Philosophie marxiste de Karl MARX (1)
Karl MARX (1818-1883) se fait connaître en tant que critique de la philosophie, d'une manière de faire de la philosophie, notamment celle de Friedrich HEGEL (1770-1831) qui
domine alors la scène universitaire allemande. Il édifie une nouvelle philosophie, qui rejette la vision d'ensemble mais en reprend une partie du vocabulaire, à partir des textes de Friedrich
HEGEL, de Johann FICHTE (1762-1814) et de Ludwig FEUERBACH (1804-1872).
C'est dans le combat contre une philosophie dominante que le marxisme naît et c'est dans le combat contre la société capitaliste de son époque que Karl MARX propose une analyse et une voie vers
une autre société. Si l'image de Karl MARX, de son marxisme se rattache surtout souvent à l'économie, son oeuvre commence avec la philosophie et d'une certaine manière, elle ne quitte pas une
vision globale qui est l'ambition de toute philosophie.
Dans sa méthode pour étudier les oeuvres de Karl MARX (car toutes ne seront pas connues à sa mort), Raymond ARON (1905-1983) se fixe une règle "ordinaire
d'interprétation".
Après avoir établi une hiérarchie entre les textes disponibles, entreprise qui peut être brouillée avec les différentes interprétations d'auteurs marxistes,
marxologues ou marxiens, il faut naviguer avec une autre difficulté : "la deuxième sorte de difficultés provient de la diversité des périodes dans la vie de Marx (...). Sa carrière et son oeuvre
se divisent chronologiquement en deux parties principales. Premièrement les écrits de jeunesse (1835-1848) (c'est-à dire jusqu'à son exil à Londres après les révolutions de 1848). On peut hésiter
sur le point de savoir si Le Manifeste communiste appartient à la période de jeunesse ou au contraire à la période de maturité. (...) (Mais) à l'évidence, Le Manifeste est tout à la fois
l'aboutissement de l'effort intellectuel qui a mené Marx de la philosophie à la sociologie et à l'économie, et le point de départ des recherches qui l'ont conduit à la publication du (...)
premier tome du Capital en 1867. (...) La deuxième période (...) constitue une unité parce qu'elle est dominée par un livre unique, Le Capital, bien que, entre-temps et au fur et à mesure des
événements et des nécessités économiques (Karl MARX vécut difficilement, dans la pauvreté), Marx ait écrit quantité de textes de circonstances."
La question la plus importante pour lui est de cerner "ce que signifie la formule "critique de l'économie politique". D'accord avec SCHUMPETER, Raymond ARON estime,
qu'en économie, Karl MARX est un disciple de RICARDO, par ses catégories et ses méthodes d'analyse.
"Mais en même temps, Marx avait une ambition qui le mettait à part des économistes classiques : il pensait utiliser d'une certaine manière leurs concepts et leurs méthodes pour élaborer ce qu'il
appelait une critique de l'économie politique. Cette critique de l'économie politique aurait été simultanément une interprétation ou une explication du mode de fonctionnement de l'économie
capitaliste, une mise en place de l'économie capitaliste dans le développement historique des différents régimes économiques, enfin une analyse du développement nécessaire de l'économie
capitaliste vers la catastrophe finale. (...) (...) Marx avait l'idée, à la fois géniale et extrêmement difficile à réaliser, que les catégories de la pensée économique ne s'expliquaient que par
la réalité économique elle-même. Donc la critique de l'économie politique aurait été à la fois l'étude de la formation et de la mort de l'économie capitaliste et l'étude de la force et de la
faiblesse de la pensée économique appliquée à la réalité capitaliste."
En fin de compte, après avoir examiné les relations intellectuelles entre Karl MARX et Friedrich ENGELS, aspect déterminant pour la diffusion des idées révolutionnaires du
fondateur du marxisme, Raymond ARON estime que le débat central, ce qui réduit l'importance des oeuvres de jeunesse, est porté par Le Capital. Ce qui ne l'empêche pas de suivre longuement la
formation de la pensée de Karl MARX depuis sa période d'hégélien de gauche, toujours dans la perspective d'éclairer les propos du Capital.
