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13 janvier 2009 2 13 /01 /janvier /2009 13:33
              
           De l'hypothèse SAPIR-WHORF...en ethnolinguistique

               A la question de savoir si la forme du langage et la manière dont il évolue reflète, détermine, induit, la forme des coopérations et des conflits, en passant par une certaine perception de la réalité physique et sociale, peu de réponses sont en vue aujourd'hui, même si l'hypothèse selon laquelle la langue conditionne la vision du monde d'une communauté linguistique peut nous y aider, avec toutes les précautions qui s'imposent. Cette hypothèse a surtout été formulée par Benjamin Lee WHORF (1897-1941) lors de sa collaboration avec Edward SAPIR (1884-1939), linguiste et anthropologue comme lui, ce dernier étant beaucoup plus prudent sur ce point.
      "Chaque langue est un vaste système de structures, différent de celui des autres langues, dans lequel sont ordonnées culturellement les formes et les catégories par lesquelles l'individu non seulement communique mais aussi analyse la nature, aperçoit ou néglige tel ou tel type de phénomènes et de relations, dans lesquelles il coule sa façon de raisonner, et par lesquelles il construit l'édifice de sa connaissance du monde (...). Nous disséquons la nature suivant des lignes tracées d'avance par nos langues maternelles."

         La rencontre entre groupes humains ayant une langue différente - langue étant comprise non seulement comme parole mais comprenant aussi des mimiques, des attitudes et des gestes, comme compréhension précise de temps et d'espace - peut être à l'origine de conflits du fait même de cette appréhension différente du monde. On pourrait pousser le raisonnement en faisant une relation entre les différents composants d'une langue et les moeurs individuelles et sociales des personnes qui l'utilisent. C'est d'ailleurs d'abord en songeant à la possibilité d'une relation entre moeurs, langue et race qu'Edward SAPIR entreprend ses études des langues non indo-européennes.
        Les deux linguistes et anthropologues américains soutiennent cette hypothèse que chaque langue (ou groupe de langues)  est liée à une certaine représentation du monde. Ainsi pour Benjamin Lee WHORF, le concept du temps et du changement incorporé aux parlers amérindiens serait très différent de la conception indo-européenne.
Mais Edward SAPIR ne va pas aussi loin :
  "Les historiens et les anthropologues trouvent que les races, les langues et les moeurs ne sont pas forcément parallèles, que leurs zones de répartition s'entrecroisent de la façon la plus surprenante et que l'histoire de chacune d'entre elles a tendance a être indépendante des autres. Les races s'entremêlent d'une façon différente des langues ; d'autre part, les langues peuvent s'étendre bien au-delà de leur berceau primitif, envahissant le territoire de nouvelles races et de nouvelles zones de civilisation. Une langue peut même s'éteindre dans sa zone primitive et subsister parmi des peuplades violemment hostiles à ceux qui la parlaient originellement. Bien plus, les rencontres de l'histoire sont perpétuellement en train de changer les limites des zones culturelles, sans pour autant effacer nécessairement les différences linguistiques existantes. Il faut nous convaincre, une fois pour toutes, que la race, dans son seul sens intelligible, qui est le sens biologique, est absolument indifférente à l'histoire des langues et des civilisations, et cette histoire n'est pas plus explicable d'après la race, que d'après les lois physiques ou chimiques ; si nous atteignons à cette conviction, nous aurons un point de vue qui accorde un certain intérêt aux idéologies "slavophile", "anglo-saxonne", "germanique" ou au "génie latin", mais qui refuse absolument de leur reconnaître une réalité objective. Une étude minutieuse de ces divisions est bien décevante au point de vue de ces croyances sentimentales".
  "La langue, la race et les moeurs ne sont donc pas nécessairement en corrélation, ce qui ne veut pas dire qu'elles ne le sont jamais. Les démarcations culturelles et sociales ont tendance à correspondre aux démarcations linguistiques, sans que pour cela ces dernières soient de même importance."  Plus loin dans son livre consacré à l'"Introduction à l'étude de la parole, Edward SAPIR insiste sur le fait qu'"il est impossible de démontrer le moindre rapport entre la forme d'un langage et le tempérament national" et il rappelle que "l'aspect émotif de notre vie psychologique n'est que peu exprimé dans la construction du langage."
     il reste que pour reprendre les propos du même auteur que :
 "Le fait est que la "réalité" est, dans une grande mesure, inconsciemment construite à partir des habitudes linguistiques du groupe. Deux langues ne sont jamais suffisamment semblables pour être considérées comme représentant la même réalité sociale. Les mondes où vivent des sociétés différentes sont des mondes distincts, pas seulement le même monde avec d'autres étiquettes".
     Les multiples difficultés rencontrées par les traductions d'oeuvres d'une langue à l'autre - et singulièrement dans les essais de traductions automatiques informatiques - plaident en faveur de l'idée qu'entre groupes linguistiquement différents, que ce soit à l'intérieur d'une même société ou entre sociétés différentes, de nombreuses difficultés surgissent à se comprendre, et de là peuvent naître de multiples malentendus, voire de multiples conflits...
 
      il reste que l'hypothèse SAPIR-WHORF reste ce qu'elle est : une hypothèse, un outil pour la recherche de l'origine linguistique de certains conflits. Les études d'autres auteurs (celle d'Edward HALL sur la communication non verbale par exemple) montrent que le langage n'est qu'un élément de l'univers mental propre à un groupe ou un autre.
   Il ne s'agit pas seulement de sémantique mais aussi de champ notionnel. On pourrait écrire également que des groupes sociaux ayant l'habitude de vivre dans des environnements différents, sous des climats différents se construiront des manières différentes de comprendre l'univers, et les ethnologues de tout bord l'ont bien constaté. C'est pourquoi, dans l'ethnolinguistique, on ne peut que rencontrer des études mettant l'accent sur des différences, à l'inverse d'autres théories du langage (comme celle de Noam CHOMSKY (né en 1928) recherchant les invariants de l'espèce humaine).

       Oswald DUCROT et Jean-Marie SCHAEFFER, Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Editions du Seuil, 1995. Edward SAPIR, Le langage, Introduction à l'étude de la parole, Petite Bibliothèque Payot, 2001. Edawrd HALL, Le langage silencieux, Editions du Seuil, 2008. Benjamin Lee WHORF, Language, Thought and Reality, Cambridge, 1956 (recueil).
Voir aussi l'article éclairant d'Hady BA, "L'hypothèse SAPIR-WHORF est-elle une légende?" sur Internet au www.univ-Paris8.fr/synthese/IMG/pdf/sapir_whorf.pdf.

                                                                                  LINGUS



              

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Published by GIL - dans LINGUISTIQUE
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