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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 14:37
         Même si certains auteurs (comme dans La recherche en ethnologie) estiment que le terme Instinct est "à peu près totalement abandonné aujourd'hui, qui désignait des composantes innées - supposées telles - de comportements", toujours est-il que cette notion est encore utilisée ça et là, sans compter le langage courant, et constitue un élément fondateur de l'éthologie.
Georges THINES estime qu'on peut admettre, en éthologie comparative, "que caque instinct comporte un mécanisme coordinateur au niveau des montages nerveux et qu'en l'absence de tout stimulus-clé, ce mécanisme emmagasine, un peu à la manière d'un condensateur, une énergie destinée à se libérer dans une activité utile à l'espèce. On voit immédiatement qu'une telle hypothèse permet un rapprochement fructueux entre les actes manifestes de l'instinct, d'une part, et les mécanismes neuro-endocriniens, d'autre part. De plus, l'exactitude de cette supposition peut être contrôlée, au niveau des actes mêmes, en étudiant les seuils de déclenchement, car il est logique de penser que le seuil aura tendance à s'abaisser lorsque l'énergie se sera accumulée sur une période prolongée." Le même auteur écrit encore : "Certes, la complexité très poussée des comportements instinctifs est loin d'être restituée dans "le modèle hydromécanique", mais il fournit une base générale pour l'analyse opérationnelle des comportements." (Encyclopedia Universalis).

       Beaucoup de références expliquant l'instinct tourne autour du schéma de Niko TINBERGEN (1907-1988) pourtant présenté par lui que comme une hypothèse de départ. Sa grande étude sur l'instinct, méticuleuse et très spécialisée, ne comporte d'ailleurs pas de conclusion et il insiste souvent sur la nécessité d'entreprendre des recherches sur les facteurs internes et externes du "comportement instinctif".
   Sans grand goût donc pour les grands systèmes explicatifs, l'éthologue imagine l'organisation hiérarchique, par groupes, des comportements instinctifs, depuis les mouvements les plus élémentaires jusqu'aux catégories plus générales que sont le comportement alimentaire, la défense territoriale, la sexualité, avec un jeu complexe de relations de stimulation et d'inhibition entre les unités de comportement. Dans L'étude de l'instinct, (1951) le premier ouvrage visant à une présentation d'ensemble des fondements et des buts de l'éthologie, il considère tout comportement selon :
          - les stimulations externes et les processus internes ;
          - les modalités de son développement chez l'individu animal, son "ontogenèse" ;
          - sa fonction adaptative ;
          - son histoire évolutive, sa "phylogenèse".
   Dans un chapitre intitulé Essai de synthèse, il écrit notamment : "Nous avons vu que les facteurs d'ordre causal qui contrôlent le comportement inné sont de deux sortes : externes et internes. Dans la plupart des cas, ils exercent, les uns et les autres, une influence et se complètent mutuellement. D'ordinaire, les facteurs internes ne donnent pas lieu à réponse manifeste ; ils déterminent simplement le seuil de la réponse aux stimuli sensoriels. C'est pourquoi les facteurs internes, comme les hormones, les stimuli internes et les influx intrinsèques, déterminent ce que les psychologues appellent la motivation. Pour moi, je les appelerai facteurs motivationnels. Il est grandement probable, nous l'avons vu que, dans bien des cas, les stimuli externes puissent aussi augmenter la motivation, et c'est pourquoi certains d'entre eux appartiennent également à la catégorie des facteurs motivationnels."

