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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 15:03
      Avant d'entrer dans les débats autour de la notion de Dictature du prolétariat, levons une équivoque. On ne peut pas tout simplement déduire de la catégorie Dictature de la philosophique des Lumières par exemple (qui veut dire gouvernement d'un seul selon ses propres volontés), celle de Dictature du prolétariat qui appartient en propre au vocabulaire marxiste. L'exercice d'une dictature par une foule d'individus très nombreux, prolétaires puisqu'il s'agit d'eux, pourrait difficilement, à moins d'imaginer un cerveau collectif, s'effectuer à l'image d'une dictature d'une personne...

     Le découpage d'Etienne BALIBAR en quatre périodes, découpage contesté par de nombreux auteurs, distingue des conceptions de la Dictature du prolétariat :
1, qui serait celle de Karl MARX, celle de la stratégie révolutionnaire ;
2, celle d'une relation entre État et non-État (MARX, ENGELS) ;
3, celle d'une période de transition de LÉNINE et de MAO ;
4, de Parti-État (STALINE, GRAMSCI).
Sans se fixer sur les noms cités (il y a d'autres auteurs importants qui se sont exprimés sur la question...), on peut suivre cette indication pour simplement éclairer les débats qui ont eu historiquement lieu et qui donnent à la Dictature du prolétariat des définitions bien différentes.

      Le premier sens appartient à la brève période qui s'étend des révolutions de 1848-1849 à la dissolution de la Ligue communiste en 1852. Pour Karl MARX, dans une situation de crise de la société bourgeoise, où les conditions de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes partout, et où la dialectique de la révolution et de la contre-révolution interdit pratiquement aussi bien les évolutions pacifiques que les arrêts dans une étape intermédiaire, la Dictature du Prolétariat est "l'ensemble des moyens politiques transitoires que le prolétariat doit mettre en oeuvre pour l'emporter dans la crise révolutionnaire, et ainsi la résoudre." Cette dictature, à laquelle mène la lutte des classes, "ne constitue que la transition à l'abolition de toute les classes et à une société sans classes." La brochure sur La lutte des classes en France date de 1850 est c'est le seul texte dans lequel l'expression Dictature du prolétariat est utilisé systématiquement et à plusieurs reprises.

    Après 1852, comme la révolution se révèle impossible, l'expression Dictature du prolétariat disparaît des textes et ce pour 20 ans, avant de resurgir en 1871-1872, juste après la Commune de Paris. La dictature du prolétariat n'est alors plus un modèle de stratégie révolutionnaire, mais une forme politique originale. Dans la Critique du Programme de Gotha (1875), Karl MARX et Friedrich ENGELS, se référent aux mesures prises pendant la Commune en articulant quatre aspects : le peuple en armes, ou l'armée populaire, un corps exécutif et législatif à la fois représentatif d'une démocratie directe, qui suppose l'existence d'organisations de masses de la classe ouvrière, le démantèlement de la machine d'État répressive (police et justice), et forme d'organisation de la production nationale (planification et centralisation). C'est essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière.

   Pendant la première révolution russe de 1905, LÉNINE (1870-1924) écarte l'idée de la Dictature du prolétariat, dans la nécessité de faire deux révolutions à la fois (bourgeoise et ouvrière), avec un système d'alliance compliqué. Dans la période qui va jusqu'à la révolution de 1917, par contre, déjà TROTSKI (1879-1940) réfléchit à la révolution permanente, qui est aussi le titre d'un livre qu'il ne rédige qu'en 1928-1931. LÉNINE reprend cette expression en lui donnant le sens d'une période historique de transition entre capitalisme et communisme. En 1920, il écrit : "La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. La force de l'habitude, chez des millions et les dizaines de millions d'hommes est la force la plus terrible." (La maladie infantile du communisme). Innovation par rapport à Karl MARX, la Dictature du prolétariat est une nouvelle période de lutte des classes.

    STALINE, qui s'engage en pratique dans la formation d'un État, conçoit la Dictature du prolétariat, contre les autres tendances de son Parti, comme un "système social et institutionnel où le Parti est la clé de voûte du pouvoir politique". Elle intègre, cette dictature, "toute les formes d'organisation de classe du prolétariat", syndicat compris, organe de défense des travailleurs et d'organisation de la production. La théorie de la Dictature du prolétariat fusionne avec le concept de l'unité du parti, et cette théorie est reprise dans toute l'Europe de l'Est après la Seconde Guerre Mondiale. Cette conception s'exprime dans d'innombrables textes où se mêlent polémiques et théorisations produits par STALINE (1878-1953) lui-même et l'appareil soviétique, sur quantité de sujets (organisation de la production, éducation, armée..).
  En Chine Populaire, pendant le "règne" de MAO TSE TOUNG (1893-1976), la révolution culturelle dans les années 1960, signifie que la lutte des classes se mène également à l'intérieur du Parti et sans doute, la notion de Dictature du prolétariat atteint ses limites.

