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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 13:21
   On peut dire de certains essais qu'on les attend depuis un certain temps et le livre de Saskia SASSEN, professeur de sociologie à l'université Columbia aux Etats-Unis, membre du Comité pour la pensée globale et par le passé codirectrice du département du Global Chicago Project, est un de ceux-là. En effet, pour quelqu'un qui veut penser les conflits  et le conflit globalement à l'échelle planétaire, il manque encore beaucoup d'outils conceptuels et opérationnels.
   C'est précisément le constat que la globalisation, certains disent mondialisation, économique, politique et culturelle, s'est accélérée ces deux dernières décennies qui amène cette chercheuse à réfléchir sur la nature de celle-ci.
Deux postulats fondamentaux dans les sciences sociales, mais il faut reconnaître que beaucoup d'autres remettent en cause également ces postulats, sont remis en cause actuellement : "le premier est le postulat explicite ou implicite que l'Etat-nation est le contenant du processus social. Le second est la correspondance sous-entendue du territoire national et du national - la supposition selon laquelle une condition ou un processus situés au coeur d'une institution ou sur un territoire national est nécessairement national."
     Contre un nationalisme méthodologique, de la même manière que certains mettent en cause l'individualisme méthodologique, la globalisation oblige à repenser les termes de la sociologie. Le résultat le plus clair de maints événements intervenus ces dernières vingt années, et sans doute depuis l'effondrement du système pseudo-communiste à l'Est, est le développement d'une globalisation dont il reste, selon l'auteure, à définir les contours.
  La destruction de la notion traditionnelle de frontière, par le développement du marché financier, des outils informatiques et télématiques et de la circulation des compétences au niveau planétaire, oblige à se doter d'autres instruments d'analyse statistiques pour comprendre le fonctionnement des sociétés actuelles. Il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'environnement, de droits de l'homme... domaines où se forgent déjà un droit global, qui n'est pas un droit international, qui n'est pas un droit inter-étatique non plus. Cette évolution, favorisée par nombre d'acteurs étatiques et privés, tisse de nouveaux liens sociaux qu'il importe d'analyser. D'autant plus qu'il s'agit souvent d'institutions d'ordre privé qui se mettent en place, avec des pouvoirs de plus en plus étendus en matière de réglementation commerciale, financière, mais aussi en matière migratoire et environnementale. Il s'agit aussi ni plus ni moins de nouvelles classes sociales émergentes.
  Insistant sur le fait que "le global se forme en grande partie à l'intérieur du national", à partir de villes globales, à vocations nouvelles dans l'histoire, Saskia SASSEN propose que l'on prenne comme sujet d'études dotés d'instruments d'évaluation qualitative et quantitative adéquats, cette nouvelle dimension sociale.
      L'éditeur présente l'ouvrage de cette manière : "Dans le grand dictionnaire des idées reçues, la globalisation a pour acception une interdépendance croissante dans le monde en général et la formation d'institutions globales. Or, montre Saskia Sassen, la globalisation implique deux dynamiques particulières. La première induit la formation d'institutions et de processus explicitement globaux, comme l'Organisation Mondiale du Commerce, les marchés financiers, le nouveau cosmopolitisme et les tribunaux internationaux pour les crimes contre l'humanité. Autant de formations nouvelles qui s'inscrivent néanmoins en partie à l'échelle nationale. La seconde dynamique, bien qu'elle soit elle aussi constitutive, oeuvre à une échelle autre. Des réseaux inter-frontaliers d'activistes s'engagent dans des luttes spécifiquement locales mais avec un objectif global, comme les organisations humanitaires et de protection de l'environnement. Dans un nombre croissant de pays, les États et leurs gouvernements, non pas victimes mais acteurs conscients de la globalisation, s'emploient à mettre en place les politiques monétaires et fiscales indispensables à la constitution de marchés financiers globaux, souvent sous le pression irrésistible du Fonds Monétaire International, voire des Etats-Unis. Ou bien encore, les tribunaux nationaux font usage désormais d'instruments juridiques internationaux - droits de l'homme, critères internationaux de protection de l'environnement et règlements de l'OMC - pour traiter de problèmes qu'ils auraient autrefois résolus avec les instruments juridiques de leur cru. Le global se forme en grande partie à l'intérieur du national. Vue sous cet angle, conclut Saskia Sassen, la globalisation remet en question deux postulats fondamentaux des sciences sociales : le premier veut que l'Etat-nation soit le seul contenant du processus social ; le second pose la correspondance du territoire national et du national. Aujourd'hui, ces conditions sont partiellement, mais activement, démembrée. le comprendre, c'est faire un pas décisif dans l'intelligence de notre monde immédiat et futur".
   
