Instinct, une notion controversée
Dans Vie et mort en psychanalyse comme dans Vocabulaire de la psychanalyse, Jean LAPLANCHE met en garde contre une confusion fréquente entre
Instinct et Pulsion.
"Les problèmes de traduction (qui d'ailleurs pullulent sans doute dans les transcriptions en français des oeuvres des philosophes et des psychanalystes allemands)
ont introduit, (...), une confusion qui n'est pas près de s'éteindre. (...) Trieb a souvent été traduit en français par instinct, transposé également par les psychanalystes de langue anglaise en
"instinct". Or nous rencontrons chez Freud, et en général dans la langue allemande, non pas un, mais deux termes, deux "signifiants" (...). (...) dans la langue commune ils ont à peu près le même
sens, de même que leurs étymologies sont parallèles : Tried vient de treiben, pousser ; Instinkt trouve son origine dans la langue latine, de instingere qui signifie également aiguillonner,
pousser. (Ces deux termes sont utiliser différemment), "parfois à peine perceptible, mais parfois accentuée jusqu'à se constituer en une véritable opposition. (...) "L'instinkt, dans la langue de
Freud, c'est un comportement préformé, dont le schème est héréditairement fixé et qui se répète selon des modalités relativement adaptées à un certain type d'objet. " Freud fait dériver la
pulsion de l'instinct, et dans les textes de Freud, "on s'aperçoit que sans cesse le but de la pulsion renvoie aux deux facteurs suivants : tantôt à l'élément de l'objet, tantôt à celui de
la source". (Vie et mort dans la psychanalyse)
"On voit que Freud emploie deux termes qu'on peut opposer nettement, même s'il n'a pas fait jouer un rôle explicite à cette opposition dans sa théorie. Dans la
littérature psychanalytique, (...) Le choix du terme instinct comme équivalent anglais et français de Trieb n'est pas seulement une inexactitude de traduction ; il risque d'introduire une
confusion entre la théorie freudienne des pulsions et les conceptions psychologiques de l'instinct animal, et d'estomper l'originalité de la conception freudienne, notamment la thèse du caractère
relativement indéterminé de la poussée motivante, les notions de contingence de l'objet et de la variabilité des buts." (Vocabulaire de la psychanalyse).
Pour en venir à une définition, Instinct est "classiquement un schème de comportement hérité, propre à une espèce animale, vairant peu d'un individu à un autre, se
déroulant selon une séquence temporelle peu susceptible de bouleversements et paraissant répondre à une finalité." (Vocabulaire de la psychanalyse)
Notons enfin que dans Essais de psychanalyse, Sigmund FREUD traite de l'instinct grégaire en réfléchissant aux phénomènes de foule, puisant aux sources éthologiques du
terme. D'ailleurs pour comprendre l'utilisation de la notion en psychanalyse, il convient toujours d'avoir en tête les débats sur celle-ci en éthologie.
De son côté, Eric FROMM (1900-1980) déplore le succès populaire des idées de Konrad LORENZ (1903-1989), un des fondateurs de l'éthologie moderne.
A propos de l'agressivité et de la guerre, "tous ces ouvrages (Eric FROMM parle de ceux de Robert ARDREY, Desmond MORRIS et d'Irenäus EIBL-EIBESFELDT, dans la logique de ceux de Konrad LORENZ)
reposent fondamentalement sur la même thèse : le comportement agressif de l'homme, tel qu'il se manifeste dans la guerre, le crime, les querelles personnelles et toutes sortes de comportements
destructifs et sadiques, est dû à un instinct inné et phylogénétiquement programmé qui cherche à se décharger et qui attend le moment opportun de se manifester."
"Le néo-instinctivisme de Lorenz doit peut-être son succès non pas à la rigueur de ses arguments, mais qu fait que les esprits étaient disposés à les accepter.(...) Cette théorie de
l'agressivité innée devient facilement une idéologie qui aide à calmer la peur de l'avenir et à rationaliser le sentiment d'impuissance."
Pour le psychanalyste et philosophe, les théories instinctivistes remontent, pour la pensée moderne, à l'oeuvre de Charles DARWIN (1809-1882). "Toutes les recherches
post-darwiniennes sur l'instinct ont été fondées sur la théorie darwinienne de l'évolution", écrit-il. On pourrait ajouter sur une compréhension biaisée de cette théorie de l'évolution.
Il critique l'analogie souvent utilisée avec le comportement d'un gaz dans un mécanisme hydraulique. Il reprend la remarque de Robert Aubray HINDE (né en 1923) que ces modèles de l'instinct "ont
en commun l'idée d'une substance capable de déterminer des comportements énergétiques et qui est retenue dans un récipient avant d'être relâchée et mise en action".
