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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 14:33
              Civil Desobedience est un essai du philosophe Henry David THOREAU (1817-1862) rédigé en 1849, qui se fonde sur son expérience personnelle de refuseur d'impôt pour la guerre.
  En juillet 1846, il fut emprisonné pendant une nuit (car ses amis payèrent la caution, à son grand dépit) pour ne pas avoir payé un impôt à l'Etat du Massachusetts où il vit, à qui il reprochait de soutenir l'esclavage dans le Sud et de participer à la guerre contre le Mexique.
      
      Il s'agit d'un très court essai, qui tient sur une quinzaine de pages dactylographiées, mais qui eut un retentissement important surtout après le XIXème siècle. Il fonde, avec le Discours de la servitude volontaire d'Étienne de LA BOÉTIE, le concept de la désobéissance civile.

       "De grand coeur, commence t-il, j'accepte la devise "Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins" et j'aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également : "que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout" et lorsque les hommes y seront préparés, ce sera le genre de gouvernement qu'ils auront. Tout gouvernement n'est au mieux qu'une "utilité", mais la plupart des gouvernements, d'habitude, et tous les gouvernements, parfois, ne se montrent guère utiles. Les nombreuses objections - et elles sont de taille - qu'on avance contre une armée permanente méritent de prévaloir ; on peut aussi finalement les alléguer contre un gouvernement permanent. L'armée permanente n'est que l'arme d'un gouvernement permanent. Le gouvernement lui-même - simple intermédiaire choisi par les gens pour exécuter leur volonté -, est également susceptible d'être abusé et perverti avant que les gens puissant agir par lui. Témoin en ce moment la guerre du Mexique, oeuvre d'un groupe relativement restreint d'individus qui se servent du gouvernement permanent comme d'un outil ; car au départ, jamais les gens n'auraient consenti à cette entreprise."
 
      A travers le gouvernement américain, et à propos d'une guerre précise, Henry David THOREAU formule en fait un argumentaire contre tout gouvernement et toute guerre, sans pour autant tomber d'emblée dans une demande immédiate de "point de gouvernement". Il formule l'impératif d'un gouvernement "qui commande son respect". Or précisément, comme la seule obligation pour l'homme est de faire le bien, comme souvent le gouvernement est corrompu, "il n'est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien". 
   Il déplore l'habitude de la masse des hommes qui sert l'État, "non point en humains, mais en machines avec leur corps".  Le ton de sa diatribe contre l'armée permanente ne quitte pas le texte un seul instant. "C'est eux l'armée permanente, et la milice, les geôliers, les gendarmes, la force publique, etc. La plupart du temps sans exercer du tout leur libre jugement ou leur sens moral ; au contraire, ils se ravalent au niveau du bois, de la terre et des pierres et on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service." "Quelle attitude doit adopter aujourd'hui un homme face au gouvernement américain? Je répondrai qu'il ne peut sans déchoir s'y associer. Pas un instant, je ne saurais reconnaître pour mon gouvernement cette organisation politique qui est aussi le gouvernement de l'esclave"." "En langage clair, ce n'est pas la kyrielle de politiciens du Sud qui s'oppose à une réforme au Massachusetts, mais la kyrielle de marchands et de fermiers qui s'intéressent davantage au commerce et à l'agriculture qu'à l'humanité et qui ne sont nullement prêts à rendre justice à l'esclave et au Mexique, à tout prix.".
    Logiquement, il déclame contre la manière dont les gens votent, non seulement dans un critique du système électoral en général ("tout vote est une sorte de jeu, comme les échecs ou le trictrac, avec en plus une légère nuance morale où le bien et le mal sont l'enjeu..."), mais précisément dans une critique du système des Conventions pour choisir les candidats, qui est devenu une tradition aux États-Unis. En un sens, il reflète l'intérêt "molasse" des gens pour ces Conventions,  et dans l'ensemble l'opinion publique n'a que peu d'intérêts pour les votes fédéraux, mais il va un peu plus loin :
"L'erreur la plus vaste et la plus répandue exige pour la soutenir (la Convention prévue à ce moment-là à Baltimore pour choisir un candidat à la Présidence) la vertu la plus désintéressée. Le léger reproche auquel se prête d'habitude la vertu de patriotisme, ce sont les âmes nobles qui sont les plus susceptibles de l'encourir. Les gens qui, tout en désapprouvant le caractère et les mesures d'un gouvernement, lui concèdent leur obéissance et leur appui sont sans conteste ses partisans les plus zélés et par là, fréquemment, l'obstacle le plus sérieux aux réformes. D'aucuns requièrent l'État de dissoudre l'Union, de passer outre aux injonctions du Président. Pourquoi ne pas la dissoudre eux-mêmes - l'union entre eux et l'État - en refusant de verser leur quote-part au Trésor? N'ont-ils pas vis-à-vis de l'État la même relation que l'État vis-à-vis de l'Union? Et les mêmes raisons qui les ont empêchés de résister à l'Union, ne les ont-elles pas empêchés de résister à l'État?"
   
