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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 16:30

   Entre sociologie et politique, entre analyses et prescriptions, les approches marxistes de la famille et du patriarcat évoluent au gré de la position des penseurs marxistes (au pouvoir ou non) avec notamment une longue période soviétique. Riches en contradictions, selon le courant (orthodoxe ou non, anarcho-libertaire ou non), ces approches sont de nos jours très influencées par le féminisme qui renouvelle le regard porté sur la famille. Toutes les approches marxistes de la famille restent marquées par l'approche initiale d'ENGELS, qui, à la suite d'HEGEL, qui pense que la famille structure la "société civile" (Principe de la philosophie du droit), notamment dans son oeuvre L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, rédigé en 1884. 

 

 

   Les fondateurs du marxisme affirment que la famille constitue l'un des premiers liens sociaux et figure au principe de la division du travail (L'idéologie allemande). La famille a une histoire, dépendante des conditions économiques. Le développement économique, la transformation des modes de production, en particulier le passage à la société communiste, doit transformer radicalement les mentalités. Sur les rapports hommes-femmes, parents-enfants, ce passage doit faire disparaître, selon certains auteurs comme Alexandra KOLLONTAÏ (1872-1952) (Marxisme et révolution sexuelle, 1909-1927) la famille "créatrice indépendante de richesse" et gardienne des relations d'oppressions dans le système capitaliste.

 

      Dans le livre phare, L'origine de la famille..., ENGELS affirme élucider, scientifiquement, le rapport entre les deux instances, production et famille.

Reprenant la périodisation de l'histoire précapitaliste de MORGAN (1818-1881), en état sauvage, barbarie et civilisation, ENGELS montre comment à chacune de ces périodes s'est imposé un type de famille particulier, adapté aux impératifs de la production : au temps de la société gentilice, c'est la famille punaluenne (un certain nombre de soeurs sont les femmes communes de leurs maris communs ; les soeurs et frères sont exclus du commerce sexuel ; la filiation est féminine ; l'économie est domestique) ; la famille "appariée" (un homme vit avec une femme, mais l'infidélité reste le droit de l'homme ; les enfants sont à la mère seule) ; de cette famille "appariée" devait naître, avec le développement de la production pour l'échange et de la propriété privée, la famille conjugale monogame (le père est sûr de sa descendance, à laquelle il transmet son héritage). ENGELS insiste sur le fait que "l'amour sexuel individuel..a peu de chose à voir avec l'établissement du mariage conjugal" (Marx/Engels Werke, Berlin, Detz Verlag, 39 volumes). La famille, dans l'analyse marxiste, a une origine purement économique et elle se caractérise alors par la suprématie totale de l'homme sur la femme. Karl MARX et Friedrich Engels affirment, dans La Manifeste du Parti communiste : "La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent". La véritable famille conjugale, celle qui repose sur des rapports d'estime et d'affectivité n'existe que dans le prolétariat, car "il ne s'y trouve aucune propriété... il manque tout stimulant pour fair valoir la suprématie masculine... (M/E W).