Dans Lire Le Capital (1968), textes de conférences de 1965, Louis ALTHUSSER (1918-1990) effectue une relecture de l'oeuvre de Karl MARX, et
partant, propose une manière de le lire... Refusant de donner, en accord là avec le marxologue Raymond ARON aux idées politiques opposées aux siennes, une importance exagérée aux oeuvres de
jeunesse de Karl MARX, découvertes et réellement commentées longtemps après sa mort, il entend mettre les points sur les i :
"Car croire que le tout de la philosophie de Marx nous est donné dans les quelques phrases frémissantes de Thèses sur Feuerbach, ou dans le discours négatif de L'idéologie allemande, c'est-à dire
dans les Oeuvres de la Coupure, est se méprendre singulièrement sur les conditions indispensables à la croissance d'une pensée théorique radicalement nouvelle (...)."Depuis qu'elle a été
formulée pour la première fois dans Misère de la Philosophie de Marx et dans Le Manifeste Communiste, dit Engels, notre conception a traversé une période d'incubation, qui a bien duré 20
ans jusqu'à la publication du Capital...". En définitive, si on doit s'aider - et on doit parfois impérativement le faire car sinon certaines notions peuvent apparaître obscures - de ces oeuvres
philosophiques de jeunesse, c'est dans Le Capital que réside l'essentiel de la philosophie marxiste, même si ce monument littéraire est d'abord une oeuvre économique et politique.
Selon Louis ALTHUSSER, il faut revenir à un aspect scientifique et déterministe de la théorie marxiste, contre les interprétations et utilisations humanistes et idéologiques.
Une vraie coupure épistémologique existe selon lui entre les Manuscrits de 1844 procédant à un matérialisme historique et la conception du matérialisme dialectique de L'idéologie allemande.
Il propose une lecture de l'oeuvre de Karl MARX qui se fonde sur la distinction radicale de la science et de l'idéologie.
Et pour cela, il pense qu'il faut élucider le discours théorique du marxisme non seulement à partir des oeuvres de Karl MARX mais également dans les oeuvres pratiques des partis communistes. Ce
qui provoque un décalage entre théorie et pratique. Il veut réussir à extraire de l'oeuvre de Karl MARX, les écrits véritablement révolutionnaires des autres, notamment les écrits de jeunesse,
afin d'en dégager ceux qui sont authentiquement marxistes (Jean LACROIX). On mesure toute la difficulté d'une telle entreprise, qui revient à rechercher le moment où Karl MARX opère une critique
de sa propre philosophie antérieure... Louis ALTHUSSER pense qu'il professe en 1840-1842 un humanisme rationaliste libéral inspiré d'Emmanuel KANT et de FICHTE, en 1942-1845 un humanisme
communautaire inspiré de FEUERBACH et que c'est seulement dans les Manuscrits de 1844 que se trouve la coupure épistémologique. A partir de celle-ci, Karl MARX penserait tout expliquer par le
travail, alors qu'avant il disserte sur l'aliénation....
Ce projet scientifique, que beaucoup pensent inabouti, est évidemment fortement critiqué par de nombreux autres auteurs marxistes et des marxologues. En fin de compte, comme Alain BADIOU, il faut
peut-être discerner dans cette entreprise la constitution d'un autre marxisme qui ne serait pas celui de Karl MARX, qui s'expliquerait par une inspiration venant de SPINOZA...
Peut-être un des meilleurs vulgarisateurs de la pensée de Karl MARX, Henri LEFEBVRE (1901-1991) veut montre e, lui, la genèse de la philosophie
marxiste, sans effectuer cette coupure entre oeuvres de jeunesse et oeuvres de maturité.
"L'idéalisme hégélien se donnait (...) pour une théorie du devenir contradictoire, de l'histoire, du réel, plus encore que pour une théologie laïcisée. Mais la philosophie de Hegel, portant
dans sa tête et dans sa pensée l'"Idée" pure, s'arrogeait de ce fait le droit de juger l'histoire et de déterminer le réel et le non-réel. Du seul fait qu'il prétendait porter en lui l'Idée,
c'est-à-dire la Connaissance absolue - définitive et achevée, - il prétendait donner, dans son "système" philosophique la connaissance complète, définitive, achevée de toutes choses. De ce seul
fait, il arrêtait à lui, et à son temps, l'histoire humaine et le progrès de la connaissance. La théorie du devenir contradictoire devenait donc (par une curieuse contradiction() l'apologie du
temps, de l'époque, du "réel" existant et accompli à cette époque. Et ce paradoxe ne le cède en rien au paradoxe de l'idéalisme : le philosophe Hegel, parvenu à son "système" en réfléchissant sur
les contradictions d'une époque révolutionnaire, était devenu un réactionnaire, philosophe officiel de l'Etat prussien, grand maître de l'enseignement et apologiste de cet Etat tyrannique! Or,
dès 1837, (...) un certain nombre d'étudiants et de jeunes écrivains en philosophie avaient découvert ce "paradoxe", cette contradiction de l'hégélianisme" (...). "(Les jeunes-hégéliens ou
hégéliens de gauche insistaient sur l'aspect révolutionnaire de la dialectique de Hegel et lui rendaient sa signification de théorie du devenir, sans arrêt, à travers des contradictions toujours
renaissantes."
