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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 12:52
          Si nous choisissons ici une seconde oeuvre de Sigmund FREUD, ce n'est pas parce que nous nous attachons à une lecture orthodoxe de la psychanalyse. Qu'elle soit commentée positivement ou critiquée de fond en comble, celle qui porte le nom de Totem et tabou reste un point de départ obligé, une référence, lorsque des auteurs veulent aborder des thèmes touchant à la fois la psychanalyse et l'anthropologie. Même René GIRARD, qui se déclare opposé à la philosophie d'ensemble de la psychanalyse freudienne doit passer par cette fameuse théorie du meurtre du père fondateur de la civilisation, thème présent dans les mythes d'Oedipe, pour affirmer sa propre vision du rôle des religions. De même les dictionnaires de la psychanalyse en font une entrée des plus fournies, comme le dernier Dictionnaire de la psychanalyse (réédité en 2011), d'Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON...
 
L'oeuvre...

         Totem et Tabou, publié en 1913 (Totem und tabu) constitue le premier livre dans lequel l'auteur aborde la psychologie collective, une psychanalyse collective. Sigmund FREUD souhaite établir une véritable théorie de la culture, basé sur les correspondances entre la vie primitive d'un côté, la personnalité des névrosés et des enfants de l'autre.
        Le livre se compose de 4 parties, la peur de l'inceste, Le tabou et l'ambivalence des sentiments, L'animisme, magie et toute puissance des idées et Le retour infantile du totémisme.
Le découpage ne doit pas faire illusion ; il s'agit bien de quatre essais distincts dans l'esprit de l'auteur. En outre, dans chacun d'eux, se mêlent considérations psychanalytiques, anthropologiques, historiques qui en font des oeuvres difficiles, surtout pas résumables par la théorie du meurtre du père. Michèle PORTE écrit à ce propos : "L'oeuvre est difficile du fait de sa construction complexe, du maniement de l'analogie, de l'extrême puissance interprétative des analyses, de la richesse conceptuelle - la projection, l'ontogenèse de la conscience morale, le Moi-réalité du début et le Moi-plaisir y sont aussi étudiés -, enfin, du fait des "haies d'épines de littérature et de références (lettre à Ferenczi, 13 mai 1913). Elle réfère le complexe d'Oedipe à un mythe scientifique que l'on retrouve, modifié, chez la plupart des psychanalystes ultérieurs."

       Dans un avant-propos, Sigmund FREUD avertit : "Ce livre, tout en s'adressant à un public de non-spécialistes, ne pourra cependant être compris et apprécié que par des lecteurs déjà plus ou moins familiarisés avec la psychanalyse. il se propose de créer un lien entre ethnologues, linguistes, folkloristes, etc, d'une part, et psychanalystes de l'autre, sans prétendre donner aux uns et aux autres ce qui leur manque : aux premiers une initiation suffisante à la nouvelle technique psychologique ; aux derniers, une maîtrise suffisante des matériaux qui attendent leur élaboration.(...) Les deux sujets annoncés dans le titre du livre, le totem et le tabou, n'y sont pas traités de la même manière. Le problème du tabou y reçoit une solution que je considère à peu près définitive et certaine. Il n'en est pas de même du totémisme, au sujet duquel je dois déclarer modestement que la solution que j'en propose est seulement celle que les données actuelles de la psychanalyse semblent justifier et autoriser."

