'auteur résume l'impact que va avoir le Traité de Versailles.
"le Traité ne contient aucune mesure en faveur du rétablissement économique de l'Europe - rien pour faire des empires centraux vaincus de bons voisins, rien pour stabiliser les nouveaux Etats européens, rien pour que la Russie revienne vers nous. Il n'encourage en aucune façon des accords de solidarité économique entre les Alliés eux-mêmes. Aucune disposition n'a été prise pour remettre de l'ordre dans les finances de la France et de l'Italie, ou pour réajuster les systèmes du Vieux et du Nouveau Monde."
John Maynard KEYNES énonce déjà ce qui sera plus tard sa préoccupation essentielle : "La question de savoir comment rétablir le circuit perpétuel de la production et des échanges extérieurs m'amène à faire une digression à propos de la situation monétaire de l'Europe. On dit que LENINE  a déclaré que la meilleure façon de détruire le système capitaliste était d'avilir la monnaie. Grâce à une inflation incessante, les gouvernements peuvent à l'insu de tous confisquer secrètement une part importante de la richesse de leurs citoyens. Par cette méthode, ils ne font pas que confisquer : ils confisquent arbitrairement, et, alors que ce processus en appauvrit beaucoup, il en enrichit certains. Le spectacle que présente cette redistribution arbitraire n'entame pas seulement le sentiment de sécurité de la population, mais sa confiance dans le caractère équitable de la répartition actuelle de la richesse. Ceux à qui le système profite de manière exceptionnelle, au-delà de leurs mérites, et même au-delà de leurs espérances ou de leurs désirs, deviennent des "profiteurs"", haïs par la bourgeoisie que les politiques inflationnistes ont appauvrie autant que le prolétariat. Comme l'inflation continue et que la valeur réelle de la monnaie fluctue de mois en mois de façon incontrôlée, les relations contractuelles entre débiteurs et créanciers, qui constituent le fondement du capitalisme, sont perturbées au point de perdre toute signification. le processus d'acquisition de la richesses dégénère en un jeu de hasard, une loterie." "L'inflation qui affecte les différents systèmes monétaires d'Europe, a atteint des proportions extraordinaires."

    Au dernier chapitre, "Les remèdes", l'auteur avance quelques idées qu'il poursuivra longtemps après.
"Tout d'abord, nous devons échapper à l'atmosphère et aux méthodes de Paris. Les hommes qui ont dominé la Conférence de la Paix céderont peut-être aux bourrasques de l'opinion publique (rappelons que le Traité de Versailles fut très mal accueilli partout), mais jamais ils ne nous tireront de nos peines. Le Conseil des Quatre ne pourrait pas revenir sur ses pas, même s'il le souhaitait. Le remplacement des gouvernements actuels en Europe constituent donc un préalable indispensable.
Je propose maintenant à ceux qui pensent que la Paix de Versailles ne peut pas durer d'examiner le programme suivant:
- La révision du traité.
- L'annulation des dettes interalliées.
- Un prêt international et la réforme de la monnaie.
- Les relations de l'Europe centrale avec la Russie (doivent être clarifiées) : "La seule protection dont nous disposons contre la Révolution en Europe centrale est que, même aux yeux des plus désespérés, elle n'offre aucune perspective d'amélioration".
  John Maynard KEYNES reste pessimiste jusqu'à la fin de son livre : "Les banqueroutes et le déclin de l'Europe, si nous ne faisons rien pour les empêcher, affecteront chacun d'entre nous à long terme, mais peut-être pas d'une façon frappante ou immédiate." Au moment où il écrit les dernières lignes, l'auteur pense que "nous sommes à la morte-saison de notre destin." Ce qui ne l'empêche pas de dédier son livre "à la formation de l'opinion de l'avenir."

   Contre cette vision négative du Traité qui est d'ailleurs l'opinion dominante dans tout l'après-guerre, et surtout contre ces prédictions pessimistes sur l'avenir de l'Europe, plusieurs auteurs se sont élevés, et notamment Jacques BAINVILLE et Etienne MANTOUX.
   Etienne MANTOUX, dans "la paix calomniée ou les conséquences économiques de Monsieur KEYNES (1946) est le plus critique. Confrontant ces calculs et ces pronostics à l'évolution de l'économie allemande, il explique que cette économie connut, dans les années 1920, une phase de production industrielle et de croissance telle que les réparations exigées n'apparaissent pas comme exagérées. Il s'interroge sur la responsabilité de John Maynard KEYNES sur l'état de l'opinion aux Etats-Unis et dans le développement d'une mentalité d'appeasement face à la montée du nazisme dans les années 1930 (Edouard HUSSON). Mais contrairement à ce que dit Etienne MANTOUX, le fait que ni la question de l'ordre monétaire international ni celle des règlements financiers entre belligérants n'aient pas été traitées de manière cohérente a rendu impossible la résolution de la Crise de 1929. C'est bien l'inflation qui fut au coeur de la crise économique du monde capitaliste des années 1930.  Par ailleurs, chaque crise traversée par l'Allemagne entre 1918 et 1933 fut aggravée par l'effet psychologique du Traité de Versailles.
   Jacques BAINVILLE, dans "Les conséquences politiques de la paix" (1920) s'oppose à John Maynard KEYNES sur la primauté accordée aux aspects économiques. Mais en fait, l'un et l'autre se font écho, notamment dans le catastrophisme, même si le premier se fait le défenseur de l'ordre bourgeois européen, reprochant aux diplomates de ne pas avoir sauvegarder les monarchies du Centre Europe.
 


     John Maynard KEYNES, Les conséquences économiques de la paix, 1920. L'édition de 2002 parue chez Gallimard, collection Tel, d'une traduction et des annotations de David TODD fait 270 pages environ. Une préface très importante, qui restitue historiquement l'oeuvre, d'Edouard HUSSON, permet de mieux comprendre les conditions dans lesquelles "Les conséquences économiques de la paix" furent rédigées et reçues. Les annotations de David TODD reprennent - longuement - les arguments d'Etienne MANTOUX.
  Cette édition de Gallimard comporte également le texte de Jacques BAINVILLE, "Les conséquences politiques de la paix" que l'on conseille également de lire.

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