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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 13:01
      Jurisconsulte français, Jean BODIN est considéré comme quasiment le fondateur de la conception moderne de la souveraineté. En pleine guerre des religions, il conçoit l'Etat tel que nous le connaissons - sans toutefois les aspects fortement religieux, voire mystiques qu'il lui donne. Il est l'un des premiers défenseurs du mercantilisme et ses écrits sur la sorcellerie sont encore perçus comme parmi les meilleurs.
  Sa conception du droit de la République ne se détache jamais d'une métaphysique naturaliste où chaque être et chaque chose prend place dans un ensemble harmonieux. Dans un monde où les conflits sanglants sont la règle, il recherche les clés de l'harmonie universelle, en accord avec les commandements de Dieu. Il le fait très concrètement, s'appuyant sur la tradition et l'ensemble des connaissances historiques de son temps, dans un système juridique clair qui est aussi une défense de la monarchie royale (Simone GORYARD-FABRE). Son oeuvre embrasse donc non seulement des aspects juridiques ou politiques, mais aussi économiques, musicologiques, religieux...

     La Méthode pour étudier l'histoire (1566) et Les six livres de la République (1576) forment un ensemble cohérent. Le premier décrit et interprète, le second théorise, propose et prescrit.
    
    La Méthode pour étudier l'histoire a pour finalité la construction d'une vision d'ensemble de l'histoire, synthétique et ordonnée, qui doit permettre aux lecteurs son bon usage. L'histoire est elle-même conçue comme mémoire de l'humanité, conservatoire de toutes les connaissances sans exception. Jean BODIN entend faire preuve d'érudition, qui justifie ses Six livres de la république et de pédagogie.
Il s'interroge sur la notion de justice. Il distingue une justice corrective (égalité arithmétique entre personnes) et une justice distributive géométrique : "Tous deux (PLATON et ARISTOTE) ont pareillement oublié la proportion harmonique (...), pourtant la plus belle de toutes et qu'il convient (...) de considérer comme le principe du meilleur gouvernement". Or, pour Jean BODIN, ni la République de TITE-LIVE, qu'à l'instar de MACHIAVEL il cite beaucoup, ni les conceptions aristocratiques d'ARISTOTE (Politea), de XENOPHON ou de SENEQUE, ne sauraient constituer un bon gouvernement. Celui-ci requiert l'"entremêlement" du public et du privé, ce qui implique une troisième forme de justice qu'il appelle justice harmonique. Qui lit aujourd'hui le texte peut être un peu dérouté, car Jean BODIN mêle des considérations musicologiques aux impératifs politiques, suivant d'ailleurs en cela toute une tradition qui remonte à l'Antiquité. Rappelons aussi que dans les textes de PLATON et d'ARISTOTE se mêlent aussi à cela des considération tenant aux nombres, une numérologie.
"L'institution politique - dont il est assez remarquable que BODIN souligne le critère juridictionnel - est donc bonne ou "droite" lorsqu'elle réalise, comme l'harmonie musicale ou comme le rapport harmonique des nombres selon PYTHAGORE et PLATON, l'accord des différences : pas n'importe quel accord, mais l'accord merveilleux où les extrêmes (l'octave) sont unis par les intermédiaires qui les conjoignent : c'est le discord, dit BODIN qui donne grâce à l'harmonie. Il est dès lors facile à BODIN d'expliquer que le rôle du législateur en la Cité est d'équilibrer et d'accommoder les uns aux autres des forces antagonistes : princes et sujets, maîtres et serviteurs, justes et méchants, forts et faibles..., de sorte que l'État constitue un choeur au sein duquel se trouvent conciliés, en un harmonieux mélange, le juste selon la similitude géométrique et le juste selon l'identité arithmétique." (Simone GOYARD-FABRE).