        Konrad LORENZ (1903-1989) qui préfère discuter de l'acte instinctif plutôt que de l'instinct critique "un point de vue très répandu et généralement adopté par les biologistes et plus encore par les psychologues, (qui) est celui selon lequel le comportement instinctif serait un antécédent aussi bien phylogénétique qu'ontogénétique de ces comportements moins rigides que nous désignons comme comportements "appris" ou "rationnels"(...)".(Essais sur le comportement animal et humain). C'est la conception d'Herbert SPENCER (1820-1903) et de Conwy LLOYD MORGAN (1852-1936), reprise par William MCDOUGALL (1871-1938) que le fondateur de l'éthologie met en cause et sur deux plans :
                   - le principe selon lequel l'acte instinctif serait susceptible d'être influencé par l'expérience individuelle ;
                  - le principe selon lequel il y aurait une transition imperceptible entre les actes instinctifs les plus différenciés et l'acte appris et rationnel.
 C'est une conception que d'aucuns ont rapproché de celle de Ivan Petrovitch PAVLOV (1849-1936) que Konrad LORENZ semble défendre.
   "Je me crois autorisé à affirmer que de toutes les observations faites jusqu'à ce jour, aucune n'est venue à l'appui de l'hypothèse selon laquelle l'acte instinctif serait susceptible de subir une modification adaptative du fait de l'expérience et de l'intelligence de l'individu isolé".
   "(...) l'étude de l'acte instinctif dans le système zoologique; l'étude de cette évolution nous montre que la coordination de mouvements instinctifs se comporte dans toutes ses modifications, au cours de l'histoire de la race, exactement comme un organe ; et c'est en le comparant à un organe qu'on peut et qu'on doit systématiquement concevoir l'acte instinctif. L'évolution de l'acte instinctif dans le système zoologique nous montre d'une manière pénétrante combien il est insensé de vouloir parler de l'"instinct" : nos constatations ne pourront jamais s'appliquer qu'à des mouvements innés, qu'à des actes instinctifs connus pour une fraction plus ou moins grande du système zoologique".
    Au-delà de la polémique sur l'anthropomorphisme des écrits les plus populaires de Konrad LORENZ, il faut reconnaître qu'il tente souvent de recentrer le débat, notamment sur l'instinct. Refusant toute conception finaliste qui assigne à toute fonction nécessaire un instinct ou un comportement inné, le fondateur de l'éthologie veut souvent s'en tenir aux observations. Le problème, c'est que malgré ces auto-mises en garde, l'auteur de L'agression ne peut s'empêcher d'effectuer des généralisations à partir de ses observations sur les poissons et les oiseaux.
  "Les analyses de la motivation ont trait, pour la plupart, à des modes de comportement dus à la participation de deux pulsions concurrentes seulement, le plus souvent deux des "quatre grands" : faim, amour, fuite et agression. Au stade actuel, assez modeste, de nos connaissances, il est tout à fait légitime de choisir consciemment les cas les plus simples pour étudier le conflit des pulsions. De même, ceux qui étudiaient le comportement à l'époque héroïque avaient raison de s'occuper d'une seule pulsion. Mais il faut se rendre compte qu'il est extrêmement rare en fait qu'un comportement soit déterminé par deux pulsions seulement ; le cas est à peine plus fréquent que celui d'un comportement qui obéit à un seul instinct, agissant seul et sans entrave." (Je ne sais pas s'il s'agit d'un problème de traduction pulsion pour instinct et sexualité pour amour, car ce sont les termes utilisés ailleurs). Dans un chapitre au titre ronflant (Le grand parlement des instincts), l'auteur se veut très modeste dans son approche, en même temps qu'il tente d'avoir une vue d'ensemble, que précisément l'étroitesse des recherches entreprises ne lui permet pas. Du coup, on peut retomber facilement dans l'opinion ambiante concernant l'instinct.