Ils distinguaient une pensée cachée et une pensée adaptée avec des concessions aux autorités du temps. Karl MARX s'introduit dans le milieu des jeunes hégéliens de gauche et en 1841 présente sa
thèse de doctorat : Différence entre la philosophie de la Nature de Démocrite et celle d'Epicure. Cette thèse hégélienne prépare sa "libération" de la philosophie de Hegel, tout comme les
premiers écrits de Hegel avaient préparé son émancipation de la philosophie classique.
Après avoir décrit l'attitude du jeune Karl MARX vis-à-vis de l'hégélianisme, Henri LEFEBVRE montre l'évolution de sa pensée d'une critique philosophique à la critique de
l'économie politique.
C'est dans la compréhension de Karl MARX de La phénoménologie de l'Esprit de HEGEL que se trouve, selon lui, l'origine historique du marxisme. Il en saisit le sens de la dialectique
et en prend la notion philosophique de l'aliénation. De FEUERBACH, MARX et ENGELS, dans La Sainte Famille, empruntent l'idée de l'homme total. Mais ils étendent cette idée et la transforme dans
les textes de 1844. Henri LEFEBVFRE expose cette transformation :
- la condamnation de la pure philosophie spéculative, celle de HEGEL, qui "n'est pas autre chose que la religion mise en pensées", donc une autre forme d'aliénation ;
- le "vrai matérialisme" scientifique, faisant du rapport de l'homme avec lui-même le principe de la théorie ;
- le principe positif : l'existence de l'homme comme être naturel, donné avec son organisme, ses besoins.
Selon Karl MARX, FEUERBACH a raison de substituer l'homme à l'Idée hégélienne. Mais il n'a pas compris le sens profond de l'hégélianisme (en passant, c'est un
procédé courant en philosophie, substituer à une interprétation une autre interprétation...) ; il n'a pas vu que l'homme a un histoire, et que l'histoire de l'aliénation humaine est aussi
l'histoire de l'homme. L'homme est un être social (il ne se résume pas dans le rapport de l'égoïsme avec l'amour) et pour être conscient de soi, l'homme doit gagner la puissance sur la matière.
Il agit, n'est pas passif envers la nature. Par son activité, il le modifie et se modifie dans le même mouvement, transforme jusqu'à ses sens et ses besoins. Et le rapport de l'homme avec la
nature n'a rien de mystérieux ; c'est le travail, dont l'économie politique classique a entrevu, mais sans bien le comprendre, qu'il était le fondement essentiel de l'homme. La liaison entre la
problématique du travail et la problématique de l'aliénation avec le constat de l'existence de la pauvreté et de la richesse montre où se situent les vrais problèmes. Le communisme consiste
précisément à dépasser l'aliénation, à la possibilité pour "le retour complet, conscient, accompli à travers toute la richesse du développement, de l'homme à soi-même en tant qu'homme
social."
Henri LEFEBVRE, contrairement à la tentative de Louis ALTHUSSER, montre la logique, d'écrits en écrits, du cheminement intellectuel de Karl MARX. Et la
meilleure manière de comprendre le marxisme de Karl MARX est effectivement de retrouver les fils conducteurs qui partent des premières oeuvres de jeunesse et mènent au Capital.
Henri LEFEBVRE, Pour connaitre la pensée de Karl MARX, Bordas, 1966 ; Louis ALTHUSSER, Etienne BALIBAR, Lire Le Capîtal, tomes I et ii, François Maspéro, Petite
Collection Maspéro, 1970-1971 ; Raymond ARON, Le Marxisme de Marx, Editions du Fallois, collection Le livre de poche Histoire, 2002.
Jean LACROIX, Althusser et le marxisme, sur Internet : http://www.girafe-info.net/jean_lacroix/althuss.htm
PHILIUS