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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 09:51

   Tout discours sur la communication devrait commencer à dire de quoi il est question, information, communication, communication de quelque chose à quelqu'un, communication entre personnes... Car si dans la presse, nous avons l'occasion de lire souvent que (en Occident)  nous sommes dans une société de communication, nous pouvons constater - individualisme oblige sans doute - que jamais la solitude n'a jamais été aussi importante. Or, le flux constant d'informations de toutes sortes et de toutes natures, parfois omniprésente dans les lieux publics, où la publicité prend une grand place (qu'elle soit ouverte ou clandestine), est bien unidirectionnel. Sauf sur des canaux comme Internet (et encore les flux de retours - réponses diverses, réactions... - sont-ils souvent surévalués...), il s'agit très souvent d'une communication à sens unique, que les analystes étudent souvent d'ailleurs dans ce seul sens, sans se préoccupé souvent de la réception de ces multiples messages (cependant l'étude des phénomènes de rejet connait une certaine croissance à l'heure actuelle...), mettant en scène le jeu concurrentiel des messages dans un point de vue "artistique" ou économique.

La communication la plus pertinente est selon nous d'abord un échange, sinon il s'agit simple d'informations. La société est formée d'un ensemble d'individus qui communiquent entre eux en échangeant de l'information, or les sociologies qui traitent de l'information sont aujourd'hui principalement des sociologies de mass-media. Auparavant, toutefois, la sociologie de l'information et de la communication s'était constituée pour étudier ces échanges : décrivant leur contenu, elle montrait aussi les rapports de pouvoir qui se développent autour de l'information et s'efforçait de mesurer l'influence que peuvent avoir les supports techniques (radio, cinéma, télévision, nouveaux médiais) sur les comportements des citoyens ou des consommateurs. L'évolution du grand ensemble que constitue la sociologie de communication est influencée par l'aspect "utilitaire" pour les entreprises ou les pouvoirs politiques qui domine de plus en plus les études : il s'agit d'abord de connaitre l'impact des campagnes publicitaires et des manoeuvres politico-médiatiques, à court terme, souvent à échéance de flux précis de marchandises et de services dans le premier cas, à échéance électorale immédiate dans le second cas. A un point où souvent, la sociologie de la communication politique ou économique se réduit à une sociologie de la publicité politique ou économique...

 

    Le développement des nouvelles technologies a suscité l'apparition d'une nouvelle sous-discipline qui va de l'étude de l'innovation à la socio-anthropologie des pratiques techniques et aux réflexions sur la société de l'information. Les technologies de l'information entrant en force dans l'espace de production de biens et des services, la sociologie de l'information a rencontré d'autres principes mieux établis autour de la sociologie des organisations, de la sociologie du travail ou de la sociologie de l'entreprise. Ces trois sous-champs - médias, nouvelles technologies, production des services - partagent un même héritage positiviste, mêmes s'ils s'efforcent de s'en dégager. Au XXe siècle, le progrès des connaissances et des techniques était considéré comme un facteur de progrès social. SI les mass media ont vite constitué l'un des objets d'étude majeurs de la sociologie américaine, c'est que les technologies apparues ou développées dans la première moitié du XXe siècle étaient présentées comme apportant à l'humanité la diffusion universelle du savoir et la participation de tous aux décisions qui les concernent. Ce n'est que dans l'entreprise que le discours a été de tout temps plus mesuré, la mécanisation puis l'automatisation s'acccompagnant de la crainte du chômage ; aujourd'hui, le discours sur l'inéluctabilité de l'automatisation l'emporte, au nom de l'a compétitivité et de la survie de la firme. Ainsi, le discours dominant la fin du XXe siècle affirme que les nouvelles techniques industrielles ou urbaines ont le pouvoir de déterminer les structures de la vie sociale et de construire une société de l'information. (Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI).

 

   La difficulté d'une réflexion sur la communication, pour Eric MAIGRET, "tient à des circonstances historiques exceptionnelles. Les guerres mondiales ont par exemple renforcé le sentiment que les médias étaient des instances de contrôle et de la manipulation. Mais elle vient surtout du fait que l'objet communication lui-même semble hors d'atteinte d'une définition scientifique précise. Au fur et à mesure que les chercheurs de toutes disciplines ("exactes" ou "humaines"), que les politiques, les industriels, les informaticiens, les journaliste, le grand public, s'en sont emparé, il est devenu si large qu'il ne semble plus recouvrir aujourd'hui quelque chose de cohérent : transmettre, exprimer, se divertir, aider à vendre, éclairer, représenter, délibérer... Des jeux de passe-passe s'effectuent entre des mondes concurrents, chacun cherchant à imposer sa définition et les intérêts qui l'accompagnent, du moins à élargir les limites de son territoire. Les thuriféraires de la communication machine ou les tenants de la communication commerciale l'emportent alors plus qu'à leur tour, portés qu'ils sont par le développement démesuré de leurs mondes depuis plus d'un siècle."

