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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 13:54

    Les approches sociologiques de la télévision, ou encore auparavant de la radio-télévision, se caractérisent par soit une recherche utilitaire (au sens professionnel) de l'impact (à des fins souvent de captation de la publicité commerciale) de l'audience des émissions et des chaînes ou des réseaux, ou soit, plus largement, une recherche sur les conflits et coopérations au sein de la société dans lesquels sont impliqués toutes les circulation d'informations par les ondes, étant entendu qu'il existe une véritable continuité dans la réflexion entre un monde sonore limité à la radio et un monde audio-visuel où trône de plus en plus Internet. La télévision fait l'objet de travaux sociologiques spécifiques depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui, et un véritable corpus, non homogène, car traversé par des préoccupations (contradictoires parfois) et avec des éléments spécifiques aux sociétés (on songe aux très grandes différences entre les approches qui dominent en France ou aux Etats-Unis) dans lesquelles elle prend une place très grande.

 

    Georges FRIEDMANN considère la sociologie de la Radio et de la Télévision comme une étude des interactions entre, d'une part la société et les collectivités dont elle est composée et, d'autre part, les grandes techniques de communication. Le même auteur indique que dans les sciences sociales (dans Sociologie des communications, CERT n°5, 1956), "toute transmission de message entre un émetteur, d'une part, et un récepteur de l'autre, est une communication, que l'émetteur soit un homme ou qu'il soit un quelconque dispositif mécanique", la Radio et la Télévision étant des émetteurs collectifs de masses (ou mass-media). Il y a bien interaction, ce qu'oublient parfois certains auteurs de certaines études univoques qui tendent à analyser uniquement l'impact massif de ces émissions sur la société, la réduisant parfois à un récepteur passif ou complètement enregimenté dans les discours diffusés. Les éléments à examaner sont si nombreux et si importants que l'on a parfois affaire à des sociologies partielles de la télévision. Ainsi Bernard BLIN suggère une sociologie des producteurs alors que d'autres, comme A MOLES, sont désireux de replacer la télévision dans l'ensemble des courants artistiques et cognitifs qui traversent une société. Janpeter KOB (Ruder und Hoerer, juillet-août 1954) pense qu'une sociologie de la télévision doit étudier cette réalité (de circulation des messages) comme une organisation autonome résumant, conformémeent à ses lois, les données culturelles et artistiques de la société dans l'universalité typique du programme télévisé, ce qui conduirait à des révélations fondamentales quant à l'orientation culturelle de la civilisation.

Jean CAZENEUSE (1915-2005), sociologue et acteur important de la télévision (successivement président de l'ORTF et de TF1) estime qu'il faut à la fois tenir compte de la complexité de l'objet, "c'est-à-dire de l'élaboration du message diffusé, et du rayonnement de celui-ci dans la masse qui constitue le récepteurs." C'est précisément ce que fait LAZARSFELD dans son étude des Tendances actuelles de la sociologie des communications (CERT n°23, 1956).

 

   LAZARSFELD constate et avec lui plus tard Eric MACÉ, même si selon des modalités un peu différentes, deux attitudes différentes dominent les études en France d'une part et aux Etats-Unis d'autre part (plus largement en Europe d'une part et dans le monde anglo-saxon d'autre part) :

- Aux Etats-Unis, les études s'inscrivent dans une "sociologie de l'action" qui envisage le problème sous sa forme la plus simple et la plus directement saisissable, en posant des questions qui limitent la complexité de l'objet et portent sur un rayonnement à courte échéance. Cette approche est très appréciée des sociétés industrielles directement intéressées à la communication.

- En France, elles attirent (dans une sociologie de l'évolution) plus l'attention sur les phénomènes complexes et sur le rayonnement à longue échéance. Elles conduisent à rechercher si la télévision a des effets importants sur les loisirs des travailleurs français.

Le sociologue belge Roger CLAUSSE (Réflexions sur le schéma bidimensionnel, dans TDC n°3, août 1960) préfère distinguer différentes manières d'aborder les problèmes par rapport à deux coordonnées, la première étant la complexité des fonctions sociales (allant de l'utilité sociologique d'observation à la globalité d'une fonction à partir de plusieurs sources, puis à l'ensemble de diverses fonctions) et la seconde celle du rayonnement de l'effet à la fois dans le temps et dans les paliers de la réalité sociale. 

