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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 14:46
    Une chose certaine, lorsqu'on aborde les philosophies marxistes, ce qui rend hommage en quelque sorte à leurs fondements, c'est que la neutralité philosophique, morale, politique, n'est pas de mise. Au coeur même des philsophies marxiste, le conflit oblige à prendre parti. Les conflits sociaux, économiques, politiques, sont là, quoi que l'on veuille. Et tous, nous en faisons partie.

      Comme l'écrit Isabelle GARO, "Doctrine de pouvoir ou pensée de résistance, conformisme ou dissidence, doctrine close ou recherche inachevée, le marxisme a de multiples figures qui informent nécessairement la découverte ou la redécouverte des textes de Marx lui-même, aujourd'hui comme hier."
"A cet égard, l'ambition d'une lecture pure de toute idée préconçue parce que dépourvue de tout enjeu risque fort de n'être pas plus fidèle à l'auteur que la présentation du palimpseste avec lequel on le confond parfois. Ne serait-ce que parce que la liaison inédite qu'instaure Marx entre théorie et pratique est à la fois une des questions historiques majeures du XXe siècle, mais aussi un des problèmes internes à sa pensée, et cela dès le moment de sa formation."
         Karl MARX entretien un débat permanent avec ARISTOTE, Emmanuel KANT, Max STIRNER, Ludwig FEUERBACH, Adam SMITH, Georg Wilhelm Friedrick HEGEL... avec des penseurs philosophiques, économiques, sociaux et nombre de ses concepts philosophiques proviennent directement de la confrontation avec ceux-ci. Aussi, une des méthodes possibles pour comprendre la philosophique marxiste de Karl MARX, dès ses origines, est de suivre la filiation KANT-HEGEL-MARX, en passant par les philosophies "intermédiaires". La méticulosité est alors de mise, car à l'entrecroisement de la philosophie des Lumières et de l'idéalisme allemand, s'ajoute les changements d'objets des philosophies successives ou parallèles. On le voit bien lorsque HEGEL critique KANT sans vraiment en fin de compte se situer dans la réflexion sur le même objet (André STANGUENNEC). Lorsque Karl MARX critique ensuite HEGEL, il entre d'une certaine façon dans les débats soulevés par KANT, dans le cadre d'un vaste ensemble culturel presque homogénéisé. C'est en tout cas, il semble, une piste de recherche pour comprendre la philosophie marxiste.
            Une autre piste de recherche est de remonter aux écrits proprement philosophiques de Karl MARX en prenant en compte sa collaboration avec Friedrich ENGELS. Sans se leurrer sur le fait que ce sera toujours une relecture. Mais justement, c'est probablement d'une relecture de l'ensemble de l'oeuvre de Karl MARX que nous avons besoin, de cette théorie de la connaissance, de cette théorie du reflet, de cette théorie de la représentation, à l'heure où les conflits dont le fondateur du marxisme ne cesse de nous entretenir, prennent un tour de plus en plus ample et dramatique .A l'heure aussi, où, débarrassés enfin d'interprétations biaisées en relation avec des politiques d'État, nous pouvons sans doute assister, certains disent participer, à une refondation du marxisme.

      Il est peut-être un peu vain d'entrer dans une discussion sur une différence, voire une coupure dans la pensée de Karl MARX, comme celle, qu'illustrent Raymond ARON ou Louis ALTHUSSER contre des positions orthodoxes ou révisionnistes. Toutefois, cela fait partie de l'histoire de l'interprétation de l'oeuvre de Karl Marx  et d'une partie de sa postérité.De toute manière, chaque auteur évolue au fur et à mesure de la maturation de ses idées, suivant un cours parfois régulier, parfois chaotique. Ce qui importe souvent, c'est l'influence qu'exerce ces idées, quel que soit le moment où elles sont émises, c'est leur pertinence dans la réalité que ces idées traitent.
  
      Raymond ARON opte pour l'examen de la philosophie de Karl MARX à partir de 1848, lorsqu'il s'exprime dans Le Manifeste communiste et dans la Contribution à la critique de l'économie politique.
Toutefois, il opère, pour comprendre l'état de cette philosophie à ce moment-là, celle qui a le plus d'impact dans l'histoire des idées, par le suivi la pensée du "jeune Marx", de 1835 (année de sortie du Lycée) à 1848 (publication du Manifeste Communiste).
Ce qui permet d'aborder de nombreux textes, notamment Méditations d'un adolescent devant le choix d'une profession (1835), Argent, État, Prolétariat (1843-1844), Ébauche d'une critique de l'économie politique (1844), Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie allemande (1844), De l'abolition de l'État à la constitution de la société humaine (1845), La sainte famille (1845), L'idéologie allemande (1845-1846), Le manifeste communiste (1848), sans compter bien entendu plus tard la critique de l'économie politique, avec son Introduction générale (1857) et la préface de la première édition du Capital (1867).
   
