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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 09:22
               "Pourquoi et comment, aussi intelligents et puissants que nous soyons, pouvons-nous, seuls ou collectivement, décider le pire plutôt que le meilleur". C'est ainsi que Jacques GENEREUX commence sa présentation générale de La dissociété qu'il définit comme l'un des deux types de société de "régression inhumaine", avec l'hypersociété, celle "qui réprime le désir d'être soi au profit du seul désir d'être avec, qui étouffe l'individuation et la quête d'autonomie en hypertrophiant le collectif et la contrainte sociale". La dissociété est donc celle "qui tend à amputer l'aspiration d'être avec les autres, celle qui réprime la quête de solidarité et de coopération." Le débat posé en terme philosophique est en fait surtout sociologique. C'est effectivement en sociologue que l'auteur d'ouvrages très diffusés en économie et d'essais politiques se pose cette question.

     Faisant appel à de nombreuses disciplines scientifiques, plongeant dans le débat de société le plus virulent sans doute à l'heure actuelle, au moment où l'individualisme et le néo-libéralisme semblent triompher, de cette crise du politique et du social qui traverse de nombreuses sociétés du globe, le professeur de sciences politiques critique la logique de guerre économique que le néolibéralisme précisément "tente de substituer à celle, trop sociale et trop policée, de la concurrence."
Car "la catastrophe anthropologique" qu'il décrit et qu'il dénonce provient non pas du choix d'une économie de la concurrence, opposée à une économie de type marxiste, comme il l'écrit, mais bien d'une économie qui à la fois favorise la misère sociale et mine la démocratie.
      L'auteur est convaincu que les forces de la mondialisation sont à l'oeuvre d'abord au sein des États et des gouvernements, que le personnel politique lui-même détruit ses propres pouvoirs politiques et économiques. "L'impuissance collective face aux fléaux sociaux de notre temps n'est donc pas une crise du politique, mais la victoire d'une politique, une politique délibérée de l'impuissance publique, une privatisation de l'État toujours aussi puissant qu'autrefois, mais désormais au service d'intérêts privés. Le défi réel de la démocratie n'est donc pas de replacer l'économie sous le contrôle du politique, car elle n'a jamais cessé de l'être ; il est de remettre les politiques au service du bien commun". Plus loin, dans un chapitre consacré à la guerre économique et à la guerre incivile, il écrit : "Par ailleurs, la logique de guerre économique n'engendre pas que les méfaits sociaux susceptibles de nourrir la résistance. Elle dégénère aussi en "guerre incivile" qui dresse les citoyens les uns contre les autres et défait ainsi la possibilité de concevoir une résistance collective."
     Jacques GENEREUX, recherche les causes d'une telle situation et remonte jusqu'au siècle des Lumières, à ce moment de la pensée politique, qui pour détruire les forces oppressives de la religion et de la royauté, pour émanciper tous les humains par le règne de la raison et le progrès matériel, mit en avant les "postulats originels de la modernité". Lesquels, dans le contexte d'aliénation des esprits et de soumission au pouvoir de l'Église et du Souverain, inventèrent le concept d'individu autonome. Si ces postulats pendant trois siècles ont effectivement libérés les hommes de cette emprise, au point qu'aujourd'hui ils se retrouvent "sans dieux", et "sans normes collectives qui transcendent (leurs) désirs propres", ils induisent le centrage de la vie collective sur l'individu, coupé de ses liens avec les autres. A l'inverse d'un individualisme méthodologique, l'auteur prône un "socialisme méthodologique", car le défi de nos sociétés est bien d'inventer un nouveau projet politique, un projet politique "néomoderne", qui refonde "la légitimité des normes collectives, sans restaurer l'aliénation que constituait l'ordre moral et religieux de la société traditionnelle." Afin que les individus redeviennent ce en quoi ils aspirent, à la fois être eux-mêmes et attachés aux autres.

      Pour cela, concrètement, l'auteur indique que "le seul moyen dont dispose un citoyen pour reprendre la main, (qui) est extrêmement exigeant, (est) d'adhérer aux partis politiques et d'y mener la bataille interne pour changer la ligne majoritaire". L'ultime chance du progrès humain, face à ce qu'il appelle la "résilience des responsables politiques" actuels réside  dans l'action d'une gauche unie sur un projet résolument opposé à la dissociété néolibérale et dans deux conditions : la promesse d'une révolution démocratique, qui place la mise en oeuvre des politiques sous le contrôle effectif des citoyens et une révolution du discours politique qui redonne sens au débat et à la participation politique.

     C'est un ouvrage à la fois de philosophie politique et de sociologie politique que tente l'auteur, qui s'appuie sur une très nombreuse documentation scientifique, invoquant surtout des données d'ordre anthropologique et économique, sur la longue durée. Très lu à sa sortie et encore maintenant, il constitue une véritable charge (car le style est souvent incisif vis-à-vis de l'idéologie dominante) contre le néo-libéralisme d'un auteur engagé.
 
    L'éditeur se contente (en quatrième de couverture) de reprendre ces lignes de l'auteur : "Ce livre est motivé par la conviction qu'à l'époque des risques globaux la plus imminente et la plus déterminante des catastrophes qui nous menacent est cette mutation anthropologique déjà bien avancée qui peut, en une ou deux générations à peine, transformer l'être humain en être dissocié, faire basculer les sociétés développées dans l'inhumanité, de "dissociétés" peuplées d'individus dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres. Éradiquer ce risque commande notre capacité à faire face à tous les autres... C'est pourquoi, ici, j'entends moins faire oeuvre de science politique que de conscience politique. Car la dissociété qui nous menace n'est pas un dysfonctionnement technique dont la correction appellerait l'invention de politiques inédites. Il s'agit d'une maladie sociale dégénérative qui altère les consciences en leur inculquant une culture fausse mais auto-réalisatrice". 
 