La question qui se pose est celle de l'évolution de la famille dans une société libérée du capitalisme et de la propriété privée. Pour ENGELS, la famille monogame n'a pas à disparaitre en tant que telle ; elle doit simplement cesser d'être l'unité économique de la société, car c'est ce statut qui pervertit le mariage conjugal et le rend insupportable surtout pour les femmes. Si ENGELS a cru que la famille monogame fondée sur l'inclination et non l'argent se maintiendrait dans une humanité libérée du capitalisme, d'autres marxistes, comme Alexandra KOLLONTAÏ, ont cru à sa dissolution, d'une part, parce que la famille n'aurait plus alors pour fonction la conservation des richesses familiales et, d'autre part, parce que, lentement mais irrévocablement, les obligations familiales passeraient l'une après l'autre à la charge de la société et de l'Etat. Pour elle, "la famille telle qu'elle existe encore vit ses derniers jours et elle est irrémédiablement condamnée à périr avec la société de classes antagonistes" . Ainsi, "les influences sociales sont si complexes, leur action si diversifiée, qu'il est actuellement impossible d'imaginer avec précision ce que sera la forme dans laquelle se mouleront, après un changement radical de toute la structure de la société, les rapports conjugaux de l'avenir". Pensée qui lui est reprochée par les dirigeants et idéologues du Parti. Ainsi David RIAZONOV (1870-1938), à la question : "Quelle forme d'union remplacera l'ancienne famille bourgeoise? répond qu'il n'y a aucune raison de poser la question... En dehors de la famille traditionnelle, il ne voit que "des rapports sexuels désordonnés" ou "le communisme sexuel" incompatibles avec la société communiste (La doctrine communiste du mariage). Lors des débats passionnés autour des problèmes relatifs à la famille en 1926, pour la plupart des participants, la préoccupation principale était de préserver "la morale" et la famille. Mais quelle morale? La morale bourgeoise? Et quelle famille? La famille fermée et contraignante, tant décriée et condamnée par Alexandra KOLLONTAÏ? Depuis, les différents codes de la famille qui se succéderont visent à la conservation de la cellule familiale. En 1936, on en arrive, en URSS, à la suppression de la liberté de l'avortement pour "le renforcement de la famille soviétique" (éditorial de la Pravda, cité par R SCHLESINGER, Changing attitude in Soviet Russia. The family, London, Routledge & Kegan Paul, 1949) et tous ceux qui avaient préconisé la disparition de la famille, comme S WOLFSON, dans la Sociologie du mariage et de la famille, font leur autocritique en se référant à MARX, ENGELS et LÉNINE. C'est en tout cas ce que Françoise BALIBAR, et Nadya LABICA expose dans le Dictionnaire critique du marxisme.

 

 

     Leur périodisation des approches marxistes est précédemment trop centrée sur l'histoire de l'URSS, mais l'ensemble de positions marxistes jusqu'à la fin de celle-ci, s'en inspirent, au minimum, ou s'y alignent carrément. Surtout après la Seconde Guerre Mondiale.

Les points de référence des réflexions actuelles, hormis les changements radicaux de perspectives introduits par les féminismes proches du marxisme, restent dans les oeuvres d'ENGELS, de KOLLONTAÏ, de RAZIONOV ou de WOLFSSON. Compte-tenu de l'évolution du marxisme dans son ensemble, surtout celles d'ENGELS (dans un retour aux sources, souvent critique) et celles de KOLLONTAÏ, là encore sous l'impulsion du mouvement féminisme en général, mais aussi sous la poussée des nouvelles connaissances en ethnologie.

Les autres oeuvres, notamment celles d'auteurs qui sont également rédacteurs de codes de la famille dans les pays dits communistes, reviennent à des conceptions plus "classiques" de la famille, et en tout cas refusent toutes les innovations qui changent les rapports de force à l'intérieur de la parenté, avec des arguments moraux mêlés à des considérations démographiques.

 

     ENGELS est le premier en littérature marxiste à avoir décrit l'évolution de la famille à partir des positions du matérialisme historique. Il envisage la famille comme une catégorie historique et dévoile la liaison organique entre ses formes et les étapes du développement de la société, la dépendance de ces formes du monde matériel de production. Il montre comment, à mesure du progrès des forces productives, on voit diminuer l'influence des liens de parenté sur la formation sociale et comment avec la victoire de la propriété privée est apparue une société où "le règne de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété". Il soumet à une vive critique la famille bourgeoise. Il révèle le fondement économique de l'inégalité entre femmes et hommes, alors que règne la propriété privée et montre que la vraie émancipation des femmes passe par l'abolition du mode de production capitaliste. Ce n'est qu'en société socialiste, notre t-il, alors que les femmes seront largement associées à la production sociale, qu'une véritable égalité avec les hommes sera instaurée dans tous les domaines de la vie sociale et que les femmes seront affranchies des soucis du ménage que la société assumera à un degré croissant, c'est alors seulement que s'affirmera un type de famille nouveau, supérieur, basé sur l'entière égalité des sexes, le respect mutuel et l'amour.

