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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 09:15
         La légitimité est un concept qui appartient pour l'Occident, à la pensée politique moderne. Ce n'est seulement qu'à la fin du XIIIème siècle, bien après l'empire romain et même saint Thomas que l'adjectif legitimus fut employé pour désigner ce qui est conforme à la loi. La légitimité, son substantif, n'est en usage dans la langue française qu'à partir du XVIème siècle en s'appliquant au droit du roi. Et encore, en cette signification "s'entrecroisent des préoccupations diversifiées, lentement émergées, non d'ailleurs sans déviance, du droit romain, de la pensée chrétienne ou des coutumes germaniques". (Simone GUYARD-FABRE).
        Sobrement, Thierry MENISSIER définit la légitimité comme le caractère de l'autorité incontestable. "Ce terme a également une connotation morale importante : un pouvoir qui se prétend légitime ne pourrait l'être s'il ne satisfait à l'impératif de justice pour les membres de la société qui l'acceptent et subissent son influence. La légitimité est ainsi comme la pierre philosophale qui anime la quête de la philosophie politique : la plupart des théories ayant en effet pour finalité avouée ou implicite d'affirmer que l'ordre qu'elles veulent promouvoir est légitime, elles statuent par conséquent toutes sur la notion de légitimité."
   
      Concept imprécis, à la sémantique complexe, la légitimité évolue au cours du temps. La réflexion autour de la légitimité s'enracine en tout cas dans le mouvement de contestation de l'autorité politique de la monarchie absolue de droit divin. On ne parle de vérification de cette légitimité, précisément, seulement quand on remet en cause une autorité, notamment politique, mais aussi religieuse, voire scientifique tardivement. C'est en doutant du caractère sacré et éternel d'un pouvoir que l'on recherche les éléments d'une légitimité. C'est lorsque le conflit principal ne se situe plus entre un souverain et un usurpateur, mais entre gouvernants et gouvernés que la question de la légitimité se pose. On ne discute plus, les plumes ou les armes à la main, de la destination d'une allégeance ; on discute des fondements même de cette allégeance.

      On peut faire débuter précisément l'émergence d'un tel débat par la diffusion des écrits d'Etienne de LA BOETIE (1530-1563), qui met en cause, notamment dans son petit livre De la servitude volontaire, les fondements théologiques, mystificateurs même, de l'obéissance due aux souverains, aux tyrans, si on reprend sa terminologie. La diffusion de  ce dernier, due aux libellistes et aux monarchomaques protestants, influence toute la pensée occidentale, bien au-delà de cercles philosophiques d'où n'est pas partie cette réflexion d'ailleurs. C'est à partir des conflits religieux et politiques qui traversent tout le continent européen que s'affirment de nouveaux critères de légitimité du pouvoir.

   
              Deux grands courants s'affrontent, encore jusqu'à aujourd'hui, dans les mentalités comme dans les ouvrages de philosophie politique, même si les termes du débat se sont détachés de toute référence monarchique.
   Les théories de Thomas HOBBES, de John LOCKE et de Jean-Jacques ROUSSEAU rationalisent le débat, malgré leurs grandes différences, autour de la notion de contrat social, ouvrant la voie aux réflexions sur la légitimité démocratique du pouvoir.
    A l'inverse, les théories de David HUME, Edmund BURKE, REHBERG et GENTZ s'opposant aux idées de la Révolution française, réaffirment la place des traditions, des coutumes et des habitudes du peuple dans la  légitimité de la traditionnelle autorité de la religion et de la royauté. Ils ouvrent la voie à des philosophies traditionalistes de la légitimité, à des légitimismes.
            Mais, au-delà de théories qui mêlent philosophie politique et combats bien concrets, c'est du côté de réflexions qui veulent s'en détacher, s'en distancier en partie, que viennent de nouveaux développements. Tour à tour, Max WEBER, Guglieno FERRERO, Carl SCHMITT, Hans KELSEN déplacent, par leurs observations, le débat de la légitimité à la légitimation du pouvoir, finissant d'ailleurs de le désacraliser. Plus proche de nous, Paul RICOEUR et Jurgen HABERMAS, par le jeu croisé des systèmes de représentations politiques (voie électorale) et des mouvements de l'opinion publique, réfléchissent sur la perte de légitimation du pouvoir politique ou la crise de légitimation, et sur les modalités de revitalisation du système démocratique. De leur côté, Michel FOUCAULT et François LYOTARD pensent que de toute façon le dissensus et la dé-légitimation triomphent partout dans la sphère publique. De façon un peu définitive, d'ailleurs, dans beaucoup d'esprits, la légalité et la légitimité constituent deux notions très différentes.