      Les Six Livres de la République connaissent un succès immense jusqu'en 1641, c'est dire qu'il influence beaucoup d'élites intellectuelles proches des pouvoirs politiques qui émergent de la féodalité. Jean BODIN élabore ce que MACHIAVEL initie comme manière de penser la souveraineté.
   "République est un droit (de) gouvernement de plusieurs ménages, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. Nous mettons cette définition en premier lieu, parce qu'il faut chercher en toutes choses la fin principale : et puis après les moyens d'y parvenir. Or, la définition n'est autre chose que la fin du sujet qui se présente : si elle n'est bien fondée, tout ce qui sera bâti sur elle ruinera bien tôt après." écrit Jean BODIN au début de son livre. En un millier de pages, le théoricien politique veut combattre deux préjugés :
- Il suffit d'un seul chef, un centre d'autorité ultime pour que ce chef soit souverain ;
- Il faut une forme politique telle que la division gouvernés-gouvernants soit établie, préservée et maintenue ;
   Or, non seulement, il faut un seul chef, mais encore il faut un transcendance du prince et des sujets, mais il faut que cette souveraineté soit perpétuelle, qu'il y ait unicité dans l'État. "La souveraineté est puissance absolue et perpétuelle d'une république.. Il est ici besoin de former la définition de la souveraineté, parce que ni jurisconsulte ni philosophe politique ne l'a définie : j'assure que c'est le point principal, et le plus nécessaire d'être entendu au traité de la République. Et d'autant que nous avons dit que la République est un droit (de) gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. J'ai dit que cette puissance est perpétuelle parce qu'il se peut faire qu'on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certain temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujets : et tant qu'ils sont en puissance, ils ne se peuvent appelés Princes souverains, vu qu'ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu'à ce qu'il plaise au peuple ou au Prince la révoquer : qui en demeure toujours saisi". En clair, l'État est inchangé, garde toutes ses prérogatives quels que soient les types de gouvernements mis en place successivement. (Gérard MAIRET).
Il s'agit d'établir la théorie de l'indivisibilité de la souveraineté, même si celle-ci est imitation de la souveraineté de Dieu sur le monde. Les lois divines sont justes, le Roi est à l'image de Dieu, donc les lois du Roi sont justes.
   Toute cette argumentation ne serait pas complète aux yeux de Jean BODIN si n'existait pas cette "justice harmonique", cette harmonie secrète des nombres qui gouverne les hommes. Encore une fois, ce conseiller de prince est bien l'homme de son siècle, perclus de superstitions et d'idées qui peuvent nous paraître étranges, non rationnelles. Si la postérité ne retient que la souveraineté, l'auteur des Six Livres de la République ne dissocie pas le monde des esprits, des démons et des anges du monde des hommes et leur donne une même réalité tangible.

     Avec Paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses (1568) et Réponse aux paradoxes de Monsieur de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier (1578), Jean BODIN complète sa fondation de la souveraineté sous l'angle économique. Face à la montée des prix, en même temps que les métaux deviennent plus abondants, venant des Amériques, devant le grande désordre des monnaies et des prix surtout à partir de 1520 dans toute l'Europe, les monarques formulent de multiples édits.
"Parallèlement se développent la réflexion et la discussion sur les monnaies et les prix. (...) Un débat confus s'engage où sont accusés pèle-mêle de la cherté des prix les fermiers, les intermédiaires, les exportateurs, les étrangers (ou pourrait même dire beaucoup les étrangers), les marchands et les usuriers, mais aussi les "rehaussements monétaires" qui réduisent le contenu des monnaies en métal précieux. De ce débat, se dégage (...) l'analyse de Jean BODIN, juriste angevin, selon lequel "la cause principale et presque unique" de la montée des prix était "l'abondance d'or et d'argent qui est aujourd'hui plus grande qu'elle ne l'a jamais été pendant les quatre siècles précédents (...). La cause principale de l'élévation des prix est toujours l'abondance de ce avec quoi le prix des marchandises est mesuré".
Cette théorie, qui permettait d'éviter d'évoquer les dépenses somptuaires et militaires des princes, est progressivement admise, coexistant avec l'autre idée-force du XVIème siècle, pourtant peu compatible, selon laquelle l'abondance des métaux précieux fait la richesse du royaume. (Michel BEAUD). Elle permet aux Rois de justifier leur action mercantiliste. Le mercantilisme français cherche à perfectionner le système d'un contrôle sur les  entrées des métaux précieux en agissant indirectement sur le stock métallique par le canal de l'industrie. Sur les conseils de Jean BODIN, comme de ceux d'Antoine de MONTCHRETIEN, homme d'épée et manufacturier et de Barthélémy de LAFFEMAS, les initiatives royales ne vont pas cesser de se multiplier. (Joseph LAJUGIE).

    Dans sa Démonomanie des sorciers (1580) et dans différents autres textes, Jean BODIN participe à la sinistre chasse aux sorcières qui perdure jusqu'au XVIIIème siècle. Il fait partie de tous ces juristes et conseillers de princes les plus divers qui contribuent à remodeler l'ordre social et les mentalités : l'effort de rationalisation va jusqu'à établir une hiérarchie entre les démons et dans la gravité des actes d'alliances entre les forces démoniaques et les hommes. Cela s'inscrit dans son schéma général de la justice harmonique qu'il définit dans son Amphithéâtre de la nature (1595).
      Le déisme qui sous-tend toute son oeuvre et l'opposition évidente de la souveraineté du principe à des  commentaires édictés par ceux qui s'estiment les dépositaires de la Parole de Dieu à Rome valent à celle-ci l'inscription à l'Index Librorum Prohibitorum.