       Revenir aux oeuvres de Charles DARWIN, en tenant compte des récentes découvertes en éthologie  comme dans les sciences naturelles en général et surtout en lisant ce qu'il a réellement écrit, constitue une bonne voie pour clarifier les débats.
     Francesco STUDO, dans le Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution définit l'instinct, en prenant le latin instinctus comme point de départ, comme désignant "des aspects apparemment immuables dans l'activité des animaux et de l'homme, c'est-à-dire des aspects propres à leur "nature", et pouvant être clairement distingués des aspects variables, issus des conditions externes, de l'expérience individuelle ou collective, de l'intuition ou du caractère "raisonnable", qui peuvent être également propres aux êtres en question."
  Signalant que Charles DARWIN n'a pas laissé de traitement systématique du problème des instincts et de leur évolution, Francesco STUDO résume les études sur l'instinct :
    "Ces théories tournent toutes autour de la division des instincts en composantes motrices et en stimuli déclenchants - qu'elles regardent comme leurs principaux traits qualitatifs -, et de la caractérisation quantitative de l'appétence, ou de la propension, ou de la promptitude momentanée aux activités instinctives (que l'on peut traduire dans certains cas, d'une manière anthropomorphique, par des termes proches de "besoin", "urgence", "compulsion"). Par "instincts" donc, on entend des modalités de contrôle des comportements non purement passifs et mécaniques, lesquelles par ailleurs sont très différentes entre elles, même si l'on passe ordinairement par degrés de l'une à l'autre."
 Distinguant nettement la caractérisation des instincts chez les Insectes ou les Invertébrés en général et chez les Vertébrés supérieurs, il note que "pour la très grande majorité des comportements animaux, il n'est pas conceptiellement difficile (...) de vérifier s'il s'agit d'instincts plutôt que de réflexes, ou d'habitudes individuelles, ou de traditions sociales qui prennent naissance dans des "inventions intelligentes". Les mêmes distinctions (...) pourront être difficiles à établir pour certains Mammifères, en particulier pour les Primates supérieurs. (...) Une notable flexibilité dans la structure et, souvent, une encore plus notable a-spécificité dans l'usage des coordinations motrices chez les Mammifères supérieurs adultes, sont liées au fait de ne jamais présenter la structure simple d'une "chaîne de réflexes" caractéristiques de la plus grande partie des instincts chez les autres animaux."
  Il est difficile dans le cadre de ce petit article d'entrer dans les argumentations des différentes écoles (on y reviendra par ailleurs), mais signalons toutefois qu'on peut distinguer les théories motrices (qui donnent le primat avec de grandes nuances aux régulations physiologiques complexes face à la faim par exemple) des théories cognitives (qui donnent la priorité aux objets des instincts, considérant le plaisir et la douleur comme des entités dérivées de l'action).   
    Dans ses conclusions, le même auteur écrit : "Pour être concret, nous admettons que les circuits fonctionnels dans les comportements des Vertébrés supérieurs, Primates supérieurs inclus, ont des origines évolutives lointaines dans des instincts singuliers du type "chaîne de réflexes" des Invertébrés et des Vertébrés inférieurs. Nous admettrons, en outre, qu'aussi bien une interprétation instinctuelle strictement motrice qu'une interprétation sur des bases principalement non instinctuelles sont globalement inadéquates pour rendre compte des comportements des Primates Supérieurs.".