      David Henri THOREAU, continuant de développer son essai, abouti donc à la chaîne de raisonnement qui va de l'existence des lois injustes, d'un État injuste, d'un gouvernement injuste, d'une guerre injuste, au refus de participer à ces injustices. Et cela dans une confrontation directe avec le représentant de l'État, le percepteur.  Il conseille d'ailleurs de manière ironique au percepteur inhabitué et interloqué face à ce refus d'acquitter l'impôt, s'il veut faire quelque chose, de démissionner.
    il lie d'ailleurs la capacité de faire ce refus à un détachement des richesses que tout bon citoyen devrait avoir. Il rejoint là ses réflexions sur la corruption de l'homme par ce qu'il possède, par sa propre propriété, et sa rupture d'avec la nature. Il déplore une fois encore l'attitude de ses concitoyens : "En m'entretenant avec les plus affranchis de mes concitoyens, je m'aperçois qu'en dépit de tous leurs propos concernant l'importance et la gravité de la question (la participation aux injustices), et leur souci de la tranquillité publique, le fort et le fin de l'affaire c'est qu'il ne peuvent se passer de la protection du gouvernement en place et qu'ils redoutent les effets de leur désobéissance sur leurs biens et sur leur famille".

       Une partie du texte décrit les conditions de sa très courte incarcération, après n'avoir payé "aucune capitation depuis six ans". Il note que l'État "n'affronte jamais délibérément le sens intellectuel et moral d'un homme, mais uniquement son être physique, ses sens".
     Le reste du texte apparaît apaisé (il comprend ces gens qui ne peuvent/veulent pas s'opposer comme lui au gouvernement), jusqu'à dire qu'il n'a jamais refusé de payer les taxes de la voirie et qu'il ne souhaite pas se quereller avec quiconque, "homme ou nation, ni couper les cheveux en quatre, ni avancer de subtiles distinctions", mais c'est pour livrer à la fin à une critique radicale, quasiment définitive de l'État.
"L'autorité du gouvernement, même de celui auquel je veux bien me soumettre - car j'obéirai de bon coeur à ceux qui ont des connaissances et des capacités supérieures aux miennes et, sur bien des points, même à ceux qui n'ont ni ces connaissances ni ces capacités - cette autorité est toujours impure. En toute justice, elle doit recevoir la sanction et l'assentiment des gouvernés. Elle ne peut avoir sur ma personne et sur mes biens d'autre vrai droit que celui que je lui concède. L'évolution de la monarchie absolue à la monarchie parlementaire, et de la monarchie parlementaire à la démocratie, montre une évolution vers un respect véritable de l'individu."
"Le philosophe chinois lui-même avait assez de sagesse pour considérer l'individu comme la base de l'Empire. La démocratie telle que nous la connaissons est-elle l'aboutissement ultime du gouvernement? Ne peut-on franchir une nouvelle étape vers la reconnaissance et l'établissement des droits de l'homme? Jamais il n'y aura d'État vraiment libre et éclairé, tant que l'État n'en viendra pas à reconnaître à l'individu un pouvoir supérieur et indépendant d'où découlerait tout le pouvoir et l'autorité d'un gouvernement prêt à traiter l'individu en conséquence. Je me plais à imaginer un État enfin, qui se permettrait d'être juste pour tous et de traiter l'individu avec respect, en voisin ; qui même ne trouverait pas incompatible avec son repos que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui, du moment qu'ils rempliraient tous les devoirs envers les voisins et leurs semblables. Un État, qui porterait ce genre de fruit et accepterait qu'il tombât sitôt mûr, ouvrirait la voie à un État encore plus parfait, plus splendide, que j'ai imaginé certes, mais encore vu nulle part."
    Autant écrire que le meilleur État est un État mort.

Le texte de La désobéissance civile utilisé est l'édition électronique publiée par Yann FORGET sur Internet. (www.forget-me.net/Thoreau).  Il est disponible sous de très nombreuses formes et très facile à obtenir.
Quelques éditions plus ou moins complètes sont accompagnées d'un commentaire plus ou moins étendu. Certaines insistent  sur le retour ou la symbiose avec la nature, d'autres sur le concept de désobéissance civile.
On peut préférer le recueil de textes traduits de l'anglais et présentés par Léon BAZALGETTE (1873-1928) : Désobéir, Anthologie politique et réfractaire en sept parties : La vie sans principe ; Désobéir aux lois ; L'esclavage chez nous ; Pour John Brown ; Ses derniers moments ; Marcher ; L'hôte. Aux éditions aden, de juin 2013. 
 
 
Complété le 12 février 2018. Relu le 31 mars 2019.

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