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13 mars 2009 5 13 /03 /mars /2009 08:59
            PLATON et ARISTOTE présentent l'art comme imitation de la nature. Si PLATON condamne l'art car il n'est qu'imitation trompeuse de la réalité (La République), ARISTOTE le réhabilite, car les hommes veulent et aiment imiter pour le plaisir et pour la connaissance (La Poétique). Ces deux philosophes majeurs de l'Antiquité pensent surtout au théâtre et à la poésie (souvent en action au même moment, au même endroit), s'ils discutent également de musique et de peinture.
Les éléments d'une scène de théâtre ressemblent à ce qu'ils représentent, mais ce n'est pas la réalité car la mise en scène de la réalité résulte du travail de l'artiste. Cette imitation peut être belle, même si la réalité ne l'est pas. Elle peut être laide, même si la réalité l'est beaucoup moins. En tout cas, elle veut susciter chez le spectateur (actif dans les théâtres antiques, passif dans les théâtres contemporains) une adhésion momentanée à ce qu'il lui est proposé, une émotion et une curiosité qui tend (pour ARISTOTE du moins) vers une connaissance ou une reconnaissance de la réalité. La réalité, dans les textes, c'est la nature, mais c'est aussi et en fait, vu l'objet des représentations, surtout la société.
          C'est surtout la tragédie qui fait l'objet de La Poétique (du moins ce qui nous en est parvenu). L'organisation de la mise en scène est sous-tendue par cette volonté de susciter chez le spectateur, chez les spectateurs pris collectivement, des émotions.
Dans ce (relatif) petit texte, on y trouve tous les conseils, toutes les indications, toutes les règles, tous les dogmes plus tard, pour l'organisation ce cette mise en scène. Cette mise en scène doit être apte à opérer la catharsis, la purgation des émotions : les spectateurs doivent commencer par ressentir de la pitié ou de la crainte, mais ces sentiments sont emportés par l'action qui se déroule sous leurs yeux. La construction de l'histoire, qui doit avoir une cohérence et une structure propre à cet effet, doit provoquer cette catharsis. Les spectateurs doivent sortir du théâtre libérés de leurs sentiments négatifs. Prescriptifs, les textes des deux philosophes le sont sur l'art, car ils s'inscrivent tous les deux dans la recherche de la meilleure société possible. Éducateurs, les auteurs croient si fermement à la réalité de cette catharsis (notamment sans doute parce que les spectateurs "participent" réellement à l'histoire racontée, ils chantent, ils trépignent, ils pleurent sans doute, ils crient, ils invectivent si des erreurs chez les acteurs sont décelées, bref tout le contraire de l'attitude des spectateurs policés en Occident d'aujourd'hui) qu'ils ne se donnent même pas la peine de la décrire précisément.
        Alors que dans les cercles philosophiques et sociologiques d'aujourd'hui, la réalité de la catharsis reste l'objet de débats contradictoires, la question ne se pose même pas chez les citoyens des cités grecques : d'ailleurs leur participation au théâtre fait partie de leur vie de citoyen. Le spectacle n'a pas la même signification chez les antiques que chez les populations occidentales. Pour qui a déjà vu les spectateurs de certaines régions, notamment en Inde, participer à des séances de cinéma, cela n'est pas très difficile à comprendre.

           Marc JIMENEZ, dans une (très) longue réflexion sur l'objet de l'esthétique dit sur cette purgation des passions que "chez ARISTOTE lui-même, il est l'objet de plusieurs interprétations. On croit comprendre qu'il y a un rapport entre l'imitation, la mimésis, et la purgation, la catharsis : devant un spectacle représentant des actions éprouvantes, je suis enclin à ressentir les mêmes émotions que l'on cherche à provoquer en moi. La représentation de sentiments violents ou oppressants, par exemple, la terreur, l'effroi ou la pitié, bien que mimés et donc fictifs, déclenche dans le public, dans la réalité, des sentiments analogues."
Si pour les sociologues contemporains, le transfert de la fiction à la réalité n'est pas inconcevable, l'exemplarité des actes présentés pouvant jusqu'à provoquer les même actes dans la réalité (n'oublions jamais les contextes très différents du spectacle), pour ARISTOTE ce transfert est inconcevable. "En éprouvant des sentiments analogues à ceux que la tragédie provoque en moi, je me libère du poids de ces états affectifs pendant et après le spectacle. j'en ressors comme purgé, purifié, et apaisé." 
Dans La Politique, ARISTOTE donne quelques précisions : à la crainte s'ajoute l'enthousiasme, et l'auteur grec fait référence au sens thérapeutique du terme. Pour Marc JIMENEZ, "Mimésis d'action et de sentiments réels, la tragédie concentre la réalité dans le temps et dans l'espace, elle l'exagère et pousse les passions à leurs paroxysmes afin d'éclairer le public sur les conséquences éventuelles de ses actes : voyez ce qu'il adviendrait, si d'aventure, l'envie vous prenait d'imiter réellement ces malheureuses victimes de la fatalité!" ARISTOTE ne se pose pas la question de savoir "si le remède n'est pas pire que le mal". "Multiplier les spectacles tragiques, attirer la foule au théâtre, c'est permettre à la catharsis d'opérer non seulement sur l'individu, mais collectivement. C'est aussi distraire les citoyens, détourner leur attention des problèmes du moment - les guerres incessantes - et permettre l'expulsion d'une mauvaise conscience qui commence à hanter un peuple en décadence".