       Louis ALTHUSSER, de son côté, écrit qu'on ne peut comprendre Le Capital qu'après une connaissance de la philosophie de Karl MARX qui s'élabore depuis sa jeunesse d'hégélien de gauche.
 
      Enfin, il n'y a manifestement pas une philosophie marxiste, mais bien plusieurs, qui ne se résument pas d'ailleurs à des perceptions différentes de l'oeuvre philosophique de Karl MARX et de Friedrich ENGELS.
   Il existe une sorte de tronc commun aux philosophies marxistes, exprimé par exemple par Henri LEFEBVRE dans le concept d'aliénation et les différentes contradictions qui traversent la société. Le matérialisme dialectique est surtout une méthode d'analyse de la réalité.
     A partir de ce tronc commun, on peut distinguer plusieurs "variantes" qui diffèrent beaucoup les unes des autres. On peut en citer ici quelques-unes :
- LENINE réaffirme la non neutralité de la philosophie dans Matérialisme et empiriocriticisme (1908). C'est très concrètement qu'il discute des possibilités ouvertes par le matérialisme historique pour ouvrir le monde sur l'évolution vers le communisme, et fournir des armes à la classe ouvrière afin de réaliser la révolution nécessaire. Il ouvre la voie, avec STALINE, à une philosophie soviétique, baptisée plus tard "marxiste-léniniste". Passé l'établissement de l'État soviétique, cette philosophie n'influence que peu finalement l'évolution d'une société dominée politiquement par un parti unique.
- GRAMSCI défend la philosophie par l'histoire, "au sens le plus radical, où le logos philosophique, tenait, selon lui, son objet, sa méthode et sa finalité de l'histoire même. Elle est plus précisément la réflexion de (et sur) l'histoire." (Paul-Laurent ASSOUN)
- Louis ALTHUSSER revient sur l'identité même du projet de Karl MARX, de sa continuité et sa disruptivité. Antihistoriciste, l'auteur de Lire le Capital (1968) "récuse la réduction de la philosophie à une anthropologie ou à une simple méthode historique". Dans une polémique qui systématise les antagonismes (on rencontre beaucoup cette systématisation chez nombre d'écrivains marxistes), cet auteur réaffirme la nécessité d'une "philosophie marxiste" contre une science de l'histoire "qui ferait loi en absorbant en quelque sorte toute la rationalité de l'histoire". On aura l'occasion de pénétrer cette argumentation qui tient au statut même de la philosophie marxiste.
- L'École de Francfort, avec sa Théorie critique, ne fait plus du marxisme un référent constituant. Entre les différents théoriciens de cette École, qui influent sur l'histoire des idées, des années 1930... jusqu'à peut-être aujourd'hui, existe des différents considérables dans le rôle d'une philosophie marxiste sur l'évolution du monde.
- De Karl KORSCH à Georg LUKACS et à ce qu'on appelle l'austro-marxisme, d'importantes controverses existent autour de l'"économisme" et de l'"idéologisme".
- Il y aurait d'autres courants à citer, mais le marxisme chinois possède la particularité de faire référence à une expérience bien différente de l'histoire. MAO TSE TOUNG est-il le fondateur d'une autre philosophie marxiste? Question corollaire, s'il en existe une, quels sont ses liens avec une philosophie chinoise (moderne, s'entend)?
 
              Existe t-il aujourd'hui un renouveau philosophique marxiste? En tout cas, nombreux sont les auteurs qui réfléchissent à ce que peut nous apporter encore une philosophie marxiste, une autre, sans doute, philosophie marxiste. Le résumé de l'intervention de Jean-Marie VINCENT à un livre collectif, Marx contemporain, est instructif à cet égard : "On n'interroge pas Marx comme on interroge un faiseur de systèmes... Marx n'entend pas proscrire la réflexion philosophique, il entend simplement, mais ce "simplement" est tout un programme - la mettre à l'épreuve de la critique de l'économie politique qui permet de découvrir les contraintes que font peser les dispositifs du capital sur les modes de penser. Marx n'éclaire pas les conditions qui doivent être réunies pour que la résistance des travailleurs salariés (à l'exploitation et à l'oppression) cesse d'être un élément parmi d'autres de la dynamique de reproduction du capital et pour que les luttes ne se limitent pas à la défense de la force de travail comme partie variable du capital. Dans l'oeuvre de Marx, les problèmes irrésolus sont au coeur des interrogations que l'on doit se poser après le naufrage du "socialisme réel"".

