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18 septembre 2009 5 18 /09 /septembre /2009 16:43
        Les médias véhiculent, mais pas seulement eux, une idéologie du sport partagée malheureusement par une grande partie de la population, qui engendre des idées fausses, et en tout cas absolument pas argumentées, sur les relations entre facteurs de violence sociale et sport.
     Parmi ces idées fausses quatre ensembles d'assertions sont bien mises en valeur par Jean-Marie BROHM qui plaide pour une sociologie historique du sport :

- Le sport éternel et ses "perversions mondaines". "Le sport est presque toujours conçu comme une "essence transcendante" (Bernard JEU, Analyse du sport)) dont les manifestations seraient dévoyées ou menacées par divers périls (théorie du noyau sain et de l'écorce pourrie). Les présupposés (...) de cette position (...) sont les suivants :
                                      - la croyance en une pérennité du sport éternel". des Grecs à nos jours, il y aurait une continuité historique du sport en tant qu'entité culturelle transcendant les modes de production. Ce sport, aussi vieux que le monde serait dans son essence identique à travers les âges et exprimerait les traits permanents de la "nature humaine".
                                      - les idéaux du sport (les idéaux olympiques notamment) seraient détournés de leur vocation primordiale par les excès, les abus, les exagérations de toute sorte qui caractérisent les passions de ce temps."  C'est le sport dénaturé par ses mauvaises applications (Michel BOUET, Signification du sport).
                                      - "le corollaire politique ou idéologique (...) est la conception du "sport confisqué", c'est-à-dire (qu'elle) considère que le sport, en tant que pratique systématique de la compétition physique, est "neutre" et qu'il est simplement utilisé de différentes manières suivant les régimes socio-politiques ou suivant les objectifs idéologiques de telle ou telle classe sociale." "On trouve un bon exemple de la thèse du sport confisqué par la bourgeoisie dans une production théorique du Parti Communiste Français" (Guy BESSE, Sport et développement humain).

- La démocratisation du sport. "En partant de l'idée toute simple que le sport aurait été indûment "accaparé" par la bourgeoisie, les adeptes de la démocratisation avancent la revendication du "sport pour tous" et plus exactement de "tous les sports pour tous". Ainsi s'expriment des revendications sur le ski, le tennis, l'équitation, le golf ou l'escrime..."De fait, une bonne partie de l'histoire de l'idéologie sportive est occupée par les débats concernant les moyens de la démocratisation". Dans les anciens pays de l'Est, le sport était conçu comme moyen de mobilisation des masses, facilitant l'encadrement de la jeunesse et des travailleurs. Dans les pays occidentaux, beaucoup considère encore que la démocratisation du sport est un bon levier de la démocratisation des rapports sociaux et des institutions.
 
- Le sport antidote à l'entropie sociale. "L'utilité du sport est toujours rapportée à sa capacité supposée d'enrayer les principales crises sociales ou de constituer un modèle efficace contre les maux, anomies, tares et défauts de la vie en société." Pierre de COUBERTIN (1863-1937), le fondateur des Jeux Olympiques modernes voit dans le sport l'antidote de la lutte des classes (La revue Olympique 1910). Une illustration de cette thèse est la quasi-hystérie du championnat mondial du football en 1998, où la France remporta la coupe, où l'on croyait - on y est revenu depuis, et largement - que cette euphorie collective allait avoir des effets jusque dans la pacification de certains quartiers de banlieue...
            
- Le sport comme manifestation culturelle. "De sa naissance à nos jours, le sport a été le vecteur privilégié d'innombrables discours performatifs visant à le présenter comme une culture ou comme une incitation à la culture." Ce serait promouvoir l'équité, la camaraderie, la fraternité... Ce serait aussi un antidote efficace contre l'oisiveté, le laxisme, la vie facile.

