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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 14:41
          Antinomie, en droit et en théologie, est la contradiction réelle ou apparente entre deux lois ou deux principes, dans leur application pratique à un cas particulier.
        En philosophie, c'est le nom donné par Emmanuel KANT à une contradiction naturelle, qui résulte, non d'un raisonnement faux, mais des lois mêmes de la raison, toutes les fois que, franchissant les limites de l'expérience, on cherche à savoir de l'univers quelque chose d'absolu. Dans La dialectique transcendantale, chapitre de sa Critique de la raison pure, le philosophe la définit, justement, comme un conflit entre les lois de la raison pure :
"contradictions où la raison pure s'engage nécessairement, dans la cosmologie rationnelle, lorsqu'elle cherche l'inconditionné dans le phénomène (soit dans la série totale infinie des conditions, soit dans un premier terme absolu), et, lorsque par suite, elle traite le monde soumis aux conditions de l'expérience possible, comme s'il y avait une réalité en soi, théoriquement déterminable. Ces contradictions se traduisent par quatre couples de propositions cosmologiques ; chacun de ces couples s'appelle une antinomie ; mais en même temps leur ensemble constitue l'Antinomie de la raison pure." (André LALANDE).
      Il y a aussi chez KANT une antinomie de la raison pratique, touchant le concept du souverain bien, discutée dans sa Critique de la raison pratique ; une antinomie du jugement téléologique, touchant le mécanisme et la finalité et une antinomie du goût,  discutées dans sa Critique de la faculté de juger.
          En un sens plus large, mais aussi plus lâche, tout conflit, apparent ou réel entre les conditions d'une même fin ou entre les conséquences de deux raisonnements qui paraissent démonstratifs l'un de l'autre, constitue une antinomie.
          Il faut se garder de donner un sens trop extensif à la notion d'antinomie, Toutes les contradictions ne sont pas des antinomies, non plus que n'importe quel paradoxe. D'autre part, une antinomie n'est pas nécessairement une aporie : il y a des solutions aux antinomies (KANT) ; elles sont elles-mêmes le mouvement du réel et autorisent la progression dialectique (HEGEL) ; on peut forger des instruments destinés à les éviter (RUSSELL) (Françoise ARMENGAUD).

          Les thèses des antinomies, comme l'indique Jean-Marie VAYSSE dans le Vocabulaire des Philosophes "sont rationalistes et expriment l'aspiration de la raison à constituer une totalité, alors que les antithèses sont empiristes et aboutissent au scepticisme."
Quand on discute de l'antinomie, on rentre quasiment au coeur du système philosophique... dans lequel nous baignons sans nous en apercevoir. Car depuis la diffusion de la philosophie d'Emmanuel KANT, les hommes ne pensent plus de la même façon qu'avant aux choses non immédiatement accessibles, et singulièrement quasiment tous les philosophes après lui. Pour comprendre l'antinomie chez KANT, il faut d'abord faire son cheminement intellectuel, ou du moins ce que nous en reconstituons, en boucle en quelque sorte, puisque nous avons déjà été influencé par ce cheminement-là!
Ce qui nous facilite peut-être la tâche, c'est que KANT refuse de se placer directement dans le vocabulaire de la philosophie classique, jugeant nécessaire d'en forger de nouveaux pour comprendre le monde, ce qui nous dispense d'avoir à comprendre (complètement du moins, et d'ailleurs ce serait sans doute difficile aujourd'hui) les philosophes antiques ou du moins d'être obliger de rentrer dans la compréhension de leur vocabulaire.
    Ainsi, on peut partir d'une thétique, entendu comme ensemble de doctrines dogmatiques, l'antithétique étant un conflit entre des connaissances d'apparence dogmatique, sans que l'on puisse accorder notre approbation à l'une plus qu'à l'autre. L'antithétique transcendantale est tout simplement la recherche sur les causes et les résultats de l'antinomie de la raison pure qui est un conflit de la raison avec elle-même. "Les antinomies sont produites par les Idées cosmologiques qui trouvent leur origine dans un syllogisme hypothétique et nous donnent l'idée d'une première hypothèse dans un rapport de causalité. Il y a là conflit entre deux énoncés nécessaires qui s'opposent comme une thèse et une antithèse, chacun se démontrant par la réfutation de l'autre." (Jean-Marie VAYSSE)