        La peur de l'inceste débute par l'admission d'une hypothèse : il existe une comparaison possible entre la "psychologie des peuples primitifs" et la psychologie des névroses. Il s'agit de trouver les points communs et de voir sous un jour nouveau l'une et l'autre.
Presque partout, existe la loi "d'après laquelle les membres d'un seul et même totem ne doivent pas avoir entre eux de relations sexuelles, par conséquent ne doivent pas se marier entre eux". Cette loi de l'exogamie est inséparable du système totémique.  Sigmund FREUD s'appuie beaucoup sur des études qualifiées dans certaines polémiques de seconde main. Edward WESTERMACK (1862-1939), auteur d'une monumentale Histoire du mariage, Walter Balling SPENCER (1860-1929) et James GILLEN (1855-1912) auteurs de The native tribes of Central Australia (1899), James George FRAZER (1854-1941) auteur de The Melanesians et Ernest CRAWLEY auteur de The magistic Rose de 1902 sont-ils des auteurs de seconde main? En tout cas, dans une note importante, Sigmund FREUD signale la difficulté que les travaux sur place et les théories élaborées ne sont pas toujours effectués par les mêmes auteurs. C'est à partir de leurs études qu'il établit des comparaisons avec son expérience clinique :
   "...la phobie de l'inceste, qui existe chez les sauvages, est depuis longtemps connue comme telle et n'a pas  besoin d'interprétation ultérieure. Tout ce que nous pouvons ajouter à la conception régnante, c'est que la crainte de l'inceste constitue un trait essentiellement infantile et s'accorde d'une façon étonnante avec ce que nous savons de la vie psychique des névrosés". "Nous sommes ainsi amenés à voir dans l'attitude incestueuse à l'égard des parents le complexe central de la névrose (...). "Nous sommes obligés d'admettre que cette résistance (sur le rôle de l'inceste) découle surtout de la profonde aversion que l'homme éprouve pour ses désirs incestueux d'autrefois, aujourd'hui complètement et profondément refoulés. Aussi n'est-il pas sans importance de pouvoir montrer que les peuples primitifs éprouvent encore d'une façon dangereuse, au point de se voir obligés de se défendre contre eux par des mesures excessivement rigoureuses, les désirs incestueux destinés à se perdre un jour dans l'inconscient." 
Nous ne comprenons pas toujours ce que l'auteur entend par là, si nous ne savons pas que Sigmund FREUD, comme beaucoup à son époque, croient à la transmission héréditaire de certains comportements expérimentés au cours des âges, dans une forme amoindrie ou accrue selon les cas. Il pense donc pouvoir comparer l'existence du tabou de l'inceste dans les sociétés primitives - comprises comme étant la "copie" des sociétés très anciennes, sans "dégradation culturelle" - au refoulement du désir de l'inceste constaté dans les symptômes des névrosés, et plus loin chez l'enfant lors de son développement.

         Dans le second essai, Le tabou et l'ambivalence des sentiments, Sigmund FREUD explique que le tabou "est une série de limitations auxquelles ces peuples primitifs se soumettent ; ils ignorent les raisons de telle ou telle interdiction et l'idée ne leur vient même pas de les rechercher ; ils s'y soumettent comme à des choses naturelles et sont convaincus qu'une violation appellerait automatiquement sur eux le châtiment le plus rigoureux.". "Sont "tabou" toutes les personnes, toutes les localités, tous les objets et tous les états passagers qui possèdent cette mystérieuse propriété ou en sont la source. Est encore "tabou" au sens littéral du mot, tout ce qui est à la fois sacré, dépassant la nature des choses ordinaires, et dangereux, impur, mystérieux. Ce mot et le système qu'il désigne expriment un ensemble de faits de la vie psychique dont le sens semble nous échapper. Nous sommes tentés de croire de prime abord que ces faits ne peuvent nous devenir intelligibles, tant que nous n'avons pas examiné d'un peu plus près la croyance aux esprits et aux démons, si caractéristiques de ces cultures primitives.".
  Après une mise en garde dans l'analogie entre le tabou et de la névrose obsessionnelles qui "peut être purement extérieure, ne porter que sur les manifestations symptomatiques", il cite ce qui apparaît la plus frappante des ressemblances "qui consiste en ce que les prohibitions sont aussi peu motivées que le tabou et ont des origines tout aussi énigmatiques".
Ces ressemblances sont au nombre de quatre :
- absence de motivation des prohibitions ;
- fixation en vertu d'une nécessité interne ;
- facilité de déplacement et contagiosité des objets prohibés ;
- existence d'actes et de règles cérémonieux découlant des prohibitions.
     "la principale caractéristique de la constellation psychologique ainsi fixée consiste en ce qu'on pourrait appeler l'attitude ambivalente de l'individu à l'égard de l'une de ses propres actions. Il est toujours tenté d'accomplir cette action - l'attouchement - mais il en est à chaque fois retenu par l'horreur qu'elle lui inspire. L'opposition entre les deux courants n'est pas facile à aplanir, car (...) leur localisation dans la vie psychique est telle qu'une rencontre, une collision entre eux est impossible. La prohibition est nettement présente à la conscience, tandis que le plaisir de toucher, qui subsiste cependant d'une façon permanente, est inconscient, l'individu ne sachant rien sur lui."  Poursuivant sa réflexion, il pense que "Les tabous seraient des prohibitions très anciennes qui auraient été autrefois imposées de l'extérieur à une génération d'hommes primitifs, ou qui auraient pu lui être inculquées par une génération antérieure. Ces prohibitions portaient sur des activités qu'on devait avoir une forte tendance à accomplir. Elles se sont ensuite maintenues de génération en génération, peut-être seulement à la faveur de la tradition, transmise par l'autorité paternelle et sociale. Il se peut aussi qu'elles soient devenues une partie "organique" de la vie psychique des générations ultérieures."
 "Les prohibitions tabou les plus anciennes et les plus importantes sont représentées par les deux lois fondamentales du totémisme : on ne doit pas tuer l'animal totem et on doit éviter les rapports sexuels avec des individus de sexe opposé appartenant au même totem.". "L'homme qui a enfreint un tabou devient tabou lui-même, car il possède la faculté dangereuse d'inciter les autres à suivre son exemple : pourquoi ce qui est défendu aux autres lui serait-il permis? Il est donc réellement contagieux, pour autant que son exemple pousse à l'imitation, et c'est pourquoi il doit être exilé". "Lorsque la violation d'un tabou peut être corrigée par une expiation ou un repentir, qui signifient renonciation à un bien ou à une liberté, nous obtenons la preuve que l'obéissance à la prescription tabou était elle-même renonciation à quelque chose qu'on aurait volontiers désiré."
 Approfondissant son étude, il examine les tabou des seigneurs et le tabou des morts. Dans les deux cas, les prescriptions fonctionnent comme les symptômes des névroses, par la crainte de la tentation. Sigmund FREUD se livre ensuite à une réflexion sur la projection, tant chez l'homme moderne que chez l'homme primitif. Les hommes primitifs ont construits leur image du monde, en projetant au dehors leurs perceptions internes ; et cette image influence toutes ses pensées et toutes ses actions, de la même manière que l'enfant ou le névrosé.  "Dans la vie psychique du primitif, l'ambivalence joue un rôle infiniment plus grand que dans celle de l'homme civilisé de nos jours. La diminution de cette ambivalence a eu pour corollaire la disparition progressive du tabou, qui n'est qu'un symptôme de compromis entre les deux tendances en conflit. En ce qui concerne les névrosés, qui sont obligés de reproduire et cette lutte et le tabou qui en résulte, nous dirons qu'ils sont nés avec une constitution archaïque, représentant un reste atavique, dont la répression, exigée par les convenances de la vie civilisée, leur impose une dépenses énorme d'énergie psychique." Sigmund FREUD situe là l'origine de la conscience morale, par le remords face à la transgression possible d'un tabou.