  Ces perceptions datent des années 1960 et depuis le tableau d'ensemble s'est bien diversifié, même si subsiste une cohabitation entre des études "professionnelles" pour des professionnels de la télévision ( des directeurs de programmes aux publicitaires...) et des études, non homogènes elles-mêmes, à portée plus globale et plus critique. 

 

   C'est autour de ces derniers types d'études - critiques -  que Eric MACÉ (né en 1964) dessinent les contours d'une sociologie de la télévision. Ce sont d'ailleurs les seules qui retiennent l'attention, car toutes les autres, des études pseudo-sociologiques des audiances des programmes aux études axés sur le marché publicitaire audio-visuel, restent très partielles et orientées par un utilitarisme à court terme. 

  La majeure partie de la production sociologique sur la télévision est influencée par les théories de la communication de masses, qui pointent surtout l'influence déterminante des médias sur les opinions ou les goûts des masses. La culture de masse est en fait, si l'on prend les recherches des cinquante dernière années, quelque chose de "flexible" : "non pas un pouvoir, écrit le sociologue français , professeur des universités, un des dirigeants du Centre Emile Durkheim (science politique et sociologie comparative), chercheur associé au CADIS (EHESS), mais la mise en scène des pouvoirs ; non pas les normes, mais le jeu des normativités ; non pas "l'imposition du sens", mais le "mou" des conformismes instables et des ambiguïtés réversibles ; non pas la domination idéologique, mais le théâtre d'ombre de conflits, d'instrumentalisation et de technicisation des corps et de l'environnement, de discrimination et de ségrégation sociale." Influencé par les problématiques des Cultural studies sur les questions de la production et de la réception des médias de masse, Eric MACÉ dresse un tableau d'ensemble bien plus nuancé que la simple reproduction à travers eux des normes et des comportements, qu'ils soient sociaux, économiques ou politiques. Adoptant une problématique très liée à la sociologie de l'action et du mouvement social d'Alain TOURAINE, il s'appuie également sur les dernières recherches sur la télévision, comme celle d'Antoine HENNION et de Richard HOGGART. Même si l'on adopte pas son analyse, il décrit une utile description d'une sorte de paysage de la sociologie de la télévision, laquelle bien entendu est traversée d'approches assez antagonistes, notamment dans leurs intentions, que ce soit précisément pour accentuer le caractère dominant d'une culture des médias ou que ce soit pour la combattre. Les efforts de toute la machinerie publicitaire pour cerner ses "cibles" - efforts très peu couronnés de succès et en tout cas extrêmement éphémères, semble t-il - s'opposent bien évidemment à une approche critique de l'activité des médias et de leur place dans la société.

 

  Pour Eric MACÉ, qui entend dépasser certains discours qu'il estime réducteurs, "il semble bien que la télévision ne soit pas que le flux toujours grandissant des marchés de la consommation culturelle et des techniques de télécommunications. Sous les flux marchands, nous pouvons montrer les rapports sociaux ; sous les logiques de marché, accéder aux visions du monde, aux rapports de pouvoir et aux conflits culturels." La "médiation de la télévision de masse ne reflète ni le monde "tel qu'il est" ni l'idéologie des groupes sociaux dominants, mais des ambivalences et des compromis produits par le conflit des représentations qui oppose dans l'espace public des acteurs inscrits dans des rapports sociaux de pouvoir et de dominations. Autrement dit, les récits informatifs, fictionnels et divertissants que fait la télévision de la réalité sociales sont la traduction médiatisée des constructions et des déplacements conflictuels des catégories de définition de la réalité sociale que produisent les acteurs sociaux, culturels et politiques au sein de l'espace public."