"Jusqu'en 1860 environ, il ne saurait être question d'une histoire de la famille, lisons-nous dans L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat. Dans ce domaine, la science historique était encore sous l'influence du Pentateuque. La forme patriarcale de la famille, qui s'y trouve décrite avec plus de détails que partout ailleurs, n'était pas seulement admise comme la plus ancienne, mais ) déduction faite de la polygamie - on l'identifiait avec la famille bourgeoise actuelle, si bien qu'à proprement parler la famille n'avait absolument pas subi d'évolution historique ; on concédait tout au plus que dans les temps primitifs pouvait avoir existé une période de rapports sexuels exempts de toute règle." Pour ENGELS, "l'histoire de la famille date de 1861, de la parution du Droit maternel de (Johan Jakob) BACHOFEN (1815-1887). L'auteur y énonce les affirmations suivantes :

- L'humanité a d'abord vécu dans des rapports sexuels dépourvus de toute règle, qu'il désigne par le terme malencontreux d'hétaïrisme ;

- Comme de tels rapports excluent toute paternité certaine, la filiation ne pouvait être comptée qu'en lignée féminine - selon le droit maternel -, ce qui fut originairement le cas chez tous les peuples de l'antiquité ;

- En conséquence, on accordait aux femmes, en tant que mères, seuls parents certains de la jeune génération, un haut degré de respect et de prestige qui, selon la conception de Bachofen, alla jusqu'à la parfaite gynécocratie ;

- Le passage au mariage conjugal, où la femme n'appartenait qu'à un seul homme, comportait la violation d'un antique commandement religieux (autrement dit, en fait, une violation du droit traditionnel des autres hommes à la même femme), violation qui devait être expiée, ou dont la tolérance devait être achetée. Par la femme en se donnant à d'autres pour un temps limité. 

Bachofen trouve les preuves de ces assertions dans d'innombrables passages de la littérature classique de l'Antiquité."

Cette conception d'un matriarcat originel trouve tout un pan de littérature marxiste, parallèle à la référence à un temps de communisme primitif. Mais celle-ci est abandonnée par la suite, et même ENGELS préfère de beaucoup se référer aux travaux du successeur de BACHOFEN, J F MAC LENNANN (1827-1881) et à ceux de Lewis Henry MORGAN, dont les conclusions sont, estime-t-il, universellement admises chez les préhistoriens. Ce dernier, considéré comme un des fondateurs de la science anthropologique, établit une séquence évolutive des systèmes de parenté, qui sert souvent sinon de référence, au moins de point de départ dans la réflexion au long court  sur la famille.

"Il y a donc trois formes principales du mariage qui correspondent en gros aux trois stades principaux du développement de l'humanité. (...). Comme l'a démontré tout notre exposé, le progrès qui se manifeste dans cette succession chronologique est lié à cette particularité que la liberté sexuelle du mariage par groupe est de plus en plus retirée aux femmes, mais non aux hommes. En réalité, le mariage par groupe subsiste effectivement pour les hommes jusqu'à nos jours. Ce qui est crime chez la femme et entraîne de graves conséquences légales et sociales passe chez l'homme pour fort honorable, ou n'est considéré, au pis aller, que comme une légère tâche morale qu'on porte avec plaisir. Mais plus l'hétaïrisme traditionnel se modifie, à notre époque, par la production capitaliste, plus il s'y adapte, plus il se transforme en prostitution avouée, et plus son action est démoralisatrice. Ce sont les hommes qu'il démoralise, beaucoup plus encore que les femmes. La prostitution ne dégrade, parmi les femmes, que les malheureuses qui y tombent, et celles-là même dans une bien moindre mesure qu'on ne le croit communément. Par contre, elle avilit le caractère du monde masculin tout entier. C'est ainsi en particulier qu'un état de fiançailles prolongé est, neuf fois sur dix, une véritable école de préparation à l'infidélité conjugale. Nous marchons maintenant à une révolution sociale dans laquelle les fondements économiques actuels de la monogamie disparaîtront tout aussi sûrement que ceux de son complément, la prostitution. La monogamie est née de la concentration des richesses importantes dans une même main - la main d'un homme - et du désir de léguer ces richesses aux enfants de cet homme, et d'aucun autre. Il fallait pour cela la monogamie de la femme, non celle de l'homme, si bien que cette monogamie de la première ne gênait nullement la polygamie avouée ou cachée du second. Mais la révolution sociale imminente, en transformant en propriété sociale à tout le moins la partie de beaucoup la plus considérable des richesses permanentes qui se peuvent léguer : les moyens de production, réduira à leur minimum tous ces soucis de transmission héréditaire. La monogamie, étant née de causes économiques, disparaîtra-t-elle si ces causes disparaissent?" ENGELS répond à cette question de manière longue et non définitive, argumentant sur la nature de l'amour sexuel et de l'économie domestique privée, et finalement, dès le départ de sa réponse, estime que la prostitution disparaît, mais que la monogamie, elle, devient une réalité même pour les hommes. "Ce qui disparaîtra très certainement de la monogamie, ce sont tous les caractères qui lui ont imprimé les conditions de propriété auxquelles elle doit sa naissance ; et ces caractères sont, d'une part, la prépondérance de l'homme, et, en second lieu, l'indissolubilité du mariage." C'est à partir de cette conclusion, d'ailleurs, que dans le jeune Etat soviétique, toute la législation sur le divorce - et sur le mariage lui-même - est profondément modifiée, ouvrant la porte à de nombreuses expérimentations sociales... surtout dans les classes ayant accès au savoir nécessaire pour le faire, à commencer par la capacité de lire et d'écrire, qui rappelons tout de même ici, n'était, sous le tsarisme, que l'apanage d'une minorité, même si des éléments de la classe ouvrière y avaient progressivement accès...  