        Le troisième essai, Animisme, magie et toute puissance des idées, se penche sur la manière "dont les peuples primitifs connus, disparus ou encore existants, concevaient la nature et le monde." La place énorme de la magie dans la vie primitive provient du fait "qu'elle doit servir aux fins les plus variées : soumettre les phénomènes de la nature à la volonté de l'homme, protéger l'individu contre les ennemis et les dangers et lui donner le pouvoir de nuire à ses ennemis". La pérennité de "l'usage" de la magie provient de la similitude entre l'action accomplie et le phénomène dont la production est désirée. Les lois naturelles sont facilement remplacées alors par des lois psychologiques. Les choses s'effacent devant leurs représentations, tous les changements imprimées aux choses sont finalement des changements faites aux représentations, tout en pensant que ces représentations forment la réalité réelle. C'est comme cela que s'enchaînent les superstitions, et ce n'est que progressivement, que l'homme passe d'une phase animiste à une phase religieuse et enfin à une phase scientifique, et il nous est facile, écrit Sigmund FREUD, de suivre ainsi le cours de l'évolution de la toute-puissance des idées.  "Nous trouvons alors qu'aussi bien dans le temps que par son contenu, la phase animiste correspond au narcissisme, la phase religieuse au stade d'objectivation, caractérisée par la fixation de la libido aux parents, tandis que la phase scientifique a son pendant dans cet état de maturité de l'individu qui est caractérisé par la renonciation à la recherche du plaisir et par la sublimation du choix de l'objet extérieur aux convenances et aux exigences de la réalité." "Alors que la magie utilise encore la totalité de la toute-puissance des idées, l'animisme a cédé une partie de cette toute-puissance aux esprits, ouvrant la voie à la religion". Mais quel est le moteur de cette évolution? Pour le fondateur de la psychanalyse, il semble que ce soient les restrictions morales auxquelles les hommes se soumettent de plus en plus, oubliant jusqu'aux origines de celles-ci, dont l'auteur dit ne pas vouloir se préoccuper par ailleurs... Un des indices dans cette évolution se trouve dans l'analyse du rêve, mais il faut dire que lorsque nous lisons le texte, nous nous apercevons que nous sommes loin de suivre une argumentation linéaire. L'auteur ne cesse dans le développement de ses lignes de faire appel à des éléments comme l'art et l'histoire, et de revenir en arrière souvent.