L'auteur voit trois ruptures nécessaires : 

- se départir de la croyance naïve en la réalité du monde "tel qu'il est", tâche première des sciences sociales depuis un siècle. La télévision n'est pas le reflet de la réalité, malgré tous les discours sur l'objectivité et la transparence de l'image et du direct, mais une forme spécifique de représentation sociale ;

- rompre avec une vision, entretenue par les "professionnels" qui participent à l'univers des mass-médias, qui fait de ces médias, un déterminant central du cours du monde et des pratiques des individus. L'auteur a bien conscience des influences des différentes modes promus par la télévision entre autres mais la réception opère des discrimination envers l'émission, discriminations qui se rattachent directement aux rapports sociaux. la télévision n'est qu'une des médiations par et sur lesquelles les individus et les groupes expriment leurs visions du monde ;

- relativiser les théories critiques de la "mystification des masses" qui postulent une totale emprise idéologique du capitalisme marchand sur les esprits des individus, et par là leur totale domination culturelle et leur impuissance politique. En fait on observe le développement simultané d'une télévision de masse de plus en plus marchandes et de plus en plus globalisée et des mouvements sociaux et politiques particulièrement actifs et souvent efficaces, à un point que c'est parfois cette télévision de masse qui s'ajuste aux réalités que ces mouvements installent...

    L'auteur observe lui aussi la tension entre la tradition britannique des Cultural studies et le courant français de sociologie critique: "tandis que les Cultural studies tentent  dès les années 1970 de dépasser la théorie critique de l'école de Francfort par la définition d'une nouvelle articulation entre rapports sociaux et culture de masse, la sociologie critique française ne s'intéresse que tardivement à la culture de masse et à la télévision, et pour en reconduire les thèses "critiques" devenues irrecevables au regard des connaissances produites par la sociologie des médias et de leurs usages. Plusieurs étapes scandent les études sur les médias :

- les philosophies de l'école de Francfort (Marx HORKHEIMER, Théodor ADORNO, Herbert MARCUSE) énonçaient une théorie dont la force est de relier la logique apitaliste des médias de masse et la subordination des individus au monde de la consommation, du divertissement et de l'ordre social ;

- une sociologie des médias met plutôt ensuite l'accent pour l'essentiel sur la "réception" des médias par les individus, montrant les diverses manières dont cette "masse mystifiée" reçoit leurs messages. Les cultural studies britanniques animées par Stuart HALL à la fin des années 1970 formulent les analyses les plus abouties . Le Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham fait l'hypothèse, à la suite de GRAMSCI qui met déjà en avant l'aspect conflictuel des combats pour l'hégémonie toujours contestée, que cette "masse mystifiée" n'existe pas, et que les groupes sociaux effectuent leur décodage propre des informations qui circulent. Il y a une continuité théorique entre l'économie politique des médias de masse et l'analyse de leurs modes sociaux de réception et discontinuité empirique entre l'encodage et le décodage des contenus des médias de masse, décodage différencié suivant les groupes sociaux. 

- les études de réception se multiplient ensuite, qui rendent plus incertaines les relations entre encodage et décodage. L'appartenance de classe laisse la place aux catégories professionnelles dans ces études. Un relativisme interprétatif dans les années 1980 conduit à confondre les compétences culturelles critiques mises en oeuvre en situation de réception avec un "pouvoir populaire" résistant à la domination idéologiques des messages et au pouvoir des groupes sociaux dominant, confondant ainsi les tactiques populaires de "bricolage" de marges d'autonomie décrites par Michel de CERTEAU, avec le pouvoir de modification des conditions d'existence. 

- En réaction avec ce relativisme, des études entendent inscrire à nouveau les pratiques de réception des médias dans le contexte social plus large des identités personnelles et collectives (sexuelles, générationnelles, ethniques, de classe, nationale...).

- A ce concentrer sur la réception, ces études en oublient les conditions de la production de la culture de masse. Aussi le succès des thèses de Pierre BOURDIEU et sa dénonciation d'une télévision commandée par la seule logique commerciale de production d'audience, relance cette liaision entre production de culture de masse et réception de celle-ci.

   Mais pour l'auteur, le court essai Sur la télévision de Pierre BOURDIEU doit être dépassé à son tour, car les termes de l'analyse sont encore trop manichéens.

 

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquise d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, Réseaux, volume 18, n°104, 2000. Jean CAZENEUVE, Sociologie de la Radio-télévision, PUF, collection Que sais-Je?, 1962 (un peu révisé en 1974).

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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