   Dans une des dernières rééditions de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat  (Editions Le temps des cerises), Christophe DARMANGEAT fait une sorte d'état des lieux de ce qu'il reste de cette oeuvre, 130 ans après sa parution : "Bien peu de marxistes (...) soutiendraient aujourdh'ui l'idée que l'intralité des faits et des rasonnements soutenus dans L'origine de la famille devraient toujours être tenus pour avérés. Comment pourrait-il en être autrement? Le livre tirait sa matière d'une science alors balbutiante. (...). Engels , répondant à l'avance à tous ceux qui auraient voulu figer ses écrits dans l'éternité du marbre, il ajoutait que "mainte hypothèse de détail, établie par Morgan, est devenue (...) chancelante ou même caduqye", (...).". Les connaissances ont bien évolués depuis 1891 et on peut se demander ce qu'il reste de valable dans cette oeuvre. Son vocabulaire est très vieilli et l'hypothèse des familles "consanguines" ou "punaluenne" est depuis longtemps abandonnée par les anthropologues. Les formes familiales se révèlent beaucoup plus diverses et déroutantes que MORGAN ne pouvait le supposer, et ne sont pas reliées de manière simple ni aux systèmes techno-économiques, ni aux terminologies de parenté. Du coup, ce la remet en cause les visions sur les lignées masculines et féminines et toute la conception du passage d'une filiation féminine à une filiation masculine, suite au développement de la propriété privée, censée être un événement universel. La conception aussi de sociétés égalitaires où régnait une domination masculine plus ou moins intense provient aussi de biais d'observation largement critiqués. Ceci dit, ENGELS pose historiquement le problème de l'émancipation féminine au sein de la société capitaliste, qui finalement, n'a pas besoin de présupposés sur l'histoire de la famille. Le sujet de l'Etat, qui occupe la majeure partie de l'ouvrage, exige aussi à reconsidérer de larges pans du texte. On reste de nos jours fort prudent sur les structures politiques des siècles postérieurs, et l'exemple de la gens iroquoise est trop restreint pour fonder une vision d'ensemble de l'évolution vers l'Etat des sociétés premières... Sur la propriété privée, son rôle central sur l'évolution des inégalités sociales s'avère plus complexe qu'exposé par ENGELS. "Il est en tout cas un point, et non des moindres, sur lequel les conclusions d'Engels n'ont pas pris une ride : il s'agit de la caractérisation de l'Etat comme une force armée distincte de la population, oragnisée séparément d'elle et capable ainsi de la contraindre par la violence. Engels cerne là avec une vigueur toute particulière la spécificité de l'Etat."  L'outil armé fonctionne de manière si spécifique qu'il ne suffit pas à la classe ouvrière d'en prendre le contrôle pour son propre compte. 