       Sans doute plus clair est le quatrième essai, Le retour infantile du totémisme, qui débute sur le phénomène de la religion. Partant des études de REINACH (Cultes, mythes et religions, 1909) qu'il critique pour insuffisance et de FRAZER à nouveau, il tente de se faire une idée du totémisme primitif. Il passe alors en revue les théories à ce sujet, nominalistes (Herbert SPENCER), sociologiques (Émile DURKHEIM), psychologiques (WUNDT...) pour conclure sur l'exogamie, où il relève la confusion du traitement théorique des matériaux recueillis sur le terrain. Il tente une clarification en préférant certaines approches, celles qui voient dans l'exogamie une institution destinée à préserver contre l'inceste. Citant FRAZER encore, dont il reproduit l'argumentation. Au lieu de conclure de l'interdiction légale de l'inceste, on doit plutôt penser à l'existence d'un instinct naturel poussant à l'inceste, et que si la loi réprouve cet instinct comme tant d'autres, c'est parce que les hommes civilisés se sont rendus compte que la satisfaction de ces instincts naturel serait nuisible au point de vue social. Transposant cet élément de l'ethnologie en psychanalyse, Sigmund FREUD remplace l'animal totémique par le père.
  "Le résultat de notre substitution est très intéressant. Si l'animal totémique n'est autre que le père, nous obtenons en effet ceci : les deux commandements capitaux du totémisme, les deux prescriptions tabou qui en forment le noyau, à savoir la prohibition de tuer le totem et celle d'épouser une femme appartenant au même totem, coïncident, quant à leur contenu, avec les deux crimes d'Oedipe, qui a tué son père et épousé sa mère, et avec les deux désirs primitifs de l'enfant dont le refoulement insuffisant ou le réveil forment peut-être le noyau de toutes les névroses. Si cette ressemblance n'est pas un simple jeu du hasard, elle doit nous permettre d'expliquer la naissance du totémisme aux époques les plus reculées. En d'autres termes, nous devons réussir à rendre vraisemblable le fait que le système totémique est né des conditions du complexe d'Oedipe, tout comme la zoophilie du "petit Hans" et la perversion du "petit Arpad"."
Abordant dans la foulée le sacrifice, Sigmund FREUD, utilisant les travaux de Robertson SMITH sur la religion des sémites, indique surtout l'identification de l'animal sacrifié avec l'ancien animal totémique.
"La mise à mort de l'animal est assimilée à un meurtre, comme s'il portait sur un membre de la tribu et ce meurtre ne doit être effectué qu'en observant les mêmes précautions et les mêmes garanties contre tout reproche possible". "Le mystère sacré de la mort de l'animal se justifie par le fait que c'est ainsi seulement que peut s'établir le lieu unissant les participants entre eux et leur dieu". Il signale qu'après le sacrifie de l'animal totémique, suit le deuil, et suit la fête joyeuse. "La psychanalyse nous a révélé que l'animal totémique servait en réalité de substitut au père, et ceci nous explique la contradiction (...) d'une part, la défense de tuer l'animal, d'autre part, la fête qui suit sa mort, fête précédée d'une explosion de tristesse. L'attitude affective ambivalente qui, aujourd'hui encore, caractérise le complexe paternel chez nos enfants et se prolonge quelquefois jusque dans la vie adulte s'étendrait également à l'animal totémique qui sert de substitut au père".
   La théorie darwinienne n'accorde bien entendu aucune place aux débuts du totémisme, et pourtant Sigmund FREUD semble s'y appuyer en supposant (comme Darwin, écrit-il) un père violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femmes et chassant ses fils au fur et à mesure qu'ils grandissent. Sur cela, il construit la désormais fameuse scène du meurtre du père, tentant d'imaginer le premier groupement d'hommes. En se basant sur la fête totémique, "... un jour, les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l'existence de la horde paternelle. Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d'eux, pris individuellement, aurait été incapable de faire.". Vient alors la première fête de l'humanité. Mais le sentiment de culpabilité du fils a engendré les deux tabou fondamentaux du totémisme. La suite du texte s'ingénie à apporter des éléments qui corroborent cette vision, liant sacrifices humains et sacrifices animaux, mettant en relation la doctrine du péché originel très présente dans le christianisme, l'humanité avouant alors franchement sa culpabilité dans l'acte criminel originel. Il termine sur un nouvel examen du complexe d'Oedipe, dans lequel on retrouve selon lui, les commencements à la fois de la religion, de la morale, de la société et de l'art. Mais pas tout-à fait, il termine en fait par une mise en garde de trop se fixer sur l'hypothèse qu'il vient d'émettre.
 