           KANT (Critique de la faculté de juger), HEGEL (Leçons sur l'esthétique), puis NIETZSCHE (La naissance de la tragédie), et HEIDEGGER (Nietzsche, Holzwege) reprennent tour à tour en les critiquant et en en modifiant le sens les traditions héritées en Occident sur les conceptions de l'art de PLATON et d'ARISTOTE.
 Il faut dire que l'on assiste pendant de longs siècles à une certaine "platonisation" de l'art, l'esthétique étant séparée de la philosophie sérieuse au nom de la Raison. Et surtout, mais on manque d'études sur le sujet (sur les aspects sociologiques), l'artiste, professionnalisé,  est séparé du spectateur devenu passif, même au théâtre. Tant et si bien qu'il faudra les études de Pierre BOURDIEU, entre autres, pour mettre en avant de nouveau la question de la "réception" des oeuvres d'art...
  
        Pour Patrick WOTLING, entre autres, "la réflexion sur l'art est une préoccupation constante de la réflexion de NIETZSCHE, qui en renouvelle le statut de fond en comble. De la "métaphysique d'artiste" présentée par La naissance de la tragédie à la "physiologie de l'art" élaborée dans les dernières années, les traits fondamentaux de l'orientation nietzschéenne demeurent : le refus de l'analyse essentialiste, le refus du cognitivisme, le refus des problématiques de l'imitation, le refus du point de vue de la réception : il ne s'agit plus de définir une essence du beau, mais de réfléchir selon le point de vue du créateur, et surtout de repenser l'art dans la perspective de la théorie des valeurs." NIETZSCHE, en s'axant sur l'oeuvre proprement dite, veut en comprendre les ressorts actifs : comment, grâce à l'art, qu'il présente comme le mariage du dionysiaque et de l'apollinien qu'est la tragédie antique, les Grecs ont-ils réussi à surmonter le pessimisme auquel ils étaient exposés (à supposer qu'ils l'aient évité...)?
  
      Pour Jean LACOSTE, HEIDEGGER ne pense pas que NIETZSCHE soit vraiment parvenu à bouleverser les conceptions esthétiques qui pénètrent profondément la mentalité occidentale. L'art est imitation de la nature et reste grec. L'oeuvre d'art, dans son essence est "l'instauration de la vérité", une vérité historique qui perdure les générations d'hommes. De plus, " l'unité de l'oeuvre d'art, qui repose en elle-même, va naître d'un conflit entre le monde de clarté, apollinien, du destin des hommes, et l'obscurité qu'on peut dire, (...) dionysiaque, de la Terre."
Autant dire que l'oeuvre d'art veut montrer, d'une manière ou d'une autre le conflit, son existence, à défaut de sa nature, dans la société.

          Sur le mimétisme et la catharsis, notre perception est maintenant tributaire des idées de Sigmund FREUD. parti d'études sur le traitement de l'hystérie par la suggestion et l'hypnose. Le fondateur de la psychanalyse reprend les traditions purement médicales de la catharsis, pour la faire entrer dans la théorie et de la cure qu'il propose des maladies mentales. Le psychodrame utilise cette catharsis et l'art-thérapie connaît encore un fort développement.
  Pour Jean RODRIGUEZ, praticien hospitalier, "la catharsis s'inscrit, qu'elle qu'en soit la forme, comme un phénomène social : il s'agit d'un rituel. La fonction de ce rituel est d'abord de cohésion sociale. Le moyen utilisé pour nouer ce lien social consiste en une mobilisation affective intense. (...). Cette mobilisation affective doit s'accompagner d'une jouissance esthétique pour atteindre son objectif ainsi que d'une rhétorique de la communication fondée sur la complicité, la confiance, l'indifférenciation : en un mot, la seule analogie."

          Ces étapes (sans référence à une notion chronologique) dans la réflexion sur le mimétisme et la catharsis à propos de l'esthétique intéressent directement une réflexion sur le conflit.
La représentation d'un conflit, son évocation intellectuelle et affective, dramatisée et camouflée en même temps sous la forme d'un mythe notamment, dans la tragédie, possède une réelle influence indirecte sur le conflit lui-même. En l'interprétant sur scène, l'acteur ne fait pas seulement plaisir au spectateur, il lui tend un miroir, même très déformant (qui peut d'ailleurs être rejeté...). Amplifiée par le cinéma ou d'autres moyens audio-visuels de masse, cette imitation de la réalité peut être prise pour la réalité elle-même, induire des comportements et des représentations des conflits qui les exacerbent ou les atténuent. Le sujet est très vaste.

Marc JIMENEZ, Qu'est-ce que l'esthétique?, Gallimard, 1997. Jean LACOSTE, La philosophie de l'art, PUF, collection Que sais-je?, 2008. Patrick WOTLING, article Nietzsche, dans le Vocabulaire des philosophes, Philosophie moderne (XIXème siècle), Ellipses, 2002 . Jean RODRIGUEZ, La question de la catharsis en art-thérapie, 2000.
     
                                                                                             ARTUS
 
Relu le 5 février 2019

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