 

     Les idées d'Alexandra KOLLLONTAÏ, nous rappelle une des introductrices de son oeuvre en France, Judith STORA-SANDOR, notamment celles exprimées dans Les Bases sociales de la famille (1909), sont inspirées d'ENGELS et d'Auguste BEBEL (La Femme et le Socialisme) qu'elle cite abondamment. Son analyse de la désagrégation de la famille s'enrichit d'une description de la vie de certaines couches de la population en Russie. Ses réflexions sur la lutte à mener posent un certain nombre des problèmes qui sont actuellement loin d'être résolus et qui constituent toujours le point central de l'idéologie de nombreux mouvements féministes actuels.

Elle participe à l'élaboration de la législation du jeune Etat sovétique, et théorise dans son oeuvre, la fin du mariage monogamique. Pour autant, sur L'union libre, elle met l'accent sur le fait que "si l'on veut lutter pour libérer la femme du joug familial, il faut diriger ses flèches non contre les formes même des rapports conjugaux, mais contre les causes qui les ont engendrées." Contre l'attitude de féministes favorables à l'union libre, elle présente les propositions "du parti ouvrier comme mesures immédiates aux femmes travailleuses accablées par un double fardeau - les obligations domestiques et le travail à l'atelier. (...) il sait que par une série de mesures sociales et politiques, il est possible d'alléger la situation pénible des femmes et des mères, de protéger la santé et même la vie de la génération future. Ces mesures doivent, en premier lieu, favoriser l'accélération du processus économique qui détruit la petite unité économique familiale et qui, ôtant les soucis du ménage des épaules accablées des femmes travailleuses, les transmet à des collectivités spécialement adaptées ; en second lei, elles sont pour tâche de défendre les intérêt de l'enfant et de la mère, de promouvoir une large législation protectrice, incluant l'assurance maternelle ; en troisième lieu enfin, ces mesures doivent tendre à transmettre le soin de la jeune génération de la famille à l'Etat ou à une administration locale, bien entendu à la condition expresse que l'un et l'autre soient pleinement démocratisés.(...)".

Dans Femmes célibataires (1918) et dans Anne Akhmatova : chantre de la femme nouvelle (1923), dans Lutte de classe et sexualité (1918) et dans L'amour-jeu ou l'amitié érotique (1923), comme dans de nombreux autres textes, elle se place au coeur de nombreuses polémiques sur la place des femmes dans la société soviétique, d'autant plus qu'elle fait partie de la minorité anti-léniniste (sur l'étatisation de la production au lieu de la collectivisation et sur les libertés politiques), intégrée à la tendance "communiste de gauche" (revue Kommunist). Lors du passage à la NEP, elle estime que LÉNINE trahit la révolution et elle subit un exil diplomatique comme ambassadrice de l'URSS en Norvège en 1923 et ailleurs ensuite... Ceci rappelé pour comprendre qu'une partie de son oeuvre est construite de l'extérieur, et se situe de manière critique face à une évolution qui s'inverse progressivement en Union Soviétique, STALINE et LÉNINE estimant le couple fidèle comme la forme naturelle de famille. Quoi qu'il en soit, les conflits sur la conception de la famille perdurent tout au long de la vie de l'URSS, dans la période de libéralisation des années 1910 à 1930 comme dans la période de retour à la tradition de 190 à 1950, comme encore la nouvelle période de libéralisation à partir des années 1960. L'attitude officielle envers la famille varie beaucoup au cours de près d'un siècle, comme en témoigne la législation sur la divorce (Hélène YVERT-JALU)

Elle se livre à une critique féroce qui mêle considérations économiques et considérations morales. La classe dominante impose sa conception de l'amour à l'ensemble de la société et l'amour est une notion idéologique qui doit être clairement définie, au même titre que les problèmes relatifs à l'économie et à la politique. Précisément, c'est parce que le Parti, majoritairement, estime qu'avant tout les problèmes économiques doivent être réglés avant de penser à des "choses morales", ses écrits mettent en relief - surtout dans L'amour-jeu, le fossé grandissant qui se creuse entre le marxisme orthodoxe, influencé par le puritanisme ambiant, et sa conception de l'évolution nécessaire du rapport entre les sexes. 