La postérité de l'oeuvre...

       Au-delà de l'aspect sensationnel sur les lecteurs de cette théorie du meurtre du père, Totem et tabou ouvre tout simplement la voie à la réflexion en anthropologie et en psychanalyse, entre les apports respectifs de ses deux disciplines.
  Cet ouvrage suscite dès sa parution une grande polémique sur l'universalité de la psychanalyse (notamment du complexe d'Oedipe) et sur la nature profonde du totémisme. Une part de cette polémique continue aujourd'hui et toute discussion sur l'origine de la culture mentionne Totem et Tabou comme ouvrage incontournable.
      
    Si toute réflexion sur l'origine de la culture passe par la lecture de Totem et tabou, ne serait-ce qu'en raison de nombreux questionnements que ce livre soulève chez ses contemporains et même encore aujourd'hui, plus d'un siècle plus tard, cela n'empêche pas les critiques sévères des anthropologues, des sociologues  et même (surtout?) des psychanalystes de s'exprimer. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON s'en font d'ailleurs l'écho : "Avec Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci et L'homme Moïse et la religion monothéiste, Totem et tabou figure parmi les livres les plus critiqués de Freud. Tous trois renferment en effet des erreurs manifestes et des interprétations erronées qui n'échappèrent pas au regard vigilant des spécialistes de l'art, de l'anthropologie et de l'histoire des religions. Et pourtant, ces trois livres sont de véritables chefs d'oeuvre, autant par leur écriture, digne de la meilleure littérature romanesque du XIXe siècle, que par le défi qu'ils lancent au raisonnement scientifique.
C'est dans la correspondance avec Sandor Ferenczi, son disciple préféré, que l'on saisit mieux l'exalatation qui s'empare de Freud quand il aborde le domaine de l'anthropologie pour l'investir à la manière d'un général. Avec cette histoire de totem et de tabou, il croit tenir son meilleur travail depuis L'interprétation du rêve et se réjouit à l'idée de soulever une nouvelle tempête d'indignation." C'est que l'enjeu est de taille, puisqu'il s'agit là ni plus ni moins que de l'avenir de l'école psychanalytique et de sa direction. En 1911, un an après la création de l'International Psychoanalytical Association (IPA), Freud est contesté, tandis qu'il veut tenir lui-même la distance par rapport à ses "collègues". C'est l'analyse psychanalytique elle-même qui fait le mieux comprendre ce dilemme du Père par rapport à ses Fils, notamment ceux qui le quittent déjà (Wilhelm Stekel et Alfred Adler) ou qui vont bientôt le quitter (Carl Gustav Jung).  "Comment éviter ce genre de dissidence? Comment promulguer des lois qui préservent la liberté de chacun sans entraver celles des autres? Comment inventer pour la psychanalyse des règles techniques et éthiques valables dans tous les pays, mais respectueuse des différences culturelles? Comment donner enfin une signification universelle au complexe d'Oedipe, pivot conceptuel de l'édifice freudien? Telles sont alors les questions débattues entre Freud et ses deux principaux lieutenants : Jung et Ferenczi."
"Tandis que Jung affirme que le père est toujours celui qui interdit l'inceste, Frenczi soutient que l'homme primitif s'est développé, depuis la nuit des temps, en symbiose avec le destin géologique de la terre mère. Freud, pour sa part, souhaite apporter une explication globale de l'origine des sociétés et de la religion à partir des données de la psychanalyse, autrement dit en donnant un fondement historique au mythe d'Oedipe, et à l'interdit de l'inceste et en montrant que l'histoire individuelle de chaque sujet n'est que la répétition de l'histoire de l'humanité elle-même." C'est d'ailleurs cette liaison-confusion entre ontogenèse et phylogenèse qui, dans son oeuvre, est l'un des aspects les plus contestés.
"Le titre du livre trahissait l'ambition théorique et inscrivait l'ouvrage dans la tradition de l'anthropologie évolutionniste de la fin du XIXe siècle. Emprunté à la langue algonquine parlée sur les Grands Lacs nord-américains, le mot totem avait été introduit en 1791. Il donna naissance ensuite, à travers l'oeuvre de Johon Ferguson McLennan (1827-1881), à la théorie du totémisme qui passionna la première génération des anthropologues, de même que l'hystérie fascinait les médecins. (...) Le totémisme consistait à établir une connexion entre une espèce naturelle (un animal) et un clan exogame afin de rendre compte d'une hypothétique "unité" originelle des diverse fait ethnographiques.