       Un des derniers avatars de la réflexion sur la légitimité réside dans les débats autour de la gouvernance, qui a le mérite de faire tomber les frontières - à vrai dire déjà détruites par toute la réflexion marxiste - entre économie, politique et philosophie. Sans entrer pour l'instant dans ces débats, citons simplement un extrait du livre de Pierre CALAME, La démocratie en miettes.
"Dans les régimes démocratiques, on fait comme si la légalité de l'exercice du pouvoir, c'est-à-dire sa conformité à des lois, suffisait à en assurer la légitimité. Or la légitimité est une notion beaucoup plus subjective et exprime l'adhésion profonde de la population à la manière dont elle est gouvernée. Or on observe un peu partout dans le monde que le fossé se creuse entre légalité et légitimité du pouvoir.
 La gouvernance, pour être légitime, doit réunir cinq qualités :
- répondre à un besoin ressenti par la communauté ;
- reposer sur des valeurs et des principes communs et reconnus ;
- être équitable ;
- être exercée efficacement par des gouvernants responsables et dignes de confiance ;
- appliquer le principe de moindre contrainte."
   C'est là sans doute une des tentatives de redéfinir les modalités de l'action publique dans un monde où les inégalités économiques sapent les fondements même des démocraties. Une tentative de "reprendre la main" en quelque sorte pour des hommes politiques désemparés devant l'accumulation de problèmes qu'ils ont contribué à déclencher, via la dominance de la pensée libérale. Par ailleurs, on remarque, dans un foisonnement de débats pas toujours négatifs d'ailleurs, qu'intervient une certaine confusion : gouvernance politique, gouvernance économique, gouvernance d'entreprises...

Thierry MENISSIER, Éléments de la philosophie politique, Ellipses, 2005. Simone GOYARD-FABRE, article Légitimité dans le Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe RAYNAUD et de Stéphane RIALS, PUF, collection Quadrige, 1996. Pierre CALAME, La démocratie en miettes, Éditions Charles Léopold Mayer, 2003.

                                                       PHILIUS
 
Relu le 20 février 2019
   

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commentaires

Tietie007 24/04/2009 10:47

Il est clair que Rousseau n'était pas la tasse de thé des penseurs contre-révolutionnaires ! D'ailleurs, on peut constater qu'originellement, l'anti-américanisme né de l'anti-rousseauisme, à l'extrême-droite, au début du XXeme, un Maurice Barrès, d'ailleurs, dans un discours au Parlement, en 1912, stigmatisera Rousseau comme un esprit faux, les sociétés, pour lui, ne se créant pas par un contrat artificiel (comme le disait Lamartine), mais étant instinctives !

Tietie007 23/04/2009 13:29

Contrat librement consenti ou poids des traditions ...Un peu des deux puisque le contrat, librement consenti, à l'origine, devient une tradition qu'on ne remet plus en cause.

GIL 24/04/2009 08:20


    Précisément, un contrat librement consenti - mais en existe t-il réellement de contraints - ne peut devenir une tradition que si les conditions sociales, économiques, politiques
qui président à ce contrat ne changent pas. De génération en génération, l'oubli de ces conditions, et parfois des principes qui y ont présidé, transforme ce contrat en coutume. L'histoire nous
apprend que souvent, presque toujours, ces coutumes servent les intérêts d'une frange de la population qui avec le temps se réduit, d'où de perpétuelles révolutions qui mettent en cause ces
coutumes. Aussi, on pourrait écrire que si l'on veut qu'une bonne tradition se perpétue, il faut toujours revenir sur les termes du contrat et le modifier suivant le changement des circonstances.
Ou exprimé autrement, qu'une traidition qui veut perdurer doit toujours être en mouvement, en réforme permanente. Enfin, n'oublions jamais, sous peine de discuter philsophie pure et simplement
logique, que les philsophes partisans de la tradition ont souvent refusé la démocratie.


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