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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 07:58
      Parmi les sociétés anciennes disparues, celle des Aztèques liait plus que les autres religion et guerre, sacrifice et vie quotidienne, dans une obsession du sang. "Sacrifice humain et auto-sacrifice sanglant étaient pratiques générales et de première importance chez les Mayas comme chez les Aztèques, au Classique (premier millénaire après JC) comme au Postclassique (1000-1500 après JC). Le sang humain devait être versé pour que la vie continue. Parfois le prix du sang se dévaluait, ce qui aboutissait aux sacrifices de masse, en particulier chez les Aztèques. Les Mésoaméricains vivaient dans un univers inexorable envers lequel l'homme était toujours débiteur." (Claude-François BAUDEZ et Pierre BECQUELIN).

     Grâce aux témoignages des religieux accompagnant les Conquistadores (Bernadino de SAHAGUN entre autres), nous connaissons relativement bien l'histoire de cette civilisation qui, après avoir détruit ses rivales, domina pendant près de 200 ans (1325-1521) l'actuel Mexique central.
Après avoir vaincu les Toltèques auxquels ils reprirent la légende de Tezcatlipoca et de Quetzacoatl, les Aztèques établirent une religion qui faisait de l'écoulement du sang humain la condition du maintien de la marche cosmique. "Quetzacoatl (le serpent à plume), qui semble être à l'origine un très ancien dieu de la végétation, se confond dans la légende avec un jeune souverain de la ville de Tulla, profondément pacifiste, qui bannit de sa cité les sacrifices humains et favorisa l'art et la pratique des vertus morales. Tezcatlipoca, quant à lui, était le dieu noir, le dieu de la guerre, le magicien venu des terres du nord. Par mille sortilèges, Tezcatlipoca parvient à se débarrasser de Quetzacoatl qui s'enfuit vers l'est, vers l'océan Atlantique. Parvenu aux rivages, certains disent qu'il s'est fait brûler vif pour devenir l'étoile du matin, mais d'autres racontent qu'il a promis de revenir un jour... (...) La victoire de Tezcatlipoca représente (...) la victoire du dieu de la guerre et des cultes sanglants des nomades sur les coutumes des populations anciennes d'agriculteurs." (Pierre CREPON).
    La conception du monde des Aztèques, fondée sur les cycles cosmiques, qu'ils tentaient de dater au plus juste, traduit une angoisse profonde devant l'instabilité du monde. Plusieurs mondes successifs les avalent précédé et tous s'étaient achevés par une catastrophe. Leur société était toute entière fondée dans l'espoir de l'éviter, et s'était mis en place un système d'alimentation de leurs temples, largement répartis sur tout le territoire, en sang, qui seul permettrait peut-être, d'éviter l'interruption de l'écoulement du temps, et ce sang provenait des milliers de prisonniers faits chaque année lors de leurs guerres incessantes. La guerre était conçue comme un devoir directement lié à la problématique du sacrifice.
  "C'est parce que la guerre est un devoir absolu que les Aztèques furent amener à fonder une curieuse institution, la xochiyaoyotl, la "guerre fleurie". On pense qu'elle fut négociée par le vice-empereur Tlacaellel à la suite de la meurtrière famine de 1450 attribuée aux mécontentements des dieux et au trop petit nombre des victimes sacrificielles. D'un commun accord, deux camps furent organisés (trois villes d'un côté, trois villes de l'autre). Les deux parties convinrent de partir en guerre l'une contre l'autre a date régulière à seule fin de pouvoir capturer des prisonniers pour les offrir en sacrifices. En réalité la pax azteca s'étendant progressivement à tout l'Atiplano, il serait rapidement devenu impossible aux Nahua d'alimenter leurs autels en victimes humaines. Il fallait pourtant à tout prix que le flot de sang ne cessât point de couler sur les marches des pyramides. D'où cette "guerre-jeu" qui manifeste avec la plus dramatique acuité que le but final et la raison principale de la guerre ne sont autres que le sacrifice. La fête représente le second pôle de l'organisation religieuse dans la société aztèque. Prise en charge par le clergé, la fête répond à une exigence cosmique qui, sans trêve, entraîne les hommes dans un vertigineux cycle cérémoniel. L'engrenage festif, loin d'être une occasion facultative de débridement, pèse lourdement sur toutes les couches de la population, à tout instant mobilisées." (Christian DUVERGER). 
Bien entendu, les préoccupations économiques ne sont pas absentes et les guerres sont aussi des entreprises de rapine.
   La société aztèque, organisée autour de ce système effarant aux yeux des premiers observateurs, comprenait trois protagonistes, lors de ces fêtes religieuses : "le peuple qui assiste en spectateur, le guerrier étendu sur la pierre à sacrifice, le prêtre qui lève le couteau..."  Ce qui reflète la division des tâches entre Prêtres et Guerriers dans le système religieux aztèque. Cette diarchie dû composé vers le milieu du XVe siècle avec la classe des négociants, enrichis grâce à l'inflation sacrificielle, par l'importation des toutes les matières premières indispensables aux rites. Les négociants obtinrent le droit d'offrir des victimes, par l'alimentation en esclaves, obtenus sur des marchés lointains, complétant les contingents de guerriers vaincus.

