Dans leurs études globales sur les origines des religions et des divinités, Jacques CAUVIN (1930-2001) comme Pierre
LEVEQUE (1921-2004) évoquent à plusieurs reprises la rareté relative des vestiges archéologiques mis à jour comme les lacunes des traductions actuelles des textes les plus anciens concernant les
mythes et les rites.
Aussi, les auteurs, lorsqu'ils ne veulent pas se limiter comme ceux de L'histoire des religions dirigée par Henri-Claude PUECH à des descriptions, font-ils appel à l'ensemble des connaissances
d'ordre anthropologique et psychologique prises globalement pour tenter de reconstituer l'origine des religions et partant la nature des premières divinités. C'est toujours en référence à une
datation de l'histoire humaine qu'ils le font, datation de mieux en mieux assurées par des techniques faisant appel à la radioactivité naturelle comme à la composition chimique des terrains. Bien
entendu, nourris de culture classique des auteurs antiques et bibliques, nombreux s'attachent à proposer des relations entre évolution économique ou sociologique et évolution des mentalités
religieuses, avec très souvent en tête de nombreux aspects guerriers des premières civilisations.
De ce que sans doute, nous connaissons le mieux dans ce domaine réside dans la sacralisation de la guerre. "La sacralisation de la guerre se joue à tous
les niveaux de son déroulement. En tant qu'activité spécifique d'une communauté différente par exemple de l'activité-agriculture ou de l'activité-élevage, la guerre reçoit le patronage de
divinités particulières. Ce sont les dieux de la guerre dont le nombre, la place et l'importance varient selon les cultures, mais qui restent presque toujours présents dans le panthéon des
religions polythéistes. D'autre part, le guerrier, qu'il soit combattant par intermittence ou que sa vie soit entièrement consacrée à des occupations militaires, connaît un rapport privilégié
avec le monde du sacré. Les initiations et les confréries guerrières l'entourent d'un réseau de symboles qui lui permettent de donner à ses actions une dimension religieuse. Enfin, le combat
lui-même prend l'aspect d'un rite avec ses présages et ses interdictions, ses fureurs sacrées et la mort conçue comme ultime sacrifice." (Pierre CREPON)
Plus risquée est bien entendu la tentative d'une vision qui remonte à la préhistoire. Jacques CAUVIN qui travaille beaucoup sur les origines des
dynamismes de la naissance de l'agriculture, prenant par ailleurs contre-pied certaines théories qui font précéder les premières religions de l'apparition au néolithique de cette révolution,
propose de réfléchir sur les conditions psychologiques de cette apparition. Il pense à une prééminence du symbolique. Un événement mental décisif, qui s'est produit au sein de sociétés situées au
Moyen-Orient a permis cette appropriation de la terre. Dans sa conclusion à son étude sur les naissances des divinités et de l'agriculture, il écrit qu'une rupture a existé, qu'un événement
mental fut décisif au sein des sociétés khiamiennes où l'agriculture devint une activité principale.
S'appuyant sur l'exploitation des vestiges mis à jour sur le Moyen Euphrate entre autres et l'exhumation de nombreuses figurines de pierre et de terre dans des sites préhistoriques datant
du néolithique, Jacques CAUVIN tente de suivre les traces d'une révolution symbolique. Parmi ces traces, l'armement en silex apparaît avec la sédentarisation et la domestication systématique.