Venu de Polynésie et introduit par le capitaine Cook en 1777, le mot tabou avait fait fortune sous un double sens : l'un spécifique aux cultures dont il était issu, l'autre exprimant l'interdit dans sa généralité. Quant au mot sauvage, utilisé par Freud, il renvoyait à l'histoire même de l'anthropologie évolutionniste et à l'un de ses fondateurs, Lewis Morgan (1818-1881), qui avait divisé l'histoire de l'humanité en trois stade : la Sauvagerie (la chasse), la Barbarie (poterie et outils de fer), la Civilisation (écriture). Dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud avait déjà repris à son compte la notion de stade pour décrire l'évolution du sujet en fonction de la libido. (...).
Au premier abord, l'ouvrage se présente à la fois comme une rêverie darwinienne sur l'origine de l'humanité (ce qui est d'ailleurs contesté par nombre de darwiniens, devons-nous précisé), un digression sur les mythes fondateurs de la religion monothéiste, une réflexion sur la tragédie du pouvoir, de Sophocle à Shakespeare, et un long voyage initiatique à l'intérieur de la littérature ethnologique du tournant du siècle. " Mais il est beaucoup plus fondamental que cela : il incite à se poser des questions fondamentales sur la culture humaine, questions reliées à la psychanalyse en formation. "En posant ainsi l'existence première d'un complexe universel propre à toutes les sociétés humaines et à l'origine de toutes les religions, Freud prétendait apporter, par la psychanalyse, une solution à l'anthropologie évolutionnistes qui voyait dans l'instauration du totem la préfiguration de la religion, et dans celle du tabou le passage de la horde sauvage à l'organisation clanique. Pour construire cette fable, il s'appuyait sur la littérature évolutionniste." Sur les écrits de Charles Darwin (1809-1882) (pour l'histoire de la horde sauvage rapportée dans La Descendance de l'Homme, avec sa traduction sans doute approximative...), plus sans doute sur les thèses de Jean-Baptiste LAMARCK (1744-1829), sur l'hérédité des caractères acquis, thèses abandonnées depuis 1930 après avoir été contestées en 1883 par August Weismann (1834-1914). Sur l'oeuvre de Georges FRAZER (1854-1941), auteur de la fameuse épopée du Rameau d'or, à laquelle Freud mêle des conceptions du totémisme comme mode de pensée archaïque des sociétés dites "primitives", et du système patriarcal (William Robertson Smith, James Jasper Atkinson, Edward Westermark). Freud, en la matière, opèrait la même démarche que celle qu'il usait pour construire une doctrine de la sexualité, à partir de travaux de la sexologie, d'ailleurs très en vogue à son époque.
"S'il faisait du sauvage un équivalent de l'enfant et s'il conservait les stades de l'évolution, il abandonnait en revanche toute la théorie anthropologique de la "supériorité" de la civilisation et de l'"infériorité" de l'état primitif, rejoignant en cela l'ethnologie moderne - de Bronislav Malonowski à Marcel Mauss - pour laquelle il n'existe pas de hiérarchie des cultures." On peut ajouter d'ailleurs que la même rationnalité s'exerce avec Freud, sur l'enfant, qu'il refuse de faire un "petit adulte". "En conséquence, Freud ne faisait pas du totémisme un mode de pensée magique moins élaboré que le spiritualisme ou le monothéisme : il le regardait au contraire comme une survivance interne à toutes les religions. Et pour la même raison, il ne comparait le sauvage à l'enfant que pour prouver l'adéquation entre la névrose infantile et la condition humaine en général et ériger ainsi le complexe d'Oedipe en modèle universel. Enfin, s'agissant de l'interdit de l'inceste et de l'origine des sociétés, Freud apportait un nouvel éclairage. D'une part, il renonçait à l'idée même de l'origine, en affirmant que la fameuse horde n'existait nulle part : l'état originel était en fait la forme intériorisée pour chaque sujet (ontogenèse) d'une histoire collective (phylogenèse) qui se répétait au fil des générations ; d'autre part, il soulignait que la prohibition de l'inceste n'était pas née, comme le pensait Westermarck, d'un sentiment naturel de répulsion des hommes à l'égard de cette pratique, mais qu'il y avait au contraire désir d'inceste et que celui-ci avait pour corollaire l'interdit instauré sous la forme d'une loi et d'un impératif catégorique" Pourquoi en effet aurait-on prohibé (avec force de menaces de châtiments d'ailleurs) un acte qui faisait tellement horreur à la collectivité?