       Après bien d'autres auteurs, Christian DUVERGER s'interroge sur le sens de ce système sacrificiel. "Le sacrifice humain des Aztèques constitue en fait l'application pratique d'un curieux phénomène physique : si toute destruction organique libère de l'énergie, seule l'artificialité de cette destruction en autorise la capture. C'est la rupture de la continuité naturelle qui inverse le sens de la désagrégation. Devancer l'échéance fatale transmue la fuite des forces en jaillissement de puissance. Dans l'opération sacrificielle, on le voit, il s'agit moins de tuer des êtres que de tuer la vie. Car c'est de l'interruption provoquée du mouvement vital que naît la néguentropie."  Ni purificatrice, ni expiatoire, cette sorte de technologie de la vitalité demeure énigmatique. Mais tous, guerriers et prêtres, négociants et l'ensemble du peuple sont convaincus de son efficacité. Il ne s'agit pas d'un emballement à grande échelle d'une machine sociale complexe, supportée par une culture par ailleurs raffinée, dont le sens échapperait à tous ces participants. Il y a toujours au coeur des religions un principe d'efficacité : comme le rappelle bien Angelo BRELICH dans les prolégomènes de l'Histoire des religions, l'homme tente d'agir sur le monde et sur la nature, quelle que soit les modalités de cette action. dans un univers mental, répétons-nous, où il n'existe pas de séparation entre ce qui est religieux et ce qui ne l'est pas. Il a fallu certainement un ensemble de circonstances dans lesquelles les hommes ont cru voir se réaliser une action efficace, en raisonnement d'analogie, et suivant des mythes qui ont déformés les faits vécus par leurs ancêtres. Génération après génération, dans le respect de ce que disent les aînés et les chefs, tout un peuple peut être amené à vivre un système aussi cauchemardesque que celui des Aztèques. D'une manière ou d'une autre, les religions fonctionnent sur le même registre du mystérieux efficace. Même les dogmes de la religion chrétienne n'expliquent pas l'Eucharistie : ils disent ce qui est, et ce qui doit être fait.
 
   A noter que Mondher KILANI, reprenant des réflexions de Lucien SCUBLA (lui-même s'inspirant des travaux de René GIRARD), met l'accent sur la dynamique même de la violence contenue dans le sacrifice : la fonction symbolique de régulateur de la violence originelle "Quoi qu'il en soit (de cette fonction de régulation), il nous semble qu'(elle) est continuellement bousculée par le débordement de violence que l'acte sacrificiel contient, menaçant ainsi à son tour l'ordre social par l'exigence de nouvelles victimes, de nouveaux sacrifices". Prenant appui sur la logique des religions modernes issues du Livre, il écrit "La raison sacrificielle qui guide ces pratiques investit de sens la relation entre le sacrificateur (ou le chasseur) et la victime de façon à limiter en intention et en intensité l'acte de tuer. Mais le mouvement de cette raison sacrificielle peut aussi, à un certain moment et dans certaines circonstances, s'inverser pour devenir la raison légitimante d'une tuerie à plus grande échelle." Et il cite comme exemple (après celui de l'holocauste antique juif) de mécanisme sacrificiel qui s'emballe, celui du sacrifice antique qui dégénère en poltlach avec les dieux.
 
       Michel GRAULICH, dans Le sacrifice humain chez les Aztèques, s'essaie également à expliquer le sens du système sacrificiel. Il suggère que sans doute la théorie sacrificielle a évolué au cours de l'histoire et il insiste sur la multiplicité des interprétations : offrande, don d'êtres vivants qui ne peuvent être donnés que mis à mort, aliment du Soleil et de la Terre, régénération des divinités. Humilité, expiation et dette seraient les motivations premières, la théorie de sustentation venant plus tard... Cet auteur indique que le cannibalisme, loin d'être une activité marginale, participait de l'ensemble, les corps des ennemis étant mangé pour leur goût. Il met bien en relief l'opposition intra/extra communautaire du sacrifice humain, les dieux ayant une préférence marquée pour des victimes choisies parmi les autochtones.

Mondher KILANI, Guerre et sacrifice, PUF, collection Ethnologies et controverses, 2006. Angelo BRELICH, Prolégomènes de Histoire des religions, sous la direction de Henri-Charles PUECH, Gallimard, 1999. Pierre CREPON, Les religions et la guerre, Albin Michel, 1991. Christian DUVERGER, article Les sacrifices humains chez les Aztèques, Sacrifier, Se sacrifier, sous la direction d'Evelyne PEWNER, SenS Editions, 2005. Claude-François BAUDEZ et Pierre BECQUELIN, article Indiens d'Amérique Centrale, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 2002. Michel GRAULICH, Le sacrifice humain chez les Aztèques, Fayard, 2005.

                                                                                RELIGIUS
 
Relu le 20 mai 2019

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