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25 septembre 2009 5 25 /09 /septembre /2009 13:23
           A la fois philosophe politique, sociologue, stratégiste, critique idéologique, journaliste, historien... Raymond ARON constitue une des figures marquantes depuis le début des années 1950... jusqu'à aujourd'hui, en France et aux Etats-Unis. Son oeuvre reste une référence, surtout pour les milieux libéraux, mais pas seulement, car elle est multiforme et très proche de son travail d'enseignant universitaire. Deux volets de celle-ci nous intéresse ici : sa philosophie politique et sa vision de la stratégie.

       Dans son Introduction à la philosophie de l'histoire (1983), dans ses trois livres Dix-huit leçons sur la société industrielle (1963), La lutte des classes (1964) et Démocratie et Totalitarisme (1965) qui forment en fait un seul ouvrage, sa grande étude sur Les étapes de la pensée sociologique (1967) et dans l'ouvrage posthume Le Marxisme de Marx (2004), le normalien et éditorialiste par ailleurs aux journaux Le Figaro et L'Express, développe une vision critique de la sociologie, sans laisser lui-même une théorie sociologique.
 
   Influencé par Max WEBER, puis par les philosophes phénoménologiques HUSSERL et HEIDEGGER, dialoguant pendant plus de 40 ans comme il l'écrit avec la pensée de Karl MARX - bataillant d'ailleurs contre le marxisme-léninisme et les idées de Jean Paul SARTRE - rejoignant par bien des côtés la pensée d'Alexis de TOCQUEVILLE, Raymond ARON est d'abord un sociologue des sociétés industrielles. Tout comme Max WEBER cherche à voir les affinités entre l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, il s'interroge sur les relations entre l'attitude des sujets économiques et l'esprit de la civilisation industrielle. (Jean-François CHANLAT).
   Sur l'économie, il rejoint les idées de SCHUMPETER, même si dans son combat contre l'Union Soviétique, il parait endosser un idéologie plutôt libérale. Aujourd'hui que le monde est débarrassé d'une variante bureaucratique et dénaturée du marxisme, nous sommes mieux à même d'évaluer l'apport de sa pensée, qui est d'abord une pensée critique et sceptique.

  "Parti à la recherche des origines de la sociologie moderne, j'ai abouti, en fait, à une galerie de portraits intellectuels. (...) Au lieu de m'interroger, à chaque instant, sur ce qui relève de ce que l'on est en droit de baptiser sociologie, je me suis efforcé de saisir l'essentiel de la pensée de ces sociologues, sans méconnaître ce que nous considérons comme l'intention spécifique de la sociologie, sans oublier non plus que cette intention était inséparable, au siècle dernier, des conceptions philosophiques et d'un idéal politique" écrit Raymond ARON dans sa préface de Les étapes de la pensée sociologique, étudiant là les théories politiques et/ou sociologiques de MONTESQUIEU, d'Auguste COMTE, de Karl MARX, d'Alexis de TOCQUEVILLE, d'Émile DURKHEIM, de Vilfredo PARETO et de Max WEBER.
 "Il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science, qu'il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité. La réalité historique, parce qu'elle est humaine, est équivoque et inépuisable. Equivoques, la pluralité des univers spirituels à travers lesquels se déploie l'existence humaine, la diversité des ensembles dans lesquels prennent place les idées et les actes élémentaires. Inépuisables, la signification de l'homme pour l'homme, de l'oeuvre pour les interprètes, du passé pour les présents successifs."
 "On pourrait dire, en un sens général, que toutes les relations causales sont en sociologie, partielles et probables, mais ces caractères prennent, selon les cas, une valeur différente. Les causes naturelles n'impliquent jamais aux sociétés humaines telle ou telle institution exactement définie. Les causes sociales sont plus ou moins adéquates, et non nécessaires, parce que rarement un effet dépend d'une seule cause, parce que, en tout cas, le déterminisme parcellaire ne se déroule régulièrement que dans une constellation singulière qui ne se reproduit jamais exactement."
Comme dans la plupart de ses livres, celui-ci regroupe les notes des cours qu'il donne en nombre, à l'Institut Politique de Paris, à la Faculté des lettres et sciences humaines de l'Université de Paris ou à l'École pratique des Hautes Études. Et c'est ce qui donne souvent le caractère de très longs commentaires érudits à ses oeuvres, dans un jugement nuancé sur la portée des sociologies qu'il étudie, avec une très grande méticulosité sur les sources commentées. Il garde constamment une distance par rapport aux discours qu'il commente, tente d'éviter de se faire taxer (mais parfois c'est impossible) d'anti-marxiste lorsqu'il commente Karl MARX ou de tocquevillien lorsqu'il parle de TOCQUEVILLE. Dans tous les cas, il garde cette distance même dans ses écrits les plus polémiques et les plus discutés, comme dans son fameux L'opium des intellectuels (1955). Certaines pages gardent une résonance contemporaine : Au critiques nombreuses suite à la publication de ce dernier ouvrage qui l'accusent de couvrir de son scepticisme le statu quo social, il répond dans Trois Essais sur l'âge industriel (1965) : "L'opium des intellectuels, livre essentiellement négatif visait avant tout les marxistes-léninistes, et plus encore les progressistes. Contre une intelligentsia qui m'excommuniait parce que je dénonçais le stalinisme et adhérais à l'Alliance Atlantique, je n'éprouvais pas le besoin de chercher les fondements de valeurs auxquelles je souscrivais comme les progressistes, je ne discutais ni avec les fascistes ni même avec les réactionnaires, mais avec la gauche - avec la famille spirituelle dont j'étais originaire et que j'accusais de trahison." (Les étapes de la pensée sociologique)