"Autrement dit, Freud apportait à l'anthropologie deux thèmes : la loi morale, la culpabilité. A la place de l'origine, un acte réel : le meurtre nécessaire ; à la place de l'horreur de l'inceste, un acte symbolique : l'intériorisation de l'interdit. Dans cette perspective, chaque société était fondée sur le régicide mais ne sortait de l'anarchie meurtrière que si ce régicide était suivi d'une sanction et d'une réconciliation avec l'image du père, elle seule autorisant la conscience."
"Totem et tabou est davantage un livre politique d'inspiration kantienne qu'un ouvrage d'anthropologie à proprement parler. A ce titre, il propose une thèse du pouvoir démocratique centrée sur trois nécessités : nécessité d'un acte fondateur, nécessité de la loi, nécessité du renoncement au despotisme. Sans doute, Freud songeait-il ici à Cromwell, son héros, à la démocratie anglaise, tant admirée, et à l'Empire austro-hongrois, dont il voyait le déclin. Tout en s'inspirant de la grande fresque de Johann Jakob Bachofen (1815-1887) sur le règne de la mère, il n'opposait pas le patriarcat au matriarcat ni ne valorisait un système au détriment d'un autre. Néanmoins, comme pour sa théorie de la libido, il renonçait au dualisme évolutionniste tout en associant la genèse de l'institution sociale à un principe masculin : ce principe est bien la raison, mais le "mâle" n'en est plus le détenteur puisque l'instauration de la société des fils a permis l'abolition du despotisme du père et sa revalorisation sans la forme de la loi.
Totem et tabou ne fut pas accueilli comme un livre politique mais pour ce qu'il prétendait être : une contribution de la psychanalyse à l'anthropologie cherchant à conférer à celle-ci un fondement psychanalytique. Il ne souleva pas l'indignation escomptée mais suscita de sévères critiques, souvent justifiées. En effet, non seulement Freud restait attaché aux cadres de l'évolutionnisme dont l'ethnologie du début du siècle était en train de s'émanciper en renonçant aux fables et aux mythes pour étudier méticuleusement les sociétés réelles, mais de plus il avait la prétention de régenter un domaine auquel il ne connaissait rien sans prendre en compte les travaux modernes. Comme James Frazer, Freud passa pour un savant d'un autre âge enfermé dans son cabinet et dialoguant avec les adeptes du folklore totémique, au moment où les chercheurs quittaient la chambre close des universités pour les voyages mélanésiens.
La critique développé en 1920 par l'anthropologue américain Alfred Kroeber (1876-1960), spécialiste des Indiens d'Amérique du Nord, allait dans le même sens, qui fut reprise par de nombreux représentants de la discipline. Elle sonna comme un "coup de grâce" bien que Kroeber eût accordé à l'ensemble de loeuvre freudienne une importance considérable au regard de l'élucidation du psychisme humain.
C'est finalement par les résistances qu'il suscita que Totem et tabou fut le point de départ des passes d'armes entre Malinowski, Ernest Jones et Geza Roheim, lequelles donnèrent naissance à une école anglophone d'anthropologie psychanalytique."


Sigmund FREUD,  Totem et Tabou, Petite Bibliothèque Payot, 2001, 227 pages. Il s'agit de la traduction de l'allemand Totem und Tabu par Serge JANKELEVITCH, réalisée en 1965, elle-même révision de la première réalisée en 1923.
Michèle PORTE, article Totem et Tabou, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette littératures, 2002. Élisabeth ROUDINESCO et Michel PLON, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 2011.
 
Complété le 28 mars 2019

                                                       

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