Pour remédier à cette situation "de flou conceptuel autant qu'au déséquilibre entre les définitions", le professeur de sociologie des médias à l'université Paris III, Sorbonne-Nouvelle" constate qu'"une attitude courante consiste à appréhender la communic ation par une tension, celle entre raison et technique." "La question de la communication, poursuit-il, serait pour nous, contemporains, la reformulation de la vieille bataille entre idéalistes et sophistes. D'un côté, nous aurions des outils de transmission de l'information, avec toutes les réussites liées à la performance, à l'efficacité. De l'autre, des enjeux normatifs à partager dans toute communauté qui vise l'idéal d'une raison partagée, d'une plénitude liée à l'échange. Cette définition a la vertu pédagogique de toute dichotomie et, plus encore, celle de ne pas remonter au siècle dernier puisqu'elle nous a été léhuée par la philosophie antique. Elle demeure cependant entachée du défaut reproché à toute la tradition métaphysique par un Kant ou un Nietzsche, qui en participent encore : elle croit à l'existence d'un monde absolu qui s'opposerait à un monde de phénomènes illusoires. Tout l'intérêt de la révolution apportée par les sciences sociales à la fin du XIXe siècle est qu'elle a substitué à une description aussi conflictuelle que vaine, celle d'un monde plus complet, plus continu, dans lequel les hommes agissent par référence à des objectifs variés - instrumentaux, normatifs, expressifs - sans qu'un hiastus fondamental ne s'esprime entre ces ordres."

Si l'on souhaite être plus précis dans la définition du mot communication, selon Eric MAIGRET, "il est nécessaire de partir d'un point de vue autre que celui de la philosophie idéaliste ou sophistique et de considérer qu'il balise un espace à trois dimensions que nous habitons en permanence, comme nous y incitent, chacun à leur tour, les fondateurs des sciences sociales et leurs héritiers." Il cite WEBER (existence de trois niveaux de légitimité), PIERCE (articulation triadique des signes), MEAD et VLUMER (tripartition des objets), HABERMAS et JOAS (distinction entre trois types d'agir). il indique bien qu'"il n'existe pas de consensus sur le contenu et la forme exacts de ces trois dimensions". Il défend l'idée "que la communication est un phénomène "naturel", "culturel" et "créatif", par ordre croissant d'importance. Il reprend là la définition de la tripartition de PIERCE. "Communiquer consiste à convoquer des objets, des relations sociales et des ordres politiques. Toute théorie de la communication propose un composé d'éléments momentanément indivisibles :  un modèle de l'échange fonctionnel entre les hommes, un point de vue sur les relations de pouvoir et de culture, une vision de l'ordre politique qui les unit. Les auteurs qui ont négligé d'interroger l'une de ces dimensions se sont en fait exposés à défendre des points de vue implicites sur cette dernière. Si toute théorie apporte en effet des éclaircissements spécifiques sur le monde, des éléments simples permettant d'en réduire la complexité, c'est-à-dire des modèles, elle est aussi un composé de présupposés scientifiques et de points de vue idéologiques, éthiques et politiques. oublier son insciprtion dans l'une ou l'autre de ces trois dimensions, c'est s'exposer à un retour du refoulé. L'histoire des courants de recherche illustre ce point de vue à satiété."

 

   Vivons-nous réellement dans une société de comminucation? Nous ne sommes pas très loin de partager à ce sujet l'opinion de Erik NEVEU, professeur de sociologie politique à l'Institut d'études politiques de Rennes. qu'il exprime après un tour d'horizon de différentes théories sur la communication :

"La "société" de communication" est à la fois un "mot-pavillon" fédérant des sens et des expériences variées, et un mot-écran qui sous l'apparence d'une explication de la modernité tend à occulter d'autres perceptions des relations sociales. Lorsque nombre des malheurs du monde occidental sont réduits au statut d'une mauvaise communication, ce sont les mots d'injustice, d'inégalités, de domination, de misère, d'imposture qui se vident de sens et de force expressive. Lorsque l'idée de l'évolution ou du changement social est réduite à l'essor de réseaux et de procédures assurant une meilleure communication, c'est l'expertise des ingénieurs ou des spécialistes ès communication qui est exaltée. Ce sont trop souvent dans le même mouvement les capacités créatrices des agents sociaux - de tous jusqu'aux moins doctes - qui sont oubliées : capacité expressive pour traduire son vécu et rendre intelligible jusqu'à l'indicible, capacité critique de désignation de ce qui fait problème ou souffrance dans les rapports sociaux, capacité de mobilisation pour changer le monde.
Le discours de la société de communication s'inscrit fondamentalement dans le registre de discours de dépolitisation en ce qu'il délégitime la conflictualité, survalorise les déterminismes technologiques, renvoie les malaises sociaux à l'inadaptation des dominés ou aux maladresses des titulaires de pouvoirs. Il oscille entre une adhésion à une humeur conservatrice en vogue (quand il ramène les protestations à une mauvaise perception des discours des autorités) et une prophétie mystificatrice (lorsqu'il fait de technologies de communication le garant d'une société plus égalitaire et plus participative)."  

 

Erik NEVEU, une société de communication?, Montchrestien lextensio éditions, 2011. Eric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Armand Colin, 2013. Jean-Pierre DURAND et Victor SCARDIGLI, Sociologie de la communication et des technologies et de l'information, dans Sociologie contemporaine, Sous la direction de Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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