       On peut regretter l'engagement pro-américain de Raymond ARON tout au long des guerres froides et oublier ses positions courageuses par rapport à la droite qui le lisait sur l'Algérie française (La Tragédie algérienne - 1957), il reste un des présentateurs et un des pédagogues les plus talentueux sur les questions de stratégie. Souvent, l'auteur du Traité de Stratégie, Hervé COUTEAU-BÉGARIE s'y réfère.
    La société industrielle et la guerre (1959), Paix et Guerre entre les Nations (1962), Le Grand débat, Initiation à la stratégie atomique (1963), Penser la guerre, Clausewitz (1976) et Machiavel et les tyrannies modernes (1993) constituent des références en matière de pensée stratégique au sens large.
             Paix et Guerre entre les Nations est issu du fait que "jamais il n'est apparu aussi évident que le changement quantitatif (l'apparition de la bombe atomique) entraîne une révolution qualitative". "L'humanité peut-elle poursuivre son aventure si elle continue de vivre dispersée en États souverains qui se définissent eux-même en référence à l'éventualité de la guerre?" "C'est parce que cette interrogation m'obsède depuis des années que j'ai entrepris une enquête globale, je l'espère, sur ce phénomène mystérieux qui emplit la chronique des siècles : la guerre".
Ce gros livre rassemble les éléments de l'analyse théorique inspirée de Carl Von CLAUSEWITZ, des rapports entre guerre et diplomatie, des relations entre unités politiques, dans leurs dépendances et dans leurs antagonismes. il reprend tous les déterminants sociologiques de l'espace, du nombre, des ressources, des régimes et veut dégager les racines de l'institution belliqueuse. Il analyse les antinomies de l'action diplomatico-stratégique, de manière théorique et de manière bien concrète, dans la situation de son temps. Parce qu'il aborde de très nombreux thèmes, dans une clarté exempte de jargon technique, ce livre reste un ouvrage de référence toujours utilisé. Après la disparition du monde bipolaire dans lequel il vit, son "enquête" expose des problèmes qui restent encore à résoudre.
            Penser la guerre, Clausewitz, décortique toute l'oeuvre connue du stratégiste et constitue une bonne introduction à l'oeuvre stratégique de référence par excellence. Divisé en deux parties (L'Âge européen, L'Âge planétaire), ce n'est pas un ouvrage d'érudit destiné aux seuls spécialistes. Théorie politique de la guerre, enseignements tirés de cette oeuvre de ses nombreux lecteurs, de LÉNINE à LIDDEL-HART, l'application de cette pensée à l'âge atomique, tout cela y est abordé, dans la même distance que pour ses ouvrages sociologiques. De longues pages sont consacrées à la dissuasion comme à la guérilla.
Raymond ARON se montre un théoricien capable de ne pas s'enfermer dans des questions étroites de stratégie et de tactique, moins obnubilé par la montée aux extrêmes ou par la bataille d'anéantissement, bien sensible aux freins politiques qui permettent des guerres limitées. Dans la deuxième partie, l'auteur est animé par la préoccupation majeure d'empêcher l'inversion de la formule "La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens" en "La paix est la continuation de la guerre par d'autres moyens", principe qui justifie toutes les subversions et tous les terrorismes.

