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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 16:08

 

    On a l'habitude de considérer l'injure comme faisant partie d'un ensemble de pratiques qui servent de défouloirs, surtout dans les registres satiriques. On pourrait penser aussi qu'il s'agit de dérivatifs, "pis aller" pour ne pas aller (!) vers le combat physique.
 Pourtant l'injure fait partie d'une sorte de continnum dans les relations conflictuelles, qui peut s'arrêter au combat verbal, ou marquer une étape vers le combat physique. La tendance serait de justifier l'injure - jusqu'à un certain point et les systèmes pénaux sont d'une mansuétude tout à fait variable à ce sujet - et à trouver le passage au combat physique ainsi provoqué. Pour faire court, on peut écrire qu'il y a une continuité entre violence verbale et violence physique que les habitués à la provocation verbale ne perçoivent pas toujours : ils sont les premiers étonnés du changement - injustifié souvent à leurs yeux - de registre d'expression du conflit...

       Nancy HUSTON, romancière et écrivain de pièces de théâtre, mais aussi de quelques essais,  dans son livre "Dire et interdire", attire notre attention :
  "Les innommables dont nous avons parlé (il s'agit des mots interdits dans le registre sexuel ou religieux) se situent apparemment toujours à deux extrémités : au plus loin les puissances divines et, au plus près, le corps. A tout objet et à tout phénomène entre les deux, l'homme assigne sans difficulté un nom. Or, la nomination est un jugement. Elle opère toujours une violence, dans la mesure où elle découpe le réel de manière arbitraire et lui impose les catégories de la pensée humaine." "...l'usage de la parole confère aux êtres humains non seulement un privilège mais aussi une responsabilité (...). Comme le langage est le seul moyen dont ils disposent pour se repérer, s'identifier et se distinguer de tout ce qui les entoure, il ne faut pas qu'ils disent n'importe quoi. La nomination injuste - l'injure, au sens fort - dépossède les êtres de ce qu'ils ont de plus précieux, leur nom, pour leur en attribuer un autre."
  "La violence verbale (...) est la plus arbitraire de toutes, et ne peut être efficace que parmi les usagers d'une même langue. Elle annonce et ponctue presque toujours les actes de violence physique."
  L'écrivain cite ensuite quatre types d'injures, qui peuvent se combiner de différentes manières :
- la nomination littérale, le simple fait de "traiter" l'autre de ce qu'il est : injures racistes et politiques, rehaussées par une déformation phonétique, de même que les injures sexuelles (pédé, parfois rendu plus offensant par une débauche de description : "enculé") ;
- la nomination antiphrastique, où l'ennemi est désigné par  l'opposé diamétral de son "idéal du Moi". Dire pédé à un macho est assez efficace ;
- la nomination métaphorique, où l'on évoque des objets ou des qualités dont on prétend qu'ils ont des traits en commun avec l'adversaire. Salaud latin se disait autrefois, salope reste encore en usage ;
- la nomination métonymique, où l'on réduit le tout à l'une de ses parties, injures passe-partout (con, couillon, petite merde) et d'un emploi très fréquent.
   L'agression verbale, utilisant l'exhibitionnisme masculin, est assez efficace envers les femmes, selon Nancy HUSTON, dans une société où des tabous forts existent envers la sexualité féminine. De la même manière, celle qui utilisait autrefois des attributs négatifs, accolés aux classes sociales inférieures ou supérieures, pouvaient générer des affrontements sérieux dans une société aux cloisonnements importants. On songe là aussi à des sociétés à castes, où traiter son voisin membre de la même caste d'un attribut accolé à une autre caste peut provoquer des luttes physiques mortelles. En parcourant le glossaire présenté par l'auteur en fin de son ouvrage, on mesure l'évolution des sociétés qui rendent des injures, inexpiables auparavant, au mieux drolatiques et au pis incompréhensibles. Dire à quelqu'un aujourd'hui qu'il est une chose provoque au plus l'amusement, mais allez dire cela dans un société victorienne lorsque chose voulait signifier pine ou con!
 
