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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 12:29
                    Instinct, une notion controversée

         Dans Vie et mort en psychanalyse comme dans Vocabulaire de la psychanalyse, Jean LAPLANCHE met en garde contre une confusion fréquente entre Instinct et Pulsion.
     "Les problèmes de traduction (qui d'ailleurs pullulent sans doute dans les transcriptions en français  des oeuvres des philosophes et des psychanalystes allemands) ont introduit, (...), une confusion qui n'est pas près de s'éteindre. (...). Trieb a souvent été traduit en français par instinct, transposé également par les psychanalystes de langue anglaise en "instinct". Or nous rencontrons chez Freud, et en général dans la langue allemande, non pas un, mais deux termes, deux "signifiants" (...). (...) dans la langue commune ils ont à peu près le même sens, de même que leurs étymologies sont parallèles : Tried vient de treiben, pousser ; Instinkt trouve son origine dans la langue latine, de instingere qui signifie également aiguillonner, pousser. (Ces deux termes sont utilisés différemment), "parfois à peine perceptible, mais parfois accentuée jusqu'à se constituer en une véritable opposition. (...) "L'instinkt, dans la langue de Freud, c'est un comportement préformé, dont le schème est héréditairement fixé et qui se répète selon des modalités relativement adaptées à un certain type d'objet. " Freud fait dériver la pulsion de l'instinct, et dans les textes de Freud, "on s'aperçoit  que sans cesse le but de la pulsion renvoie aux deux facteurs suivants : tantôt à l'élément de l'objet, tantôt à celui de la source". (Vie et mort dans la psychanalyse)
     "On voit que Freud emploie deux termes qu'on peut opposer nettement, même s'il n'a pas fait jouer un rôle explicite à cette opposition dans sa théorie. Dans la littérature psychanalytique, (...) Le choix du terme instinct comme équivalent anglais et français de Trieb n'est pas seulement une inexactitude de traduction ; il risque d'introduire une confusion entre la théorie freudienne des pulsions et les conceptions psychologiques de l'instinct animal, et d'estomper l'originalité de la conception freudienne, notamment la thèse du caractère relativement indéterminé de la poussée motivante, les notions de contingence de l'objet et de la variabilité des buts." (Vocabulaire de la psychanalyse).

     Pour en venir à une définition, Instinct est "classiquement un schème de comportement hérité, propre à une espèce animale, variant peu d'un individu à un autre, se déroulant selon une séquence temporelle peu susceptible de bouleversements et paraissant répondre à une finalité." (Vocabulaire de la psychanalyse)

     Notons enfin que dans Essais de psychanalyse, Sigmund FREUD traite de l'instinct grégaire en réfléchissant aux phénomènes de foule, puisant aux sources éthologiques du terme. D'ailleurs pour comprendre l'utilisation de la notion en psychanalyse, il convient toujours d'avoir en tête les débats sur celle-ci en éthologie.