    GRAMSCI (1891-1937), dans ses réflexions sur la société civile et la société politique pose le problème de la Dictature du prolétariat dans des termes tout-à-fait différents. Elle ne peut être la simple substitution d'une classe à une autre (ou des représentants d'une classe à ceux d'une autre) dans une fonction de domination en elle-même inchangée. La construction d'un parti prolétarien est un long processus, qui, avant et après la prise du pouvoir, unifie le prolétariat  et les masses sous une même "conception du monde", investie dans la pratique quotidienne et opposée à celle des classes exploiteuses. Il critique le stalinisme qui absorbe le parti dans des tâches étatiques, lequel devient un organe de dictature-coercition au détriment de son rôle de dictature-hégémonie.

   Pour Henri LEFEBVRE (1901-1991), la Dictature du prolétariat doit être l'épanouissement de la démocratie. "S'il y a dictature, c'est la dictature de la science économique et sociologique, substituée comme régulateur de l'ensemble social aux moyens aveuglément surgis des initiatives privées, sans contrôle et sans loi, qui caractérisent l'instable équilibre capitaliste." Cet auteur insiste beaucoup sur la différence entre socialisme et communisme, ce dernier étant une situation politique sans État. Par là, il critique la notion d'État communiste, désignant souvent les réalisations à l'Est, avant la chute des régimes pseudo-socialistes. Tout réside en fait dans l'objectif qui se trouve derrière la notion de communisme.

    Pour terminer provisoirement cet article de définition de la Dictature du prolétariat, mentionnons les travaux  d'Antoine ARTOUS, qui rappelle la liaison entre cette notion et celle de dépérissement de l'État. Dans un long texte rappelant les évolutions de la notion de Dictature du prolétariat, à travers les écrits de GRAMSCI et de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) et surtout de TROTSKI par exemple, qui a souvent servi d'occultation idéologique à une situation où précisément le pouvoir était confisqué au prolétariat en son nom (de la même manière que fut confisqué le pouvoir politique aux Soviets ouvriers des usines en même temps que l'on plaçait sur le fronton de tous les bâtiments publics le nom glorieux d'Union Soviétique), il propose de revenir au mouvement révolutionnaire lui-même d'où doit sortir un pouvoir du prolétariat. Comme pour d'autres auteurs, dont Raymond ARON, qui appartient bien entendu à une autre famille politique, l'analyse de la bureaucratie (telle qu'elle a existé et existe dans les pays qui se disent socialistes) fournit des éléments importants pour comprendre comment un pouvoir qui se dit Dictature du Prolétariat devient Dictature tout court.

     Historiquement, la conception d'une Dictature du peuple provient en partie de la Révolution Française, notamment avec les idées et l'action de François Noël (Gracchus) BABEUF (1760-1797). Plusieurs écrits, notamment Le manifeste des phébéiens (1795), prônent à la fois la communauté des biens et un gouvernement (l'administration commune) dirigeant l'économie. Filipo Michele BUONARROTI (1761-1837), son disciple italien, vise l'insurrection et la dictature d'une minorité révolutionnaire, le temps nécessaire à la transformation institutionnelle et sociale de la société.
Cette conception, relatée dans L'histoire de la Conspiration pour l'Égalité dite de Babeuf (1828), influence ensuite Louis Auguste BLANQUI (1805-1881), révolutionnaire républicain socialiste français. Dans La critique sociale (1886), comme dans les écrit publiés de son vivant, il décrit une évolution sociale et la nécessité d'une révolution. Cette révolution ne peut être que le fait d'un petit nombre de personne (il ne croit pas au génie messianique de la classe ouvrière, comme le faisait Karl MARX), établissant par la force une dictature temporaire.

Étienne BALIBAR, article Dictature du prolétariat dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Antoine ARTOUS, Marx, l'État et la politique, Éditions Syllepse, 1999.

                                                                 PHILIUS
 
Relu et (un peu) corrigé le 16 mars 2019

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