          Cette question de l'antinomie touche à l'interprétation du concept de la "chose en soi", qui constitue la plus difficile mais aussi d'une des plus fécondes de toute la philosophie moderne. Dans la théorie de la connaissance (cette connaissance étant bien entendu l'objet de la discussion kantienne), se heurtent deux "visions dogmatiques" de la réalité en soi :
"- du côté du réalisme parce que, en admettant même que l'idée d'une causalité de la chose en soi sur les représentations conceptuelles du sujet ait un sens, une telle explication conduirait inévitablement à nier le caractère a priori de la connaissance scientifique ;
"- du côté de l'idéalisme puisqu'il est clair que l'homme est un être fini et que son entendement n'est pas, comme le serait l'entendement divin, capable de créer les objets par le simple fait de les penser. En quoi l'idéalisme ne parvient pas à rendre compte de l'incontestable passivité de la représentation." (Luc FERRY)
     FICHTE reprend la problématique kantienne dans son ensemble en voulant réaliser la solution critique de l'antinomie du réalisme et de l'idéalisme. (chapitre 3 de KANT, une lecture des 3 critiques)

            HEGEL reprend lui aussi, mais sous une forme telle qu'il est presque impossible de poser termes à termes, les antinomies kantiennes et ses réflexions, car le projet hégélien ne se place pas au même niveau que le projet kantien. Le déplacement du sens des concepts rend difficile les connexions et les comparaisons.
  "Les réfutations hégéliennes des antinomies présentent deux sortes de reproches. D'une part, dans certains textes, HEGEL présente une réfutation dont la structure est d'incomplétude dialectique. Kant a présenté les antinomies en termes de contradiction dialectique "essentielle et nécessaire", mais il en conclut au résultat simplement négatif de cette contradiction. Or, si une contradiction formelle entraîne l'annulation de l'opposition, c'est le propre d'une contradiction dialectique de voir son opposition intégrée et donner lieu à la progression vers un contenu nouveau, synthétique. Dans cette première sorte de textes, le reproche hégélien est le suivant : alors qu'il a découvert une contradiction dialectique, KANT en envisage les conséquences comme s'il s'agissait d'une contradiction formelle ; il considère que thèse et antithèse doivent être annulées et donner lieu à la reprise correcte du même contenu, l'Idée du monde, dont on fera un usage non plus constitutif mais régulateur." (André STANGUENNEC)

        Quand l'on prend l'antinomie au sens large, on peut faire comme Pierre BOURDIEU dans une "Note brève sur l'antinomie de la protestation collective", datant de 1984. A propos de l'aménagement institutionnel de l'expression des revendications collectives, le sociologue pose la question : "s'agit-il d'une antinomie indépassable, liée à la nécessité de concentrer le capital symbolique en une seule personne (...) pour lui conférer le maximum de force ou d'un effet de la distribution inégale des instruments de production de la parole, même et surtout critique?" il pose la question de l'antinomie de la position du porte-parole, qui tire sa force du groupe exprimé, fut-ce au prix d'un "plébiscite forcé du silence" de ce groupe désireux de faire entendre sa voix critique.

Article Antinomie, ANDRE LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, collection Quadrige, 2002. Article Antinomie, Françoise ARMENGAUD, Encyclopedia Universalis, 2004. Article KANT, Jean-Marie VAYSSE, Le Vocabulaire des philosophes, philosophie moderne (XIXème siècle), Ellipses, 2002. Luc FERRY, Kant, une lecture des trois "critiques", Grasset, 2006. André STANGUENNEC, Hegel critique de Kant, PUF, philosophie d'aujourd'hui, 1985. Pierre BOURDIEU, Note brève sur l'antinomie de la protestation collective, in Developement, Démocracy and the Art of Trespassing : essays in honor of Albert HIRSCHMAN, Paperbook edition, 1988, repris dans Propos sur le champ politique, Presses Universitaires de Lyon, 2000, article trouvé sur le site de www.homme-moderne.org.

                                                                                PHILIUS
 
Relu le 28 janvier 2019

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