     De son côté, Eric FROMM (1900-1980) déplore le succès populaire des idées de Konrad LORENZ (1903-1989), un des fondateurs de l'éthologie moderne.
A propos de l'agressivité et de la guerre, "tous ces ouvrages (Eric FROMM parle de ceux de Robert ARDREY, Desmond MORRIS et d'Irenäus EIBL-EIBESFELDT, dans la logique de ceux de Konrad LORENZ) reposent fondamentalement sur la même thèse : le comportement agressif de l'homme, tel qu'il se manifeste dans la guerre, le crime, les querelles personnelles et toutes sortes de comportements destructifs et sadiques, est dû à un instinct inné et phylogénétiquement programmé qui cherche à se décharger et qui attend le moment opportun de se manifester."
   "Le néo-instinctivisme de Lorenz doit peut-être son succès non pas à la rigueur de ses arguments, mais au fait que les esprits étaient disposés à les accepter. (...). Cette théorie de l'agressivité innée devient facilement une idéologie qui aide à calmer la peur de l'avenir et à rationaliser le sentiment d'impuissance."
    Pour le psychanalyste et philosophe, les théories instinctivistes remontent, pour la pensée moderne, à l'oeuvre de Charles DARWIN (1809-1882). "Toutes les recherches post-darwiniennes sur l'instinct ont été fondées sur la théorie darwinienne de l'évolution", écrit-il. On pourrait ajouter sur une compréhension biaisée de cette théorie de l'évolution.
Il critique l'analogie souvent utilisée avec le comportement d'un gaz dans un mécanisme hydraulique. Il reprend la remarque de Robert Aubray HINDE (né en 1923) que ces modèles de l'instinct "ont en commun l'idée d'une substance capable de déterminer des comportements énergétiques et qui est retenue dans un récipient avant d'être relâchée et mise en action".
  Il regroupe sous le nom de théories instinctivistes les approches de William JAMES, William MCDOUGALL et d'autres auteurs qui établissent de "longues listes dans lesquelles chaque instinct particulier était supposé motiver des types de comportement correspondants (...) : instincts d'imitation, de rivalité, de combativité, de sympathie, de chasse, de peur, de possessivité, de kleptomanie, de constructivité, de jeu, de curiosité, de secrétivité, de propreté, de modestie, d'amour, et de jalousie...". On retrouve effectivement cette tendance chez Konrad LORENZ qui discute du fonctionnement du Parlement des instincts. L'auteur d'une grande étude sur l'instinct, Nicolaas TINBERGER, collègue d'ailleurs de Konrad LORENZ, partage d'ailleurs la conscience des dangers "inhérents au procédé qui consiste à utiliser des preuves physiologiques à partir d'un bas niveau d'évolution, de bas niveaux d'organisation neurale, et des formes les plus élémentaires de comportement, comme autant d'analogies destinées à appuyer des théories physiologiques des mécanismes de comportement à des niveaux plus élevés et plus complexes" (cité par Eric FROMM).
Il conclue son parcours des théories instinctivistes par une sentence sans appel : "Le darwinisme social et moral prêché par Lorenz est un paganisme romantique et nationaliste qui tend à obscurcir la compréhension véritable des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux responsables de l'agressivité humaine." (La passion de détruire)
   il faut retenir surtout de ceci que la migration de notions venues de l'éthologie vers la psychanalyse, et même vers la psychologie comporte de réels dangers scientifiques.

      Claude SMADJA est particulièrement clair : "L'instinct s'inscrit dans l'ordre de ce qui est hérité, c'est-à-dire de l'histoire de l'espèce. Au contraire, la pulsion s'inscrit dans l'ordre de l'histoire individuelle du sujet, dont elle est le vecteur fondamental. Elle se révèle dans la vie psychique au travers de représentants qui, au cours du processus psychique, se différencient en représentants-représentations d'objets et de mots et en représentants d'affects. Ancré dans le somatique, la pulsion devient psychique dans son trajet, de sa source à son but. Parmi ses caractères, son aptitude à suivre une direction progédiente, vers la satisfaction réelle, ou régrédiente, vers la satisfaction hallucinatoire, offre au sujet une souplesse de fonctionnement qui s'oppose à la relative rigidité de l'instinct." (Dictionnaire international de la psychanalyse).

       Pourtant, Daniel SIBONY, dans son étude sur la violence, laisse une impression d'ambiguïté.
  Il écrit dans un chapitre sur Violence originelle, l'entre-deux-corps :
     "Nous nions l'existence d'un instinct violent originaire, non pas au nom des pulsions ou d'une théorie sexuelle, mais parce que la violence, originaire ou pas, est l'effet d'un rapport à l'autre, plutôt que fondatrice d'un tel rapport. La violence n'est non pas dans l'origine mais dans le rapport récurrent à l'origine, qui concerne son partage, et le fait que c'est mal partagé de toutes façons."
   "Mais s'il n'y a pas d'instinct violent originel, la violence passe toujours par l'origine : par un rapport à l'origine en tant que source et relance du processus identitaire."
  "A la naissance, il y a bien deux narcissismes qui re-commencent, celui de l'enfant et celui de la mère ; et l'on peut voir la mise au monde, image forte de l'origine, comme une image de la violence ; sans aucune agressivité. Mais c'est clairement une violence où un corps, pris dans l'autre, subit la pression de cet autre, lui signale qu'il est temps que cela finisse - le foetus donne le signal des contractions et enclenche un effort d'entre-deux-corps avec pression, travail, effort, poussée, accidents... et ce trait essentiel de la violence, la décharge. Le nouveau-né est déchargé, débarqué. La mère l'est autrement, déchargée ; l'effet de charge et de "décharge" se répartit sur l'entourage."
   "La processus de violence accumule l'énergie vive jusqu'à l'instant de la décharge. Dans l'accouchement, cette énergie s'accumule dans un corps. Ailleurs, dans l'orgasme par exemple, la violence est une décharge de l'excitation répétée, accumulée ; à sa suite, les "acteurs" sont déchargés... Il se peut que la violence soit l'acte qui s'impose après une accumulation quand une limite invoquée, recherchée, doit être franchie, sans qu'on sache où cela mène."
     On reviendra bien entendu sur cette conception kleinienne de la violence. On peut regretter, sans préjuger de l'oeuvre du psychanalyste dans son ensemble, l'utilisation, quasiment proche du langage hélas encore courant, de la notion d'instinct.
 