          Il n'a évidemment échappé à personne que le XXe siècle est peut-être un des siècles les plus violents de l'histoire de l'humanité et pourtant, il s'agit bien du siècle de la massification du sport. Il n'y a jamais eu autant de personnes célébrant, à défaut de pratiquer toujours le sport, au moment où les peuples s'entre-tuèrent de façon enthousiaste. Ce pourrait être un contraste pour montrer qu'il y a loin de la coupe aux lèvres entre ces quatre formes d'assertions et la réalité. Et pourtant, précisément, la réalité sociale est bien trop complexe pour que nous usions de telles formules. Ce serait finalement répondre par une assertion à ces assertions. Il s'agit de bien analyser les relations qui peuvent exister entre la violence de rapports sociaux et la pratique du sport (et bien entendu de tel ou tel type de sport).
         
          C'est ce genre de travail que Eric DUNNING tente en réfléchissant sur le lien social et la violence dans le sport.
Le sociologue établit tout d'abord le lien segmentaire et la sociogenèse de la violence affective pour parvenir ensuite à une étude sur le lien segmentaire dans la classe ouvrière et la sociogenèse de la violence des hooligans au football.
   Il distingue les communautés humaines suivant la force des liens segmentaires ou des liens fonctionnels et veut montrer leurs corrélatifs structurels :
       - Lien segmentaire : communautés se suffisant à elles-mêmes au niveau local, et peu liées entre elles au sein d'un cadre protonational plus large avec une relative pauvreté.
- Lien fonctionnel : intégration nationale des communautés, liés par de vastes chaines d'interdépendance avec une relative richesse.
       - Lien segmentaire : Pression intermittente venue d'en haut, d'un État central faible, avec une classe dirigeante relativement autonome, divisée entre des factions guerrières et sacerdotales. Équilibre des forces qui penche fortement en faveur des dirigeants/représentants de l'autorité au sein des groupes et entre les groupes ; faible pression structurelle exercée depuis en bas, simultanément, pouvoir des dirigeants affaibli, par exemple un appareil d'État rudimentaire et pauvreté des moyens de transport et de communication.
 - Lien fonctionnel : Pression continue venue d'en haut, d'un État central puissant ; classe dirigeante relativement dépendante dans laquelle les fonctions séculières et civile sont dominantes ; tendance à l'égalisation des forces par la production de contrôles multipolaires au sein des groupes et entre les groupes ; forte pression structurelle exercée depuis en bas ; simultanément, pouvoir des dirigeants renforcé, par exemple par un appareil d'État et abandon moyens de transport et de communication.
        - Lien segmentaire : Forte identification à des groupes très circonscrits, unis principalement par des liens transmis - consanguins et locaux.
- Lien fonctionnel : Identification à des groupes unis principalement par des liens acquis - d'interdépendance fonctionnelle.
         - Lien segmentaire : Occupations peu diversifiées ; homogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
- Lien fonctionnel : Occupations très diversifiées ; hétérogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
         - Lien segmentaire : Faible mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience restreints.
- Lien fonctionnel : Grande mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience élargis.
      - Lien segmentaire : Faible pression sociale incitant à s'autocontrôler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision ou planification à long terme rare. Certains sociologues parlent de faible résistance à la frustration.
- Lien fonctionnel : Forte pression sociale incitant à s'autocontrôler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision et planification à long terme fréquentes. Certains sociologues parlent de possibilités importantes de transfert de la frustration, ou de compensation de cette frustration.
      - Lien segmentaire : Contrôle émotionnel réduit ; recherche de l'excitation immédiate ; tendance à de violentes sautes d'humeur ; seuil de répulsion élevé face à la violence et à la douleur ; plaisir à faire souffrir les autres directement et à les voir souffrir ; violence manifestée ouvertement dans la vie quotidienne ; faible culpabilité après la perpétration d'actes violents.
      - Lien fonctionnel : Contrôle émotionnel important ; recherche de l'excitation sous des formes adoucies ; tempérament relativement stable ; seuil de répulsion bas face à la violence et à la douleur ; plaisir par procuration à regarder une violence "mimétique", mais non une violence "réelle" ; violence rejetée "dans les coulisses" ; sentiments de culpabilité intenses après la perpétration d'actes violents ; recours rationnel à la violence dans des situations où elle est perçue comme indécelable.
          - Lien segmentaire : Grande ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles centrées sur la mère ; père autoritaire peu impliqué dans la vie de famille ; vies séparées des hommes et des femmes ; enfants nombreux.
- Lien fonctionnel : Faible ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles conjointes, symétriques ou égalitaires : père très impliqué dans le vie de famille ; vie commune des hommes et des femmes ; enfants peu nombreux.
     - Lieu segmentaire : Violence physique très présente dans les relations entre les sexes ; domination masculine.
- Lien fonctionnel : Violence physique peu présente dans les relations entre les sexes ; égalité sexuelle.
    - Lien segmentaire : Surveillance parentale des enfants relâchée et intermittente ; rôle central de la violence au début de la socialisation ; violence spontanée, affective des parents à l'égard des enfants.
- Lien fonctionnel : Surveillance parentale des enfants assidue et continue ; socialisation par des moyens principalement non violents, mais recours limité et planifié à une violence rationnelle/instrumentale.
    - Lien segmentaire : Tendance structurelle à la formation de bandes aux frontières des segments sociaux et affrontements entre bandes locales ; accent mis sur la masculinité agressive ; possibilité d'accéder par la force au pouvoir et au statut au sein de la bande et de la communauté locale.
- Lien fonctionnel : Tendance structurelle à la formation de relations fondées sur le choix et non pas simplement sur l'appartenance à une même communauté ; masculinité civilisée, qui s'exprime par exemple dans des sports formels ; possibilité d'accéder à un pouvoir et à un statut autres que locaux ; statut déterminé par la capacité professionnelle, éducationnelle, artistique et sportive.
     - Lien segmentaire : Formes "populaires" de sport, c'est-à-dire une extension ritualisée des affrontements entre bandes locales ; niveau de violence relativement élevé.
- Lieu fonctionnel : Formes "modernes" de sport, c'est-à-dire affrontements ludiques ritualisés qui reposent sur des formes contrôlées de violence, mais forte pression sociale incitant au recours à la violence dans ses formes rationnelles/instrumentales.
     Si nous reproduisons ici, de façon alternée les caractéristiques de de ce Eric DUNNING entend par lien segmentaire et lien fonctionnel, c'est parce que finalement, on retrouve souvent ce langage et cette manière de formuler les alternatives de comportements/structures sociales (ici exprimées sans les nuances introduites fortement en cours d'analyse) dans de très nombreuses analyses sociologiques touchant à la violence, qui tentent de la cerner le plus largement possible dans l'espace et dans le temps. Et pas seulement bien évidemment à propos du sport.
   