"...tout se passe (...) comme si la religion, loin d'être un pur irrationnel, avait d'abord développé à un niveau non directement utilitaire une sorte de "logique transcendantale" s'appliquant
ensuite au réel, en lui imprimant de nouvelles significations dans un système de relations renouvelé. Cet aspect cognitif de la Révolution des symboles est fondamental. Par lui se règle la
théorie générale que l'homme se fait du monde et par conséquent du rôle qui lui est à lui-même imparti. Ses nouveaux comportements reflètent alors avant tout des bouleversements précis dans son
système de représentations, aisément perceptibles dans l'art et dans les rites. A ce stade historique, ce système de représentation n'avait évidemment rien à voir avec une pensée conceptuelle et
discursives. Les formes symboliques (Ernst CASSIRER) telles qu'elles sont alors codifiées et socialisées par le mythe et la religion, se réfèrent, on le sait, à une intelligibilité de caractère
immédiat et intuitif, mais qui n'en a pas moins sa logique interne et surtout son pouvoir de régler certains comportements humains fondamentaux. Ainsi nous avons bien senti à propos du PPNB
(époque néolithique pré-poterie dite B) du Levant que l'émergence simultanée de l'architecture rectangulaire, de l'élevage et de l'armement de parade, en même temps que l'expansionnisme évident
de la culture, exprimaient bien la même structure cohérente de pensée que la "virilisation" de ses symboles les plus explicites exprimée par les figurines et les statues."
Beaucoup reprochent à cette vision de ne pas tenir compte d'aspects socio-politiques à l'oeuvre dans ces nouveaux groupements de populaition. D'ailleurs explicitement, Jacques CAUVIN
s'oppose à toute interprétation marxiste des choses.
Pierre LEVEQUE, historien surtout de la Grèce ancienne et helléniste reconsidère une position traditionnelle qui tient le "miracle grec" comme le point
de départ de l'ensemble de la civilisation occidentale et tente de remettre en perspective l'évolution religieuse de l'humanité, depuis la période paléolithique. Il s'oppose à une conception qui
participe au brouillage idéologique, lequel empêche de comprendre les influences de tout le Moyen-Orient et même de l'Orient dans la formation de la pensée occidentale.
L'historien distingue ainsi dans son Introduction aux premières religions plusieurs étapes clés, qui sont surtout des repères, compte-tenu de la relative dispersion des indices du passé
:
- Bestiaires et Grandes Mères des chasseurs paléolithiques. Les indices de la
naissance d'un imaginaire religieux sont apportés par leurs sépultures, par leurs productions plastiques, par leurs statuaires. A côté de Grandes Déesses de la fertilité, on rencontre des Maîtres
des animaux : "Animaux, Mères de fécondité, Maîtres des animaux constituent le bloc étroitement uni, comme en une structure de réaction en chaîne, des puissances qui assurent dans l'illusoire la
reproduction de la société, puissances de l'élan vital que l'homme fixe et rend plus présentes en les représentant." "Tout laisse à penser que d'étroites relations d'équivalence sont
établies entre chasse et copulation, toutes deux génératrices de vie pour l'espèce humaine". S'appuyant sur les études de Claude LEVI-STRAUSS (La pensée sauvage) et sur les témoignages recueillis
dans des populations "primitives" d'Amérique du Sud par exemple, on peut concevoir l'existence d'un double univers d'échanges entre Nature et Sur-Nature. "Ce dédoublement de la Nature et de la
Sur-Nature est le processus de plus important qu'ai permis le développement du cortex du cerveau, le plus grave aussi pour l'avenir. Si nous l'appliquons au monde des puissances de la forêt, nous
aboutissons à un tableau schématique fondé sur l'antithèse du monde des animaux et du monde des hommes entre lesquels fonctionnent des échanges compensateurs assurant un nécessaire équilibre, et
cela au double niveau du réel et de l'imaginaire, du socio-naturel et du supranaturel."
- Imaginaire sacré des premiers paysans de la révolution néolithique. Cet
imaginaire se forme progressivement. On note "une prééminence de plus en plus nette des Terre-Mères, en posture assise et dont les figurations les plus nombreuses s'inscrivent dans un triangle."