    Martin ALBROW, critique ce livre en 2009 dans www.laviedesidéees.fr (traduction d'Emilie FRENKiEL) : " (...) Sassen montre donc surtout l'importance de la contribution de la sociologie à la compréhension à l'évolution du monde qui nous entoure. Mais en fin de compte, c'est la grande rigueur intellectuelle de son engagement disciplinaire qui limite sa compréhension de la montée et du déclin de la mondialisation. Pour comprendre comment l'idéologie néolibérale a pu si bien s'imposer, il nous faut aussi comprendre les processus et les méthodes qui ont permis aux multinationales de reprendre les thèmes du "global village" des années 1960 à des fins commerciales, et comment les jeunes dirigeants issus du baby-boom ont pensé qu'il était dans leur intérêt d'utiliser le même langage. Les structures sociales ne sont pas déterminantes en termes culturels car les idées circulent librement. L'une des façons dont Sassen exclut les considérations culturelles est de nier l'importance du cosmopolitisme dans la détermination des évolutions contemporaines. On peut lui opposer les travaux récents d'Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d'analyse de la mondialisation et qui voient les valeurs cosmopolites comme le moteur qui motive la création d'un ordre politique mondial. En fin de compte, s'il nous incombe d'évoquer les menaces qui pèsent sur l'espèce humaine à travers le discours de la globalisation, il est nécessaire de trouver un moyen d'exprimer un objectif commun et collectif et d'éviter la distorsion idéologique qui a irrémédiablement porté atteinte à l'idée de mondialisation. L'idéologie de la mondialisation considérait jusqu'à présent les questions d'égalité, de justice et de liberté comme des questions subsidiaires et extérieures à l'activité centrale qui consiste à diriger le monde. Nous devons comprendre à quel point cette idéologie est parvenue à s'imposer, pas seulement grâce à ses bases sociales et matérielles, mais aussi à travers l'analyse du sens et des imaginaires qui écartent des possibles avenirs alternatifs. C'est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d'analyses de l'imagination littéraire du type de celle qui fut si efficacement adoptée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la justice poétique. La mondialisation est à la fois un ensemble d'écrits, un exercice de relations publiques, une mode, voire un engouement, et une stratégie commerciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remarquable sociologie de Sassen, mais également de beaucoup d'autres disciplines."
   
      Saskia SASSEN (née en 1949), économiste et sociologue néerlando-américaine se spécialise dans l'étude de la mondialisation et la sociologie des très grandes villes du monde. A l'origine du concept de ville-mondiale (global cities) (The Global City, 1991), elle est l'auteure également de plusieurs autres ouvrages, dont peu ont été traduits en français, par exemple : New York City's informal economy, Los Angeles, University of California, 1988 ; Denationalization : Territory, Authority and Rights in a Global Digital Age, Princeton University Press, 2005 ; Critique de l'État, Territoire, Autorité et Droits de l'époque médiévale à nos jours, Editions Demopolis pour Le Monde diplomatique, 2006 ; La globalisation centrifuge, Démopolis, 2009.


Saskia SASSEN, La globalisation. Une sociologie, Éditions Gallimard, collection nrf Essais, 2009, 341 pages. Traduction de l'ouvrage américain A sociology of globalization, WW Norton & Company, New York, 2007.
 
Complété le 21 Août 2012, Relu le 25 mars 2019

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