Il regroupe sous le nom de théories instinctivistes les approches de William JAMES, William MCDOUGALL et d'autres auteurs qui établissent de "longues listes dans lesquelles chaque instinct
pariculier était supposé motiver des types de comportement correspondants (...) : instincts d'imitation, de rivalité, de combativité, de sympathie, de chasse, de peur, de possesivité, de
kleptomanie, de constructivité, de jeu, de curiosité, de secrétivité, de propreté, de modestie, d'amour, et de jalousie...". On retrouve effectivement cette tendance chez Konrad LORENZ qui
discute du fonctionnement du Parlement des instincts. L'auteur d'une grande étude sur l'instinct, Nicolaas TINBERGER, collège d'ailleurs de Konrad LORENZ partage d'ailleurs la conscience des
dangers "inhérents au procédé qui consiste à utiliser des preuves physiologiques à partir d'un bas niveau d'évolution, de bas niveaux d'organisation neurale, et des formes les plus élémentaires
de comportement, comme autant d'analogies destinées à appyuer des théories physiologiques des mécanismes de comportement à des niveaux plus élevés et plus complexes" (cité par Eric FROMM).
Il conclue son parcours des théories instinctivistes par une sentence sans appel : "Le darwinisme social et moral prêché par Lorenz est un paganisme romantique et nationaliste qui tend à
obscurcir la compréhension véritable des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux responsables de l'agressivité humaine." (La passion de détruire)
il faut retenir surtout de ceci que la migration de notions venues de l'éthologie vers la psychanalyse, et même vers la psychologie comporte de réels dangers scientifiques.
Claude SMADJA est particulièrement clair : "L'instinct s'inscrit dans l'ordre de ce qui est hérité, c'est-à-dire de l'histoire de l'espèce. Au contraire, la pulsion
s'inscrit dans l'ordre de l'histoire individuelle du sujet, dont elle est le vecteur fondamental. Elle se révèle dans la vie psychique au travers de représentants qui, au cours du processus
psychique, se différencient en représentants-représentations d'objets et de mots et en représentants d'affects. Ancré dans le somatique, la pulsion devient psychique dans son trajet, de sa source
à son but. Parmi ses caractères, son aptitude à suivre une direction progédiente, vers la satisfaction réelle, ou régrédiente, vers la satisfaction hallucinatoire, offre au sujet une souplesse de
fonctionnement qui s'oppose à la relative rigidité de l'instinct." (Dictionnaire international de la psychanalyse).
Pourtant, Daniel SIBONY, dans son étude sur la violence, laisse une impression d'ambiguïté.
Il écrit dans un chapitre sur Violence originelle, l'entre-deux-corps :
"Nous nions l'existence d'un instinct violent originaire, non pas au nom des pulsions ou d'une théorie sexuelle, mais parce que la violence, originaire ou pas, est
l'effet d'un rapport à l'autre, plutôt que fondatrice d'un tel rapport. La violence est non pas dans l'origine mais dans le rapport récurrent à l'origine, qui concerne son partage, et le fait que
c'est mal partagé de toutes façons."
"Mais s'il n'y a pas d'instinct violent originel, la violence passe toujours par l'origine : par un rapport à l'origine en tant que source et relance du processus identitaire."
"A la naissance, il y a bien deux narcissismes qui re-commencent, celui de l'enfant et celui de la mère ; et l'on peut voir la mise au monde, image forte de l'origine, comme une image de
la violence ; sans aucune agressivité. Mais c'est clairement une violence où un corps, pris dans l'autre, subit la pression de cet autre, lui signale qu'il est temps que cela finisse - le foetus
donne le signal des contractions et enclenche un effort d'entre-deux-corps avec pression, travail, effort, poussée, accidents... et ce trait essentiel de la violence, la décharge. Le nouveau-né
est déchargé, débarqué. La mère l'est autrement, déchargée ; l'effet de charge et de "décharge" se répartit sur l'entourage."
"La processus de violence accumule l'énergie vive jusqu'à l'instant de la décharge. Dans l'accouchement, cette énergie s'accumule dans un corps. Ailleurs, dans l'orgasme par exemple,
la violence est une décharge de l'excitation répétée, accumulée ; à sa suite, les "acteurs" sont déchargés... Il se peut que la violence soit l'acte qui s'impose après une accumulation quand une
limite invoquée, recherchée, doit être franchie, sans qu'on sache où cela mène."
On reviendra bien entendu sur cette conception kleinienne de la violence. On peut regretter, sans préjuger de l'oeuvre du psychanalyste dans son ensemble, l'utilisation,
quasiment proche du langage hélas encore courant, de la notion d'instinct.
Daniel SIBONY, Violence, traversées, Editions du Seuil, collection La couleur des idées, 1998 ; Claude SMADJA, Article instinct du Dictionnaire international de la
psychanalyse, sous la direction de Alain de MIJOLLA, Hachette littératures, collection Grand Pluriel, 2002 ; Erich FROMM, La passion de détruire, Anatomie de la destructivité humaine, Robert
Laffont, collection Réponses, 1975 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Article Instinct du Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967 ; Jean LAPLANCHE, Vie et mort en psychanalyse,
Flammarion, collection Champs, 1970 ; Sigmund FREUD, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1986.
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