     Dans le registre plus de l'analyse que de la description, Béatrice FRACCHIOLLA, linguiste et Maitre de conférences à l'Université de Paris VIII, s'attache au sens de l'injure. 
"Insulte, injure, outrage, invective... La langue française foisonne de mots parents, voire synonymes pour désigner de manière équivalente un certain type de paroles proférées qui ne renvoient pas exclusivement à des mots reconnus en soi comme grossiers mais qui sont identifiables comme verbalement violentes dans leur ensemble. L'injure a néanmoins deux formes. D'une part, on la reconnait comme un phénomène plutôt oral, comportemental, spontané et immédiat, qui est associé à la violence physique ou au contraire s'en distingue comme un moindre mal (voir, entre autres, É. LARGUÈCHE, L'effet injure, PUF, 1983). D'autre part, elle possède également un versant juridique spécialisé, où elle rejoint le champ notionnel de l'outrage (DESMONS et PAVEAU, Outrages, insultes, blasphèmes et injures : violences du langage et polices du discours, L'Harmattan, 2008).
    De nombreux travaux sur l'injure portent en réalité en linguistique sur ses formes lexicales, qui impliquent un jugement de valeur négatif - sous-ensemble de la catégories des axiologiques (C. KERBRAT-ORECCHIONI, L'énonciation de la subjectivité dans le langage, Armand Colin, 1980) qui désignent les termes impliquant tout jugement de valeur, négatif comme positif.
    
       De nombreux chercheurs s'accordent aujourd'hui à dire que la prise en compte de facteurs pragmatiques est fondamentale pour sa compréhension (voir par exemple le Petit Traité de l'insulte, de L ROSIER, paru chez Labor en 2006). Ainsi, peut-on y voir avant tout un acte social porteur de conséquences (LAFORÊT et VINCENT, La qualification péjorative dans tous ses états, dans Les insultes : approches sémantiques et pragmatiques, Langue française, 2004, Sous la direction de D. LAGORGETTE et P. LARRIVÉE). C'est pourquoi il semble pertinent de réfléchir en termes d'anthropologie de la communication sur ce que l'on nomme injure, à partir des effets qu'on lui reconnait. Car le terme "injure", en même temps qu'il est souvent une qualification péjorative est avant tout un projectile verbal et désigne la "nature d'un certain effet et ce qui est la cause de cet effet" (É. LARGUÈCHE, 2009)."
 
Nancy HUSTON, Dire et interdire, Eléments de jurologie, Petite Bibliothèque Payot, 2002. Béatrice FRACCHIOLLA, article injure, dans Dictionnaire de la violence, PUF, 2011
 
Complété le 7 novembre 2013. Relu et complété le 8 janvier 2019.

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commentaires

Phedra 02/02/2015 07:27

Ce qu'à dit Nancy Huston à propos des dessinateurs de Charlie est pire qu'une injure, c'est un viol à titre posthume. Elle mérite le titre de salope de l'année. Encore des gens pour la lire ???

gil 03/02/2015 10:40

Qui est Nancy Huston? Ce que beaucoup ne comprennent pas, c'est que l'ignorance de tels propos pour des gens qui recherchent la notoriété à tout prix est bien pire que le pire catalogage (ici, salope)... Mieux vaut être reconnue comme une salope (donc potentiellement dangereuse et importante, les vraies salopes peuvent causer beaucoup de torts) que rester dans le néant de l'anonymat... Autrement Je suis Charlie, même si l'émotion populaire, quel qu'elle soit - car les foules changent souvent de bord de manière irresponsable - m'a toujours inspiré le doute...
Notez bien que de toute façon, les journalistes tués de Charlie ont remporté une victoire posthume pour la liberté d'expression sous toutes ses formes...

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