       Comme pour établir une position solidement implantée maintenant dans la profession des psychanalystes comme chez les grands auteurs, le dictionnaire de la psychanalyse de ROUDINESCO-PLON, renvoie l'entrée Instinct à Pulsion comme pour tourner le dos définitivement à l'emploi du terme instinct. Ce terme de pulsion, apparu en France en 1625, et dérivé du latin pulsio pour désigner l'action de pousser, et employé par Sigmund Freud à partir de 1905, est devenu un concept majeur bien défini de la doctrine psychanalytique. La pulsion est définie comme "la charge énergétique qui est à la source de l'activité motrice de l'organisme et du fonctionnement psychique inconscient de l'homme.
"Le choix du mot pulsion pour traduire l'allemand Trieb répondait au souci d'éviter toute confusion avec instinct et tendance. Cette option correspondait à celle de Sigmund Freud qui, voulant marquer la spécificité du psychisme humain, avait retenu le terme Trieb, réservant Instinkt pour qualifier les comportements animaux. En allemand comme en français, les termes Trieb et pulsion renvoient, par leur étymologie, à l'idée d'une poussée, indépendante de son orientation et de son but. Pour la traduction anglaise, il semble que ce soit la fidélité à l'idée freudienne d'une articulation de la psychanalyse avec la biologie qui a guidé le choix de James Strachey, du mot Instinct plutôt que drive.
La notion de pulsion (Trieb) est déjà présente dans les conceptions de la maladie mentale et de son traitement développées par les médecins de la psychiatrie allemande du XIXe siècle, préoccupés, comme leurs collègues anglais et français, par la question de la sexualité. Ainsi, des auteurs comme Karl Wilhelm Ideler (1795-1860) ou Heinrich Wilhelm Neumann (1814-1884) insistent sur le rôle central des pulsions sexuelles, le second considérant l'angoisse comme le produit de l'insatisfaction des pulsions.
On sait par ailleurs que Friedrich Nietzsche (1844-1900) concevait l'esprit humain comme un système de pulsions susceptibles d'entrer en collision ou de se fondre les unes dans les autres, et qu'il attribuait lui aussi un rôle essentiel aux instincts sexuels, qu'il distinguait des instincts d'agressivité et d'autodestruction.
Freud n'a jamais fait mystère de ces antécédents. Dans son autobiographie de 1925, il se réfère à Nietzsche et avoue ne l'avoir lu que très tard de peur de subir son influence.
Qu'il s'agisse de son apparition, de son importance et des remaniements dont il sera l'objet, le concept de pulsion est étroitement lié à ceux de libido et de narcissisme ainsi qu'à leurs transformations, ces concepts constituant trois axes de la théorie freudienne de la sexualité.
A l'époque prépsychanalytique, de la correspondance avec Wilhelm Fliess et de l'Esquisse d'une psychologie scientifique, Freud développe l'idée d'une libido psychique, forme d'énergie qu'il situe à la source de l'activité humaine. Il fait déjà une distinction entre cette "poussée", que son origine interne rend imparable par l'individu, et les excitations externes que le sujet peut fuir ou éviter. A cette époque, il attribue l'hystérie à une cause sexuelle traumatique, l'effet d'une séduction subie dans l'enfance.
A partir de 1897, date à laquelle il abandonne cette théorie, Freud entreprend de remanier sa conception de la sexualité mais maintient que le refoulement des motions sexuelles demeure la cause d'un conflit psychique qui conduit à la névrose.
En 1898, l'idée d'une sexualité infantile devient explicite (...). Après avoir noté que ces expériences sexuelles infantiles ne développent l'essentiel de leur action qu'en des périodes ultérieures de la maturation, Freud précise : "Dans l'intervalle entre l'expérience de ces impressions et leur reproduction (...), non seulement l'appareil sexuel somatique mais également l'appareil psychique ont connu un développement considérable, et c'est pourquoi de l'influence de ces expériences sexuelles précoces résulte maintenant une réaction psychique anormale, et des formations psychopathologiques apparaissent."
Par la suite, le matériau clinique accumulé dans ses cures conduit Freud à constater que la sexualité n'apparait pas toujours explicitement dans les rêves et les fantasmes, mais fréquemment sous des travestissements qu'il faut savoir décrypter. Aussi est-il conduit à étudier les aberrations, les perversions sexuelles et les origines de la sexualité, c'est-à-dire la sexualité infantile.
