Lundi 14 septembre 2009 1 14 /09 /Sep /2009 15:09
                 Pour se représenter la place du sacrifice en Grèce antique, il faut d'abord comprendre que la guerre est l'horizon principal du citoyen. Et comme l'écrit Pierre DUCREY, "Pour comprendre le rôle que jouent les dieux dans la guerre, il importe de se souvenir qu'en dépit des tendances rationalistes de la pensée hellénique, le facteur religieux est omniprésent dans la société grecque. Il n'est pas une manifestation de la vie quotidienne, privée ou publique, qui ne soit placée sous le regard divin. Chaque cité a sa religion et ses dieux. Garants du bonheur et du succès, ceux-ci sont invoquées par le sacrifice, interrogés et consultés en toute occasion, remerciés par des actions de grâce et des offrandes. Les armées honorent des dieux qui leur sont souvent propres (ARES par exemple). D'autre part, un ensemble de règles et de lois, dites "communes à tout le genre humain" (sauf aux barbares...), ne peuvent être transgressées sans entraîner des sanctions immanentes."
  
    La part de l'irrationnel dans les comportements des hommes est présente dans la guerre : "le comportement des généraux, et plus encore celui de leurs troupes et de leurs mandants, c'est-à-dire les peuples, dans les cités à régime démocratique, parait subordonné à une multitude de contingences extérieures, dictées elles-mêmes par de nombreux facteurs fortuits. Les signes de tous genres, présages, phénomènes naturels, prédictions, oracles, jouent un rôle parfois déterminant dans la prise de décisions importantes." Les auteurs anciens ne doutent pas de l'authenticité des raison religieuses invoquées pour la guerre et la paix, comme pour toutes sortes d'activités. " Si THUCYDIDE, le plus rationnel des écrivains, refuse de se prononcer sur le caractère authentique ou contraignant des présages et signes allégués, il ne manque pas de rapporter leur teneur exacte." Dans un chapitre de Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Pierre DUCREY toujours évoque l'importance du sacrifice. La consultation des oracles se fait toujours dans une procédure précise. A Athènes et plus encore à Sparte, les opérations rituelles ponctuent les opérations militaires. L'armée ne se met en marche que si les présages sont bons. Ainsi, l'invasion de l'Attique prévue par les Péloponnésiens en 426 s'arrêta à l'isthme de Corinthe en raison d'un séisme. Et par un certain retour, "la guerre a contribué pour une part importante à l'éclat de la civilisation grecque, et cela grâce à un impôt peu ordinaire : la consécration aux dieux d'une partie des profits", du butin des pillages.
  On retrouve, dans les règles religieuses codifiant le déroulement des guerres entre cités grecques, le caractère ambivalent du rôle de la religion dans ce que nous appelerions la régulation des conflits (procédures menant aux combats, limites du carnage, destinée des vaincus, trèves sacrées, grands pélerinages périodiques). Même si ces règles étaient souvent violées, ces violations sucitent la réprobation générale. Et parce qu'elles étaient souvent violées, "la plupart des grands sanctuaires s'appliquèrent à renfocer par des accords bilatéraux l'inviolabibité dont ils jouissaient".
       Nous suivons de la même manière Jacqueline de ROMILLY : "On n'entrait pas en guerre, on n'en sortait pas, n'importe comment. La paix se traduisait, dans l'ordre religieux, par des libations (...) et par un serment impliquant les divinités les plus importantes ; elle se marquait dans l'ordre de l'opinion hellénique, par l'existence de stèles, dressées non seulement dans les villes intéressées mais dans les principaux sanctuaires panhélléniques ; et par voie de conséquence, la guerre se traduisait normalement par des formalités officielles." A la fin du Vèeme siècle, on assiste à la crise de la guerre entre cités, et de façon concomitante au déclin du rôle des règles religieuses. "Le regroupement panhellénique suscité contre le Mède et l'effort patriotique athénien se reconcontrèrent pour créer une hégémonie durable et effective, celle d'une domination en Grèce. Athènes souhaita, puis imposa, l'union de tous les pays maritimes sous sa suzeraineté." L'idée d'une guerre entre Grecs devenait odieuse, et la seule guerre, nécessaire par ailleurs, devait se faire avec les Perses, les Barbares. Cette idée, que l'on retrouve dans de nombreux textes (ISOCRATE, THUCYDIDE...) échoua, mais "si l'on regarde les faits, les institutions, les mots, on voit que cette crise profonde s'est traduite un peu partout, modifiant progressivement l'image de la guerre (...)."
Avec ARISTOTE par exemple, la vieille conception héroÎque est dévalorisée, et sans doute la religion en a-t-elle subi les conséquences. Une des questions intéressantes qui se posent est de savoir si le développement de la philosophie grecque n'a pas diminué l'emprise de la logique sacrificielle dans les mentalités.

