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2 avril 2009 4 02 /04 /avril /2009 09:48
       L'étude proprement scolaire de la philosophie, qui met en avant les "auteurs principaux" mais aussi souvent surtout les auteurs "officiels", ne fait pas justice des enchaînements des réflexions philosophiques dans l'histoire. L'approche de Leo STRAUSS sur les textes fondamentaux de la pensée moderne, attire l'attention sur l'effet d'une liberté d'expression restreinte sur la production littéraire.
Il était nécessaire pour ces auteurs d'utiliser un enseignement exotérique afin de "protéger la philosophie" de la pression des lois et de l'agressivité populaire. Et à côté de cette littérature validée par les Universités contemporaines des auteurs, à côté d'une littérature ésotérique produite par ces mêmes auteurs ou par d'autres, existe tout au long d'un âge classique que Gianni PAGANINI situe entre l'époque de DESCARTES et le surgissement des Lumières (VOLTAIRE, ROUSSEAU, DIDEROT...), toute une littérature agressive, clandestine, dont l'influence n'est pas négligeable.
     Etre philosophe clandestin au XVIIème siècle, dans une atmosphère de persécutions orchestrées par l'Eglise, à travers notamment de l'Index librorum prohibitorum du Pape Paul IV, remanié en 1596 par Clément VIII et qui ne sera abandonné qu'en 1966, c'est écrire dans des endroits non exposés, diffuser ses oeuvres sous le manteau, dans des cercles littéraires restreints mais influents. Une littérature libertine (dans le sens de liberté, pas dans le sens déformé d'aujourd'hui...) évolue entre l'époque de DESCARTES et la Révolution Française, au gré d'interprétations parfois fantaisistes, et même fausses, de philosophies émises par SPINOZA, PASCAL, BAYLE, MALEBRANCHE, entre déisme et athéisme, mais un déisme parfois aussi ravageur pour les doctrines officielles qu'un athéisme plus ou moins argumenté.
    L'auteur décrit, textes des ces philosophes clandestins à l'appui, comment s'opère une destruction progressive des doctrines de l'existence de Dieu, parfois dans la confusion. Ainsi, on commence par le Theophrastus redivivus vers la moitié du XVIIème siècle, au texte rigoureusement anonyme, on poursuit avec l'Anti-Bigot (avant 1624) que MERSENNE se donne la peine de réfuter strophe par strophe, les Doutes sur la religion proposés à Mrs les docteurs en Sorbonne (Bonnaventure de FOURCROY, vers 1690), Des difficultés sur la religion (Robert CHALLE, 1710), la Lettre de Trasybule à Leucippe (attribué à Nicolas FRERET, 1720-1730) et on termine par le Mémoire et l'Anti-Fénelon (Jean MESLIER)... Ces textes contribuent à une époque de transformations culturelles importantes.
    
    La lecture de ce petit livre fait irrésistiblement penser aux conditions premières de la philosophie de DESCARTES, qui rappelons-le, commence à orienter ses pensées vers un Discours de la Méthode, juste après s'être senti forcé d'abandonner la publication de textes portant sur le mouvement de la Terre. J'ai été frappé par le décalage entre Discours de la Méthode et Méditations métaphysiques (contrairement à beaucoup d'auteurs qui leur trouve une cohérence commune et "compacte"), l'un introduisant un doute puissant, et l'autre "résolvant" ce doute dans un développement consacré aux preuves de l'existence de Dieu et de l'âme, quoique l'auteur dit clairement au lecteur de faire très attention à ce qu'il écrit, et d'"y consacrer des semaines ou des années", formule qui guide vers la présence d'un contenu plus "nuancé" que veut bien le dire sa propre préface et son propre résumé...
 
    L'éditeur présente ce livre de la manière suivante : "Le manuscrit clandestin représente un genre très particulier de la communication philosophique : on peut envisager le Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin comme l'archétype du genre, mais les quelques 2000 copies remontent pour la plupart à la deuxième partie du XVIIe et au siècle suivant. L'ancêtre véritable de cette littérature foisonnante s'avère être le Theophrastus redividus qui, à une date assez précoce (1659), fixe le paradigme du traité philosophique clandestin, dans ses traits les plus radicaux : rigoureux anonymat, critique rationaliste de la philosophie et de la religion, mise en valeur de traditions alternatives, classiques et de la Renaissance, lecture symptômale des textes de référence de la culture officielle. De l'âge libertin au plein épanouissement des Lumières, ces traités traversent toute une époque de transformations culturelles importantes : on ne saurait donc parler de philosophie clandestine sinon au pluriel. Ces textes en appellent tour à tour au scepticisme de Montaigne et de Bayle, au rationalisme de Descartes ou de Malebranche, à la métaphysique spinoziste ou au mécanisme de Hobbes, à la méthodologie empiriste de Locke. Surtout, ils essayent des voies nouvelles, par la combinaison de parcours philosophiques parfois hétéroclites, dans la conviction que l'histoire culturelle européenne devrait être lue "entre les lignes", à la recherche d'une vérité caché au-dessous des professions officielles de foi des écoles et des auteurs."
 
        Gianni PAGANINI, professeur d'histoire de la philosophie à l'Université du Péimont (Italie) et membre du comité éditorial de la série International Archives of the History of Ideas (Springer), Epikurea (Schwabe), est aussi l'auteur d'autres ouvrages : Skepsis. Le Débat des modernes sur le scepticisme (Vrin, 2008), Pierre Bayle dans la République des lettres. Philosophie, religion, critique (A McKenna et G Paganini, Champion, 2004)...

Gianni PAGANINI, Les philosophies clandestines à l'âge classique, PUF, collection Philosophies, 2005, 154 pages.
 
Complété le 28 mars 2013. Relu le 5 mars 2019

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