 

      Représentant de cette attitude puritaine, David RIAZANOV combat longtemps pour justifier l'enregistrement obligatoire des mariages, contre les partisans du mariage de facto. Lors de la préparation en 1925-1926 d'un nouveau code de la famille, ce dernier s'alarme du relâchement des moeurs et de la vague de divorces qui ont suivi les premières années de la révolution. La question se pose alors de la reconnaissance ou non de ce que l'on appelait le "mariage de facto" dans le code civil, c'est-à-dire d'étendre les mêmes droits aux concubins qu'aux mariés enregistrés. Il attaque constamment la "bestialité" de "soit-disant communistes" qui prônent l'amour libre (tout en reconnaissant qu'ENGELS le pratiquait!) qu'il assimile à la "polygamie". Dans la période transitoire de la société soviétique, la bataille ne cesses de faire rage, à coups d'argument bien plus moraux qu'économiques, même si en arrière plan, pèsent le problème des milliers d'enfants abandonnés et des effets démographiques de la guerre civile.

 

 

      C'est précisément sur l'économie politique du patriarcat, revenant donc aux principes de l'attitude du marxisme envers la famille, qu'une partie du féminisme renouvelle la problématique marxiste.

Ainsi Christine DELPHY (1969) analyse l'aspect économique du non-marchand, à partir de trois hypothèses :

- Le patriarcat est le système de subordination des femmes aux hommes dans les sociétés industrielles contemporaines ;

- Ce système a une base économique ;

- Cette base est le mode de production domestique.

Dans son interrogation sur le système économique, elle refuse de se "laisser piéger" par l'opposition classique entre valeur d'échange et valeur d'usage et isole les caractéristiques formelles de la circulation des biens qu'on appelle "patrimoine", mis en opposition au marché :

- Il n'est pas caractérisé par l'échange, mais par le don ;

- Les acteurs ne sont pas interchangeables mais définis étroitement par les règles de la parenté ;

- Cette circulation ne dépend pas du bon vouloir des acteurs, ni des donateurs, ni des bénéficiaires.

Estimant que cette partie de l'économie n'est pas traitée par les auteurs d'économie politique, qu'ils soient marxistes ou non, elle recherche le mode de fonctionnement de la production domestique et les fondements économiques du patriarcat. Elle présente elle-même les quatre axes les plus importants de son apport épistémologique :

- La critique de l'a-historicisme de la plupart des théories traitant du "statut des femmes" ou de la "division du travail" ;

- La critique de la recherche de la "globalité", recherche qui s'appuie sur la confusion entre la spécificité d'une situation, en particulier d'une oppression sociale, et la spécificité de ses causes ou de ses mécanismes ;

- La critique du naturalisme : du recours à des phénomènes non-sociaux pour expliquer des phénomènes sociaux ;

- La critique des sciences constituées et le développement d'un point de vue féminin.

 Elle appelle à une révolution féministe dans les sciences sociales qui aboutit au développement d'une nouvelle sociologie, la sociologie du genre (1976), empruntée au monde anglophone. La constitution de cette sociologie est nécessaire car même la sociologie marxiste qui ne rend pas compte de l'oppression commune des femmes, et est centrée non sur l'oppression des femmes mais sur les conséquences de cette oppression pour le prolétariat. Contrairement à des textes américains et cubains sur l'oppression économique des femmes (BESNTON, 1969, 1979 - LARGUIA, 1970) qui tendent à penser les femmes structurellement non responsables de la production des marchandises et cantonnées à des activités ne produisant que des valeurs d'usage et non des valeur d'échange, ne créant pas de surproduit, Christine DELPHY propose une analyse économique novatrice :

- Les rapports de production (non-rémunération...) s'appliquant au travail domestique ne sont pas limités aux productions consommées dans la famille (élevage des enfants, services domestiques) mais s'appliquent aussi aux productions destinées au marché quand elles sont produites dans la famille ;