          Même dans ses analyses les plus froides, Raymond ARON reste un moraliste. il admire THUCYDIDE, MACHIAVEL, CLAUSEWITZ, MARX, mais ce sont pour lui des auteurs dangereux. Comme l'écrit Bernard GUILLEMAIN, il est resté kantien et dissimule son intention philosophique sous l'analyse politique et sociologique.
 
        Comme le rappellent Ariane Chebel d'APPOLONIA et Igor KRAVTCHENKO, la pensée de Raymond ARON est marquée par son expérience de la seconde guerre mondiale. Le grand schisme, écrivent-ils, "produit par cette immense catastrophe a donné à Aron les sujets les plus graves de son investigation : la philosophie de l'histoire, la conscience historique, l'avènement de la société industrielle et, toujours, la menace de la guerre qui plane sur le monde en mouvement."
La contributrice, comme son collègue, du colloque de 1988 sur la guerre et les philosophes organisé par l'Université de Vincennes, met bien en évidence son parcours intellectuel et politique. Dès 1930, il analyse la montée puis le succès du national-socialisme allemand et étaye toujours ses réflexions, au-delà du rejet de l'antisémitisme au tant que Juif, par des arguments rationnels très loin d'une affectivité qui pour lui ne mène nulle part. Rigueur de l'analyse, clarté de l'argumentation ; "en un mot, faire usage de raison quand la Raison quittait les hommes". "Partisan des idéaux pacifistes jusqu'en 1931, il quitte Berlin avec le sentiment que les thèses d'Alain ou de Félicien Challaye flottaient entre ciel et terre et que le refus de la guerre à tout prix pouvait mener à brader des valeurs comme l'honneur et la liberté".
Dans un article de 1934, Réflexions sur l'objection de conscience (revue de métaphysique et de morale), il n'accepte pas ce "pacifisme du croyant", acceptable seulement sur le plan de la morale pure, qui est de peu de poids face à un Hitler, non plus que le "pacifisme des révolutionnaires", miné par la contradiction selon lui entre le refus de la guerre étrangère et l'acceptation de la guerre civile. Il garde ces convictions et les développe lors de son séjour à Londres (dès 1938) où il collabore à la revue gaulliste (mais ouverte à tous les courants politiques) La France libre, où il se distingue par une grande indépendance d'esprit, jusqu'à la critique de "l'ombre des Bonapartes" (article de 1940), où il analyse, faisant scandale, les composantes du despotisme plébiscitaire, bonapartisme et boulangisme d'une part, fasciste d'autre part. Il garde après la Libération cette indépendance d'esprit de "spectateur engagé", à la fois philosophe et sociologue pour penser globalement et concrètement la guerre.
 
     On ne peut comprendre l'oeuvre de Raymond ARON si l'on oublie le contexte de leur écriture. Tous ses travaux accompagnent ou suivent une importante activité de journaliste, dans la presse quotidienne, les magazines, les revues. Avant la seconde guerre mondiale, il collabore à Europe. Après, il écrit dans Point de vue (1945), Combat (1946-1947), le Figaro (1947-1977), l'Express (1977-1983) où l'auteur de ces lignes fit sa connaissance intellectuelle. En outre, il a donné des articles à Liberté de l'esprit, puis à Preuves et à Commentaires dont il est successivement l'inspirateur.
 
       Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND écrivent dans leur Dictionnaire de la stratégie : "Témoin de son siècle, donc à la fois des totalitarismes et des "guerres en chaîne" - son expression - qui le définirent en grande partie, Aron fut aussi un penseur stratégique. Paix et guerre entre les nations (1962) s'est imposé comme l'un des classiques des relations internationales et comme l'un des textes fondamentaux de la pensée dite réaliste, même si le réalisme aronien est plus complexe que celui exposé par ses figures les plus emblématiques, comme Hans Morghentau ou Henry Kissinger. Ses nombreux écrits sur la guerre, notamment sur la connexion entre totalitarisme et guerre totale, ont nourri et posé les bases d'une réflexion qui se poursuit encore aujourd'hui. 
Mais c'est surtout à travers la pénétrante étude qu'il consacra à Clausewitz (Penser la guerre : Clausewitz) qu'Aron consigna sa rigueur intellectuelle exemplaire. Aron tente d'aller au fond de la complexité clausewitzienne, et donc au-delà des schémas réducteurs dans lesquels on a souvent enfermé le penseur prussien. A partir de la définition trinitaire de la guerre élaborée par Clausewitz (la raison de l'autorité politique, l'action du chef de guerre et les passions du peuple), Aron articule sa conception du rapport entre guerre et politique, fournissant non pas une doctrine, mais une méthode de penser la guerre, et même de penser toutes les guerres, y compris celles qui dépassent et transcendent le carcan historique dans lequel évoluait Clausewitz.
D'une certaine façon, Aron reconnait dans la démarche de Clausewitz celle qui a guidé sa propre existence : "Les problèmes que se pose Clausewitz", dit-il en substance, "caractérisent par excellence l'entreprise philosophique" et, à travers son oeuvre, Aron trouve la clef qui lui permet de résoudre la grande question qui l'avait accaparé depuis les années 1930, soit l'élaboration d'une théorie philosophique de l'action historique.
Ainsi, Aron appliquera la méthode du Prussien pour appréhender et mieux comprendre les conflits de son époque - guerres mondiales, guerre froide, conflit du Proche-Orient, décolonisation. De cette manière, convergeront le philosophe, le stratégie et l'observateur de son temps. Écrite à la fin de sa vie, son étude de Clausewitz constitua peut-être son chef-d'oeuvre."

Raymond ARON, Les étapes de la pensée sociologique, Editions Gallimard, collection Tel, 1967 ; Le Marxisme de Marx, Éditions du fallois, Le livre de poche, collection références, Histoire, 2002 ; Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard, Idées nrf, 1962 ; La lutte des classes, Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles, Gallimard, idées nrf, 1964 ; Démocratie et totalitarisme, Gallimard,  idées nrf, 1970 ; Paix et Guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 ; Penser la guerre, Clausewitz,  I l'Âge européen, Gallimard nrf, 1989 ; Penser la guerre, Clausewitz II l'Âge planétaire, Gallimard nrf, 2001 ; La société industrielle et la guerre, Plon, 1959.
Bernard GUILLEMAIN, Article Raymond Aron, Encyclopedia Universalis, 2004. Jean-François CHANLAT, Raymond Aron, l'itinéraire d'un sociologue libéral, dans Sociologie et sociétés, vol XIV, 2. La guerre et les philosophes de la fin des années 20 aux années 50, Textes réunis et présentés par Philippe SOULEZ, Presses Universitaires de Vicennes, 1992. Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Dictionnaire de la stratégie, tempus, 2016. Nicolas BAVEREZ, Raymond Aron : Un moraliste au temps des idéologies, Flammarion, 1993.
 
Révisé le 3 mars 2015
Complété le 15 septembre 2017
Relu le 30 avril 2019

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