     En ce qui concerne le sport, on voit que les structures des liens offrent une certaine résistance à la pénétration de sports qui ne seraient pas par ailleurs leurs homothétiques. Plus que des correctifs, les différents sports apparaissent comme des variantes ou des dégradés de ces comportements/structures. Difficile de plaquer du golf dans les milieux "populaires" et le football était autrefois très mal vu dans certains quartiers huppés en France... Une fois posée la grille d'analyse, c'est type de sport par type de sport qu'il faut poursuivre. C'est ainsi qu'Eric DUNNING étudie successivement les cas du football et du rugby. Le livre de Norbert ELIAS et d'Eric DUNNING sur les liens entre sport et civilisation se voulait d'ailleurs une incitation à poursuivre les réflexions entamées. Et depuis 1986, de très nombreuses études ont été faites, mais malheureusement très souvent liées à des préoccupation très concrètes comme les flambées de violence dans les quartiers de certaines banlieues ou les "débordements" dans certains matches de football... et dans des perspectives plutôt criminologiques.
             
      On attend toujours en fin de compte, des analyses sociologiques longues sur les relations entre sport et violence. Mais bien entendu, dans le cadre de ce blog, un certain nombre d'ouvrages seront proposés.

Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1986. Jean-Marie BROHM, contribution Pour une sociologie historique du corps, Critique de la modernité sportive, Les éditions de la passion, 1995.

                                                                      SOCIUS
 
 
Relu le 7 mai 2019
 

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