        La postérité de l'oeuvre de Jean BODIN, toute entière baignée dans la mystique d'un ordre universel, est assez exemplaire : elle ne retient souvent qu'une petite partie de celle-ci (là la construction juridique) pour en oublier une très grande (ici la description d'un ordre naturaliste). Très justement, Bengt BROMS rappelle que "les princes trouvèrent cette théorie de la souveraineté qui leur permettait de réaliser leurs desseins et d'obtenir la suprématie à l'intérieur de leurs entités, en même temps de se considérer sur un pied d'égalité avec les autres princes. C'est ainsi qu'apparut la doctrine de l'égalité (des États), en liaison de la souveraineté.
 
     Pour Robert DESCIMON, directeur d'études à l'EHESS, "l'oeuvre de Bodin est singulière : on continue de discuter de son insertion dans la tradition médiévale ou de son originalité créatrice. Les intérêts cognitifs qui ont mobilisé sa passion d'écrire restent très difficiles à reconstituer. Peut-être est-il vain de rechercher dans une oeuvre aussi diverse une cohérence, par exemple dans les notions de "justice harmonique" ou de "religion naturelle". Dans une approche topique, Bodin variait les instruments intellectuels de ses investigations selon les sujets qui retenaient sa pensée. Seuls les esprits rationalistes voient une contradiction entre la République (1576) et la Démonomanie des sorciers (1580). Ce n'est pas dire que ces esprits aient tort. (...).  L'anachronisme des réflexions sur la cité ou sur l'Empire romain et l'écroulement de la communauté transféodale qu'était l'Église universelle menèrent Bodin, dans sa République, à penser la souveraineté comme monopolisation du droit positif. Il formula parmi les premiers le principe de l'unité de la puissance publique et l'idée d'indivisibilité du pouvoir. Une telle rupture permettait de donner au concept d'État un sens nouveau. La notion de souveraineté ("puissance absolue et perpétuelle d'une république") se rattache à celle de res publica. "Droit gouvernement", la république est l'instrument qui permet de gérer ce qui est commun dans une communauté politique. Bodin a sans doute réalisé cette révolution conceptuelle grâce à un bricolage incertain. Mais, depuis, épurée par un constant dialogue intertextuel auquel juristes et philolosophes ont contribué, la souveraineté a hanté la politique occidentale jusqu'à son congédiement partiel dans les toutes dernières années (l'auteur écrit en 2008).
La notion de souveraineté moderne est née de l'oeuvre de Bodin, n'en déplaise aux médiévistes. Mais plusieurs lectures de la République ont été en concurrence au XVIIe siècle. le savant juriste allemand Althusius en tira un des éléments de sa "démocratie corporative". Cependant, la pensée de Bodin se trouva finalement incluse dans le courant absolutiste. Bayle le récupéra au service de la tolérance. Bodin fut un auteur incontournable partout en Europe jusqu'au XVIIIe siècle. Par la suite, la fortune de sa philosophie politique tarda ; elle fut jusqu'aux années 1980 un terrain d'élection de l'histoire des idées en langue anglaise. Sa redécouverte en France s'affirma avec l'oeuvre de Pierre Mesnard (1935) et elle ne s'est confirmée que dans les vingt dernières années."

Jean BODIN, La Méthode pour étudier l'Histoire, 1566 (dans Oeuvres philosophiques, PUF, 1951) ; Paradoxes de M, de MALESTROIT touchant le fait des monnaies et l'enrichissement de toutes choses, 1568  (Armand Colin, 1932) ; Les Six Livres de la République, 1576 (Corpus, Editions Fayard) ; Réponse aux paradoxes de M de MALESTROIT touchant l'enrichissement de toutes choses et le moyen d'y remédier, 1578 ; Démonomanie des sorciers, 1580 (reprint, 1979) ; Amphithéâtre de la nature, 1596 ; Colloquium heptaplomeres, 1587, mais édité seulement en 1858 ; 

Bengt BROMS, article Les Etats dans Droit International, Bilan et Perspectives, tome 1, sous la direction de Mohammed BEDJAOUI, Editions A PEDONE, UNESCO, 1991. Simone GOYARD-FABRE, article Jean BODIN, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, collection Quadrige, 1996. Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Editions du Seuil, collection Points Economie, 2000. Joseph LAJUGIE, Les doctrines économiques, PUF, collection Que sais-je?, 1973. Gérard MAIRET, article Jean BODIN, Les six livres de la République, dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986. Robert DESCIMON, Jean Bodin, dans Dictionnaire des grandes oeuvres juridiques, Dalloz, 2008.
Pour une étude de Jean BODIN, il est conseillé de se référer à Oeuvres philosophiques, PUF, 1951.
A signaler l'ouvrage d'Yves ZARKA, Jean BODIN, Nature, histoire, droit et politique, PUF, 1996.
 
Complété le 20 août 2014. Relu le 12 mars 2019

                                         PHILIUS

     

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