       HOMERE (fin du VIIIème siècle avant JC) dans l'Iliade et HERODOTE (484-425 avant JC) dans Histoires se font l'écho de sacrifices humains pratiqués par les anciens grecs, mais du côté des preuves, notamment archéologiques, il n'existe aucune certitude qu'ils aient été pratiqués. (Andreas WITTENBURG). "On peut avoir des doutes sur la réalité des faits, mais l'important est que ce sacrifice paraisse concevable et garde un aspect de vraisemblance dans une situation exceptionnelle, avant l'une des bataille les plus désespérées et l'une des victoires les plus spectaculaires dans l'histoire des Grecs (il s'agit de la bataille de Salamine racontée par PLUTARQUE dans La vie de THEMISTOCLE). Le sacrifice humain parait également concevable dans un autre cas souvent discuté : les rites en l'honneur de Zeus Lykaios en Arcadie. Le mythe de fondation, transmis dans un texte tardif du Périhégète PAUSANIAS, raconte que le roi Lycaios aurait sacrifié un enfant à Zeus et aspergé l'autel de son sang, et ensuite se serait transformé en loup. Plusieurs textes des IV et IIIèemes siècles avant JC se réfèrent à ce culte". Il s'agit de PLATON dans La république, de THEOPHRASTE dans un fragment chez PORPHYRE et de PSEUDO-PLATON dans Le dialogue Minos. Andreas WITTENBIRG conclue que la relation entre réalité et mythe du sacrifice humain chez les Grecs "reste ouverte"

     Les reconstitutions des sacrifices grecs reposent en général sur des passages de textes épars et d'auteurs différents, avec ce que cela peut comporter d'incertitudes : DEMOSTHENE (Contre Androtion), ARISTOPHANE (Ploutos, La paix) ,ESCHINE (Contre Ctésiphon), PLUTARQUE (Sur la disparition des oracles), XENOPHON (Anabase), EURIPIDE (Electre), ESHYLE (Les Sept contre Thèbes), HOMERE (Iliade, Odyssée), THUCYDIDE (Histoire de la guerre du Péloponnèse), HERODOTE (Histoires) et PAUSANIAS (Description de la Grèce) évoquent les uns et les autres les sacrifices. Un élément important dans les sacrifices impliquant des animaux est qu'il s'agit de rites dans lesquels la victime tuée est ensuite consommée, après une certaines répartitions de ses restes (aux sacrificateurs entre autres), par l'assemblée des participants. Dans un monde où la consommation de viande est beaucoup moins courante qu'aujourd'hui, cet aspect alimentaire, dans les prières et la fête constitue un élément non négligeable dans le rassemblement dans une même ferveur des fidèles. Les grecs ne mangent que des bêtes sacrifiées (hormis le poisson et les produits de la mer, bien entendu). Il est difficile aujourd'hui de dessiner une évolution dans le sacrifice, sur le sacrifié et sur les modes de sacrifice. Beaucoup pensent qu'il y aurait comme une évolution en dégradé, du sacrifice le plus sanglant (sacrifice humain?) au sacrifice le plus symbolique (sans animal sacrifié, des produits agricoles s'y substituant).

     Jean-Pierre VERNANT (1914-2007) et Jean-Louis DURAND approfondissent la compréhension du rituel sacrificiel comme acte fondateur et rénovateur de la communauté des citoyens, mais beaucoup de recherches restent à faire pour en déterminer son importance dans un mode où la philosophie tente de rationaliser la connaissance de l'univers.
 
     Jacqueline de ROMILLY, Guerre et Paix entre cités, dans Problème de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de Jean-Pierre VERNANT, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1999 ; Andreas WITTENBURG, Les sacrifices humaines en Grèce ancienne, dans Sacrifier, se sacrifier, SenS Editions, 2005 ; Pierre DUCREY, Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Hachette Littératures, collection Pluriel, 1999 ; site www.antiquité.ac-versailles.fr.

                                                                                     RELIGIUS

     
Par GIL - Publié dans : RELIGION
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