Tel est le propos des Trois Essais sur la théorie sexuelle publiés en 1905. C'est dans la version initiale de ce livre que Freud recourt pour la première fois au mot pulsion. Dans un passage ajouté en 1915, il en donne une définition générale qui, pour l'essentiel, ne subira aucune modification : "Par pulsion, nous ne pouvons de prime abord rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la stimulation, produite par des excitations sporadiques et externes. La pulsion est donc l'un des concepts de démarcation entre le psychique et le somatique." Dès la première édition des Trois Essais, il est essentiellement question de la pulsion sexuelle dont la définition donne à elle seule la mesure de la révolution que Freud fait subir à la conception dominante de la sexualité, qu'elle soit celle du sens commun ou celle de la sexologie. Pour Freud, la pulsion sexuelle, différente de l'instinct sexuel, ne se réduit pas aux seules activités sexuelles habituellement répertoriées avec leurs buts et leurs objets, elle est une poussée dont la libido consume l'énergie."
"Dans son séminaire de 1964, Jacques Lacan considère la pulsion comme l'un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Guidé par une lecture exigeante du texte freudien de 1915, qu'il réintitule "Les pulsions et leurs vissicitudes", Lacan dégage la démarche freudienne de ses assises biologiques et insiste sur le caractère constant du mouvement de la pulsion, mouvement arythmique qui la distingue de toutes les conceptions fonctionnelles. L'approche lacanienne de la pulsion s'inscrit dans une approche de l'inconscient en termes de manifestations du manque et du non-accompli. A ce tire, la pulsion est envisagée sous la catégorie du réel. Rappelant ce que dit Freud de l'indépendance de l'objet vis-à-vis de la pulsion et du fait que n'importe que objet peut être amené à remplir la fonction d'un autre pour la pulsion, Lacan souligne que l'objet de la pulsion ne peut être assimilé à aucun objet concret. Pour saisir l'essence du fonctionnement pulsionnel, il faut concevoir l'objet comme étant de l'ordre d'uncreux, d'un vide, désigné de façon abstraite et non représentable : l'objet (petit) a. Pour Lacan, la pulsion est donc un montage caractérisé par une discontinuité et une absence de logique rationnelle au moyen duquel la sexualité participe à la vie psychique en se conformant à la "béance" de l'inconscient. Lacan développe en fait l'idée que la pulsion est toujours partielle. Le terme est à entendre en un sens plus général que celui retenu par Freud. En adoptant le terme d'objet partiel, issu de Karl Abraham et des kleiniens, il introduit deux nouveaux objets pulsionnels en plus des fèces et du sein : la voix et le regard. Il les nomme : objets du désir."
 
    Bien entendu l'école lacanienne est contestée jusqu'à cette conception de la pulsion par d'autres, qui, tout en ne s'écartant pas fondamentalement de l'idée freudienne, introduisent d'autres implications dans la vie psychique de l'individu.
 
   

Daniel SIBONY, Violence, traversées, Editions du Seuil, collection La couleur des idées, 1998. Claude SMADJA, Article instinct du Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction de Alain de MIJOLLA, Hachette littératures, collection Grand Pluriel, 2002. Erich FROMM, La passion de détruire, Anatomie de la destructivité humaine, Robert Laffont, collection Réponses, 1975. Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Article Instinct du Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967. Jean LAPLANCHE, Vie et mort en psychanalyse, Flammarion, collection Champs, 1970. Sigmund FREUD, Essais de psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1986. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Librairie Arthènes Fayard, Le livre de poche, 2011.

                                                                      PSYCHUS
 
Complété le 7 mars 2019

  

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commentaires

lucie 28/01/2015 11:06

superbe analyse merci

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