"...d'autres angoisses naissent certainement des conflits qu'entraînent entre communautés voisines la sédentarisation, la délimitation du territoire, l'existence de surplus stockés, l'essor
démographique. La guerre, sans doute quasi inconnue au Paléolithique, fait son apparition. Les dieux honorés au coeur de l'agglomération revêtent alors une fonction de protection du groupe humain
qui les honore : d'ores et déjà, ce sont des dieux topiques (du grec topos, le lieu), comme nous en retrouverons dans toutes les étapes ultérieures de l'humanité." Se développent les complexes
mythiques, reposant sur le cycle de la végétation (apparition de la Mère Terrible), les représentations cosmogoniques, les liturgies, tout cela dans un prise en compte globale du temps, qui
n'existait pas auparavant. Les spéculations sur l'outre-tombe, la formation de spécialistes religieux, la mise en place de calendriers de fêtes, la systématisation des offrandes, le développement
considérable du culte des morts...Cela fait un très vaste système de représentations "qui s'élabore sur des dizaines de millénaires à partir des premières communautés vraiment "humaines", celles
d'homo neandertalis."
- Dieux et despotes dans les Empires d'Orient. Le panthéon
s'anthropomorphise et se structure sans doute au IIIème millénaire, en Mésopotamie et en Egypte. "Migrations, infiltrations et conquêtes déterminent des mutations importantes dans le panthéon,
qui relèvent des processus généraux de syncrétisme". C'est d'ailleurs ce mouvement-là qui rend assez aléatoire la recherche des traits exacts des religions primitives. Et c'est pour la même
raison que le comparatisme religieux se révèle plus fécond pour la compréhension des phénomènes religieux. Au lieu de rechercher les variantes, d'ailleurs vite brouillées au cours du temps, il
est plus intéressant de regarder les analogies des panthéons entre Egyptiens, Hittites, et Assyriens, pour prendre des périodes et des populations éloignées dans le temps et dans l'espace. Ce qui
apparaît alors, et Pierre LEVEQUE insiste beaucoup là-dessus, c'est la formation de despotes, relais des charismes divins. "Ces liens de filiation divine rendent compte de l'exceptionnel pouvoir
des rois sur la fécondité/fertilité. Dans sa concision, aucune prière n'est plus signifiante que celle, déjà citée, du roi d'Uruk Lugalzage-si, qui, après s'être proclamé fils de la déesse
Nibada, s'écrie : "Que je sois à jamais le premier pâtre et l'irrigateur!". Et on pourrait ajouter, souvent, le premier guerrier. "Reines, rois, prêtresses connaissent donc l'amour des des dieux
ou des déesses : partenaires humains d'une théogamie, ils sacralisent, par la copulation avec les puissances surnaturelles, leur personne, leur dynastie, leur pouvoir et participent à la
reproduction de la société. Ainsi est récupérée, au bénéfice des despotes, l'hiérogamie, relation motrice de fécondité et de fertilité des religions du Paléolithique et du Néolithique ; ainsi
s'arrime solidement, par l'acte le plus concret, l'union charnelle, censée transcender leurs différences, le monde des hommes sur celui des puissances du fantasmatique."
Bien entendu, la périodisation va plus loin, mais nous en resterons là pour l'instant, pour réserver pour la suite l'examen des religioçns grecques anciennes et notamment les
enjeux sacrés de la cité grecque archaïque sans oublier le message des trois fonctions indo-européennes, à la manière précisément de Pierre LEVEQUE, mais pas seulement.
Toujours à propos de cette périodisation, les fouilles archéologiques apportent toujours des éléments nouveaux qui peuvent bouleverser les repères, notamment sur les moments de
l'apparition du phénomène-guerre dans les sociétés situées au Néolothiques et au Paléolithiques. Si de nombreux auteurs situent son apparition incontestable au moment de la mise en oeuvre
de la révolution agricole, d'autres comme Lawrence KEELEY, dans son livre récent sur Les guerres préhistoriques, pensent avoir découvert de très nombreux vestiges archéologiques datant du
Paléolithique, montrant les traces de combats guerriers (squelettes criblés de débris de flèches, tombes collectives, remparts...).
Pierre LEVEQUE, Introduction aux premières religions, Bêtes, dieux et hommes, Librairie Générale d'Edition, Le livre de poche, 1997 ; Jacques CAUVIN, Naissance des
divinités, naissance de l'agriculture, Flammarion, collection Champs, 1997 ; Pierre CREPON, Les religions et la guerre, Albin Michel, collection Espaces libres, 1991.
RELIGIUS