       Philippe CHANIAL (http://dissociete.fr), de la revue du MAUSS, présente de façon très favorable la parution de ce livre : " (...) Généreux suggère à la fois de démonter la fausseté de l'anthropologie implicite du néo-libéralisme et de démonter les ressorts de son emprise pratique sur nos représentations du monde, de nous-même et d'autrui. A l'évidence, ces deux aspects sont liés. Si le néolibéralisme nous parle, c'est en raison du fait qu'il est "l'enfant naturel de tous les discours politiques jumeaux dont a accouché la modernité". En ce sens, il y là moins une "révolution culturelle" qu'une "involution" de l'individualisme, de l'économisme, du déterminisme et du productivisme dominants dans les principaux courants de la pensée moderne. Si le néolibéralisme passe si aisément, c'est bien parce qu'il prolonge la conception de la nature humaine et de la société la plus commune dans la pensée occidentale. Poussant à l'extrême l'idée moderne de l'individu "rationnel", les libéraux identifient rationalité et égoïsme absolu : l'individu cherche - et calcule - toujours, uniquement et obsessionnellement son intérêt. L'entrepreneur, en quête de marché ; l'ami généreux en quête de reconnaissance ; mais aussi le délinquant, balançant les coûts et les bénéfices de son forfait, ou le RMiste, arbitrant entre la perte de sa CMU et son retour sur le marché de l'emploi. Cette anthropologie utilitariste ouvre ainsi à une singulière "histoire naturelle de l'humanité", justifiant l'état de guerre économique mondial comme une lutte inévitable entre des êtres non seulement doués pour la compétition mais naturellement prédateurs et agressifs. Elle justifie également une étroite conception de la société identifiée à un contrat d'association utilitaire entre des individus par natures dissociés et égoïstes. Des individus qui n'ont pas besoin des autres pour être eux-mêmes mais pour satisfaire leurs intérêts, mieux qu'ils ne pourraient le faire  en restant isolés. Bref, non seulement ces individus auto-suffisants pourraient exister sans lien, mais la société elle-même ne créerait aucun lien, seulement des connexions dans un réseau d'échange. Une arithmétique simple régirait ainsi la vie sociale : ou bien chacun reçoit l'exact équivalent de ce qu'il donne et c'est la seule justice - la justice comptable du donnant/donnant - ; ou bien certains reçoivent plus qu'ils ne donnent, et ceux-là, de quelque que soient les noms par lesquels on les désigne, sont des assistés, des parasites. D'où notamment cette rhétorique néolibérale du "on a rien sans rien" qui vient progressivement substituer le workfare au welfare.
La contre-anthropologie que mobilise Généreux avance sur un terrain bien connu et bien balisé par la Revue du MAUSS, dont il mobilise les travaux, comme ceux de nombreux ethnologues (Salhins, Hoccart, Polanyi), paléo-anthropologues (J Cauvin), psychologues (Damasio, Cyrulnik), éthologues (de Waal) et théoriciens de l'évolution (Pelt, Picq), il renoue ainsi avec toute une tradition intellectuelle que le matérialisme historique marxien avait enterrée et ridiculisée, avec ce projet d'un fondement indissociablement anthropologique et moral du socialisme. Projet au coeur de la "socialo-sociologie" de Marcel Mauss, mais aussi du "socialisme intégral" de Benoit Malon ou de l'anarchisme de Kropotkine, et avant eux des socialismes français dit "utopiques" (Saint-Simon et les saint-simoniens, Leroux, Fourier, Considérant, etc). Bien sûr, affirmer que l'être humain est avant tout un être de relation, voir un animal sympathique, que l'individuation suppose la socialisation, ou plutôt l'association donc la coopération, que l'être-soi et l'être-ensemble sont corrélatifs pourrait certes paraître banal ou même irénique. Mais tel n'est pas le cas. Si Généreux appuie sa morale social(iste) sur une synthèse solide de travaux scientifiques qui font légitimement autorité, il en explore, ce qui est plus neuf, toutes les implications pour démonter ces diverses fables du néolibéralisme, naturalisant tout aussi bien la violence des rapports humains que le prétendu penchant de l'homme pour l'échange marchand ou son "aspiration productiviste" (...)."
 

 

   
   La Dissociété est suivi en 2009, de Le socialisme néomoderne ou l'avenir de la liberté (Seuil) et de La grande régression l'année suivante (Seuil).
 
  Jacques GÉNÉREUX (né en 1956), économiste français, maître de conférences des Universités, engagé en politique (Parti de gauche), est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels des manuels d'économie. Il a ainsi écrit Économie politique, en trois tomes (1991, 2008) ; Introduction à l'économie (Le Seuil, 2000) ; Introduction à la politique économique (Seuil, 1993, 1999) ; Chroniques d'un autre monde, suivi du Manifeste pour l'économie humaine (Seuil, 2003) ; Nous, on peut!, Pourquoi et comment un pays peut toujours faire ce qu'il veut (Seuil, 2011).
 
 

Jacques GENEREUX, La Dissociété, Editions du Seuil, 2008, 482 pages. Il s'agit d'une nouvelle édition revue et augmentée du livre paru en 2006.
 
Complété le 18 septembre 2012. Relu le 2 mai 2019.

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