Mardi 23 juin 2009 2 23 /06 /Juin /2009 14:36
                    Dans sa périodisation de la philosophie américaine, Gérard DELEDALLE considère que "la période qui va de l'indépendance à la reconstruction des Etats-Unis après la guerre de Sécession (1776-1865) est celle où la civilisation américaine prend forme. Les problèmes auxquels se heurte la jeune république sont l'affaire de tous et font appel au sens pratique et à la responsabilité de chacun. Il s'agit de mettre à l'épreuve dans tous les domaines le principe de la démocratie jeffersonienne.' On expérimente à tout va, des idées sociales, des innovations techniques (qui ratent souvent), des clubs où l'on débat de l'avenir des États. Dans les universités qui se créent un peu partout des professeurs de philosophies dûment diplômés ou auto-proclamés se multiplient. A l'enseignement d'Emmanuel KANT, au transcendantalisme européen de la raison, s'oppose "un transcendantalisme du sentiment".  Le même auteur range sous le nom de transcendantalisme "la première aventure intellectuelle de cette destinée (celle de l'Amérique en train de se faire). Le transcendantalisme est le premier mouvement philosophique américaine, mais ce n'est qu'un mouvement de révolte, faute d'avoir trouvé un Jeffeson pour le transformer en mouvement révolutionnaire."
            Dans cette périodisation, on trouve donc ainsi des philosophes comme William Ellery CHANNING (1780-1842), Ralph Waldo EMERSON (1803-1882) et son disciple Henry David THOREAU (1817-1862) et Henry JAMES (1811-1882).

             William Ellery CHANNING dans The moral argument against calvinism (1809) dénonce une doctrine religieuse qui professe la corruption naturelle de l'homme et la prédestination, contraire à la croyance en la bonté et en la justice de Dieu. Dans Likeness to God (1826) il écrit notamment : "L'idée de Dieu, sublime et redoutable, est l'idée de notre propre nature spirituelle, purifiée et élargie à l'infini (...) Dieu est un autre nom de l'intelligence humaine hors d'atteinte de toute erreur et imperfection, et étendue à toute vérité possible. (...) Il en va de même de toutes les perfections morales de ma Déité. Nous ne les comprenons que par notre nature morale (...) Ce n'est que par l'énergie de la pensée qui nous permet d'adapter des moyens divers et complexes à des fins lointaines (...) que nous comprenons l'intelligence créatrice qui a établi l'ordre, les relations et l'harmonie de la nature. Nous voyons Dieu autour de nous parce qu'il demeure en nous.".
Par ailleurs, il ne se positionne guère sur les grands problèmes de société, notamment l'esclavage, pour lequel il prend l'attitude moyenne de ses contemporains (moyenne dans le sens de ceux qui peuvent participer à la nouvelle république, bien entendu...)

            Ralph Waldo EMERSON, débord poète et essayiste, est considéré comme l'auteur d'une véritable déclaration d'indépendance intellectuelle des Etats-Unis, par sa conférence de 1837, The American scholar". Il se fait le chantre d'un homme nouveau dans un monde nouveau. Dualiste, opposé à la science en général, opposant constamment l'homme à la société, le citoyen du Massachusetts prône la solitude tant en acceptant la société, fatale. Influence par MONTAIGNE et GOETHE, ainsi que par les religions orientales (hindouisme, confucianisme, soufisme), il ne cesse de rechercher dans la nature une connaissance de l'homme (Nature - 1836 ; Conduct of life - 1860). Sur un territoire considéré comme vierge par la civilisation occidentale, sa philosophie a une résonance importance.

           Henry David THOREAU, connu en Europe pour son essai sur la Désobéissance civile (1849) est un philosophe de la condition humaine. Végétarien modéré, anti-esclavagiste, anticonformiste jusqu'à tenter un essai de solitude radicale (décrit dans Walden ou la vie dans les bois - 1854), il dit prendre au sérieux la conception jeffersonienne de la démocratie. Opposé lui aussi à la science, "insulte à la nature", il défend dans le Massachusetts notamment la théorie de l'évolution de Charles DARWIN. Son oeuvre influence encore aujourd'hui les partisans des droits civiques et les pacifistes, ces derniers à cause de son approche de la non-coopération avec les forces oppressives de la société. De nombreux auteurs et hommes politique, du Mahatma GANDHI à Martin LUTHER-KING et après d'ailleurs, s'inspirent de sa conception non-violente de la vie.

         Henry JAMES, à l'inverse des précédents, même s'il n'est pas moins anti-conformiste que David Henry THOREAU, ne voit pas dans l'individu le recours ultime ni ne partage la doctrine de la confiance en soi, hanté qu'il est par l'idée du péché originel. Ecrivain prolifique (romans, nouvelles, pièces de théâtres), critique littéraire reconnu parmi les premiers, il compose une oeuvre hérétique à bien des égards (anti-ecclésiastique jusqu'au bout des ongles...) qui baigne dans une sorte de déisme finalement très populaire.

       Les Etats-Unis travers une période où le problème de l'esclavage polarise de plus en plus l'opinion publique. La question raciale divise bien entendu jusqu'aux philosophes : Francis LIEBER (1800-1872) contre l'esclavage, John Cadwelle CALHOUN (1782-1850) pour, Francis WAYLAND (1796-1865) contre, Richard FULLER pour...

       Un fait nouveau dans l'histoire de la philosophie américaine est l'apparition de l'idéalisme, dans sa version hégélienne, après 1848 (après l'échec des révolutions de 1848 en Europe, qui marque également par ailleurs Karl MARX). Un immigrant allemand, Henry BROKMEYER fonde le "mouvement de Saint Louis", qui se charge de traduire et de diffuser les oeuvres de Friedrich HEGEL, et de les utiliser pour résoudre les problèmes américains. Henry BROKMEYER applique la dialectique hégélienne à la guerre de Sécession. Il ajoute à ses propres travaux les traductions des auteurs philosophiques allemands et crée en 1867 la seule revue philosophique américaine existante pendant 25 ans, The Journal of Speculative Philosophy. C'est par cette revue que passe ensuite l'influence européenne sur la philosophie américaine, et pas seulement des écrits philosophiques, mais également des oeuvres qui provoquent d'intenses débats, comme l'Origine des espèces de Charles DARWIN.

           Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck université, collection Le point philosophique, 1998 ; Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, collection Bouqins, 1981.

Par GIL - Publié dans : PHILOSOPHIE POLITIQUE
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