- Il n'y a pas de différence entre les services domestiques produits par les femmes et les autres biens et services dits productifs produits et consommés dans la famille ;

- De même qu'il y a continuité et non rupture entre les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés productives et les activités ayant pour but l'autoconsommation et appelés non productives (les activités ménagères), il y a continuité entre les services fournis gratuitement par les femmes et les services commercialisés ;

- Aujourd'hui, l'appropriation de la force de travail des femmes tend à se limiter à l'exploitation (la formation gratuite par elles) du travail domestique et d'élevage des enfants ;

- A partir de ces données, il est maintenant possible d'ébaucher les principes d'une analyse de classes. on constate l'existence de deux modes de production dans notre société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel ; les services domestiques, l'élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l'exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l'exploitation familiale, ou plus exactement à l'exploitation patriarcale ;

- la fourniture gratuite de travail dans le cadre d'une relation globale et personnelle (le mariage), constitue précisément un rapport d'esclavage. 

En conclusion, pour tracer une perspective politique, l'exploitation patriarcale constitue l'oppression commune, spécifique et principale des femmes :

- commune, parce qu'elle touche  toutes les femmes mariées ;

- spécifique, parce que l'obligation de fournir des services domestiques gratuits n'est subie que par les femmes ;

- principale, parce que même quand les femmes travaillent "au dehors", l'appartenance de classe qu'elles en dérivent est conditionnée par leur exploitation en tant que femmes.

Du coup, la mobilisation doit se faire sur la base de l'oppression patriarcale, et non pas d'abord sur la base de l'oppression capitaliste comme le disent la plupart des auteurs marxistes, donc inclure tous les individus opprimés par le patriarcat et à ce titre intéressés à sa destruction, soit toutes les femmes. Ce travail de mobilisation doit mettre l'accent sur la solidarité de tous les individus opprimés par un même système et pour ce faire :

- s'attaquer aux problèmes de fausse conscience, à la conscience de classe déterminée par l'appartenance aux classes capitalistes plutôt qu'aux classes patriarcales et à l'identification sous ce prétexte à la classe patriarcale antagonique ;

- montrer comment cette fausse conscience sert les intérêt du patriarcat et nuit à la lutte.

 

Christine DELPHY, L'ennemi principal, tome 1 et 2,  Syllepse, collection Nouvelles questions féministes, 2002 ; Alexandra KOLLONTAÏ, Marxisme & Révolution sexuelle, François Maspéro, petite collection maspero, 1973 ; Friedrich ENGELS, l'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat, 1884, www.uqac.ca - Editions Le temps des cerises, 2012 ; Notes de lecture, David RIAZANOV, www.pcint.org ; Hélène YVERT-JALU, L'histoire du divorce en Union Soviétique. Ses rapports avec la politique familiale et les réalités sociales, dans Population, n°1, 1981, Portail Persee ; François BALIBAR et Nadya LABICA, article Famille, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

SOCIUS

 

 

 

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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commentaires

L. Junior 14/04/2016 08:07

Que dit Marx sur le mariage?

GIL 16/04/2016 10:06

Nous préparons une série d'articles sur la mariage, mais je peux dire pour l'instant que le mariage bourgeois, c'est de celui que parlent Karl MARX et Friedrich ENGELS - difficile de distinguer parfois qui écrit, même lorsque c'est signé de l'un ou de l'autre, mais c'est surtout ENGELS qui se charge de cette question - dans leurs textes, il s'agit pour eux d'une institution-contrat qui lie un homme et une femme, bien sûr pour la nécessité d'une transmission héréditaire, mais surtout pour des raisons beaucoup plus socio-économiques que sentimentales. Même lorsque les sentiments existent, il s'agit d'une domination de la femme par l'homme dans le cadre du mode de production capitaliste. Cette institution perdurera tant que le système capitaliste existera. La nature marchande du mariage est pour eux clairement établie. On trouve des réflexions dans le manifeste du Parti Communiste et dans l'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat, mais l'essentiel de l'apport marxiste à la réflexion sur le mariage (et la sexualité) se trouve chez A KOLLONTAÏ qui s'oppose d'ailleurs souvent à LÉNINE sur ce point...

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