      S'inspirant de la périodisation du philosophe polonais Leezk KOLAKOVSKI (Main Currents of Marxism. its Rise, Growth, and Dissolution, 3 volumes, 1978), reprise et modifiée par le philosophe italien Costanzo PREVE (Storia critica del marxismo. Dalla nascita di Karl Marx alla dissoluzione del communisto storico novescentesco - 2007), André TOSEL, dans son dernier ouvrage que nous recommandons, le marxisme du XXe siècle, propose de distinguer dans l'histoire du marxisme, donc par voie de conséquence de l'histoire de la philosophie marxiste, trois périodes :
       - La première période commence avec l'ouvrage de référence de Friedrich ENGELS, l'Anti-Durhing de 1875 et s'achève en 1914 avec la première guerre mondiale. "Elle correspond à la 2ème Internationale. c'est celle de la fondation",  de l'émergence de partis qui se réfèrent plus ou moins directement à l'oeuvre de Karl Marx. Successivement, les thèses de BERNSTEIN, KAUTSKY, JAURES, PLEKHANOV, de Rosa LUXEMBOURG, du jeune LÉNINE, d'Antonio LABRIOLA s'affrontent. Ils se divisent sur la démocratie, le pacifisme, le programme économique...
   - La seconde période (1914-1956) "est celle de la construction communiste après la victoire de la révolution d'Octobre 1917 et la création du premier État prolétarien, l'URSS". Elle correspond à la 3ème Internationale, qui fonctionne de 1917 à 1945, à l'émergence d'une ou de plusieurs orthodoxies (en URSS, comme en Chine ou dans d'autres pays). Ces orthodoxies sont vite combattues par "de grands hérétiques", comme LUKACS, BLOCH, GRAMSCI, KORSCH, la première école de Francfort. Ils furent confrontés et se confrontèrent aux théories de STALINE et de TROTSKY...
    - La troisième période est "celle de la dissolution du marxisme en rapport complexe avec l'autodissolution de l'URSS et du communisme du siècle en 1991. Depuis 1956, les révoltes hongroise, polonaise et tchécoslovaque mêlent leurs effets aux différentes dissidences qui prônent pour certaines l'eurocommunisme. L'échec, précipité depuis 1968 du modèle stalinien, puis du modèle de Mao, est ce moment où prédominent ALTHUSSER, LEFEBVRE, VOLPE ou KOSIK (dans le désordre et cités au hasard), qui sont autant d'intellectuels désireux de renouveler une approche marxiste de la pensée et de l'action. Vers la fin de cette période, la référence marxiste s'efface (années 1990 surtout)...
       D'aucuns pensent qu'avec l'approfondissement de la mondialisation du système capitaliste, qui aggrave encore la situation de centaines de millions de personnes, que se vérifie nombre des réflexions marxistes. Certains évoquent une refondation du marxisme, d'autres pensent que nous sommes entrés définitivement dans une période post-marxiste. "Les oeuvres théoriques françaises les plus significatives qui agissent en cette nouvelle période ne sont pas hostiles à Marx : Bourdieu, Deleuze, Foucault, Derrida, Badiou en sont la preuve", écrit André TOSEL, qui, on le devine, oeuvre et espère en ce renouveau.

       
Marx Contemporain, Présentations des contributions du cycle de réflexions philosophique à l'initiative de l'association Espaces Marx et de l'Université Paris VIII-St-Denis, de Renaud FABRE et d'Arnaud SPIRE, Éditions Syllepse, 2003. Isabelle GARO, Marx, une critique de la philosophie, Éditions du Seuil, collection Points Essais, 2000. Paul-Laurent ASSOUN, Article Philosophie du Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, collection Quadrige, 1982. Henri LEFEBVRE, Le marxisme, PUF, collection Que sais-je?, 1974. Raymond ARON, Le marxisme de Marx, Éditions de Fallois, collection Le livre de poche, références, Histoire, 2002. Karl Marx, Philosophie, Introduction de Louis JANOVER et Maximilien RUBEL, Éditions Gallimard, 2005 (dans ce livre se retrouve beaucoup d'écrits philosophiques de Karl Marx). André TOSEl, Le marxisme du 20ème siècle, Éditions Syllepse, 2009.

                                                          PHILIUS
 
Relu le 18 avril 2019

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