       Patrick TORT, dans deux articles distincts du même Dictionnaire détaille ce que l'on peut savoir sur les Instincts domestiques et sur les Instincts sociaux.
      Il fait référence à de nombreuses études sur la domestication des animaux  (sélection artificielle) et de leur lien avec la sélection naturelle.
"Il importe d'abord de comprendre que les "instincts domestiques" ne sont essentiellement ni originairement distincts ds instincts naturels, non plus que leur capacité de variation héréditaire n'est essentiellement ni originairement autre que celle qui existe à l'état sauvage." "Dans sa théorie de la variation instinctuelle sous l'influence de la domestication, Darwin est (...) exactement fidèle à ce qu'il a établi (...) à propos de la variation des organismes dans les conditions de la sélection artificielle : c'est la nature qui fournit les variations, l'homme ne fait que les retenir".  "Tout instinct domestique s'enracine donc dans un instinct naturel antérieur, ancestral, et qui se transmet par voie de descendance de la même manière qu'un caractère ou une variation organique."
       Sur les Instincts sociaux, "dont Darwin répète à plusieurs reprises dans La descendance de l'homme, qu'il n'est pas douteux qu'ils furent initialement développés par le propre jeu de la sélection naturelle" Patrick TORT indique qu'ils "s'opposent ultérieurement (...) à la poursuite du règne du triomphe exclusif des plus aptes dans la lutte pour la vie à l'intérieur des sociétés humaines : l'intrication évolutive des instincts sociaux et de la rationnalité assure dans l'humanité "civilisée" l'hégémonie des comportements d'altruisme et de solidarité, contrariant ainsi les effets antérieurs de la sélection naturelle (disqualification et élimination des moins aptes). A travers les instincts sociaux, la sélection naturelle, se divisant elle-même, a donc sélectionné un ordre de comportements (anti-sélectifs) qui entre en contradiction avec sa tendance antérieurement dominante à la préservation exclusive des individus biologiquement avantagés. En même temps se développe, en accord avec cette évolution, une éthique anti-éliminatoire, favorisée et transmise par l'éducation, supportée par des individus et des institutions qui s'opposent à l'extinction ou à la disqualification des faibles et oeuvrent pour leur survie et leur réhabilitation".  Le coordinateur du Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution insiste sur le fait que "le concept d'instincts sociaux" est un élément important de la pensée éthologique et anthropologique de Charles DARWIN.
  "Le concept d'instincts sociaux sert à désigner ce qui, dans le cours continu du devenir, ouvre le biologique sur le social en assurant au sein de l'humanité l'émergence et la victoire tendancielle des conduites altruistes et solidaires face à la loi antérieure de la concurrence éliminatoire. Les instincts sociaux sont ainsi le vecteur de ce renversement interne à l'histoire même de la sélection naturelle que nous avons nommé l'effet réversif de l'évolution."
  
       On est très loin, dans cette perspective, de l'approche de Konrad LORENZ qui transpose simplement les explications du comportement animal pris dans son ensemble à l'homme, en faisant appel à des notions de "ratage de la nature". Il est inutile de faire appel à des notions de ce genre pour expliquer l'exception humaine, parce qu'à l'intérieur même du monde animal avant l'homme, dans l'échelle des espèces, existent de nombreux instincts qui tournent à vide (comme d'ailleurs Konrad LORENZ et Niko TINBERGER l'ont constaté), de même qu'll existe - et les exemples abondent dans l'oeuvre de Charles DARWIN - des bribes de comportements ou des survivances d'organes qui ne servent visiblement plus à rien.  La sélection naturelle n'est pas un ensemble harmonieux menant à ce que nous connaissons, c'est un ensemble chaotique où alternent dans le plus grand désordre émergence de nouvelles espèces et disparition d'espèces qui auraient très bien pu survivre, avec tous leurs instincts correspondants.

         Articles Instincts, Francesco SCUDO, Patrick TORT, dans Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, sous la direction de Patrick TORT, PUF, 1996 (disponible au site www.darwinisme.org) ; Georges THINES, Article Instinct, Encyclopedia Universalis, 2004.
         Konrad LORENZ, L'agression, Editions Flammarion, collection Champs, 1983 ; Essais sur le comportement animal et humain, Editions du Seuil, 1970.
      Nicos TINBERGEN, L'étude de l'instinct, Payot, 1953 ; Jean-Luc RENCK et Véronique SERVAIS, L'éthologie, Histoire naturelle du comportement, Editions du Seuil, collection Points Sciences, 2002 ; La recherche en éthologie, Les comportements animaux et humains, recueil de textes choisis et présentés par jean-Pierre DESPORTES et Assomption VLOEBERG, Editions du Seuil/La recherche, 1979.


                                                                ETHUS




       

 
                   

      

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