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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 14:50
          L'évolution des relations entre technologie des armements et stratégies militaires constitue un sujet d'étude majeur qui rejoint les préoccupations de ceux qui comme Jacques ELLUL et Paul VIRILIO réfléchissent aux influences du développement des techniques - automobile, informatique, entre autres - sur les sociétés.
          
           Parmi les chercheurs sur les questions de défense et d'armement, Alain JOXE et ses collaborateurs au groupe de sociologie de défense de l'Institut des hautes Etudes en Sciences Sociales (IEHESS) ont particulièrement étudié les relations entre production de stratégies et production de systèmes d'armes. Voilà ce que pouvait écrire justement Alain JOXE en introduction à une étude in fine de 1987 sur ce sujet  :
    
    Il s'agit de "préciser un modèle général d'interaction entre la genèse des systèmes d'armes complexes, pris comme discours technologique et la genèse des conceptions stratégiques contemporaines sur la dissuasion et la guerre."
 
      "Le couplage cohérent de ces deux discours est, en général, affirmé par la stratégie des moyens (selon la terminologie du général POIRIER) ou de la manoeuvre générique d'armements (selon la formule du lieutenant-colonel Marc BECAM) qui présuppose le fonctionnement réel d'un procès décisionnel (légitime) mettant la demande politico-militaire (stratégique ou tactique) au poste de commande, et l'offre techno-industrielle, en position subordonnée, à répondre à cette demande."

   "L'étude des processus concrets d'acquisition d'armements (au coeur, avons-nous déjà dit pour notre part, du complexe militaro-industriel), aux États-Unis du moins, permet d'affirmer que la technologie apparait souvent, par la puissance de sa capacité propositionnelle, en position d'imposer des produits qui sont à leur tour des vecteurs impérieux de choix de stratégies qui s'imposent, dès lors, aux pouvoirs politiques.
  La stratégie nucléaire de dissuasion américaine a évolué : elle s'est éloignée insensiblement des concepts de dissuasion réciproque par menace de destruction mutuelle assurée et par conservation d'une capacité de seconde frappe suffisante ; elle s'est rapprochée d'une posture renouvelant la stratégie de menace de première frappe anti-force mais par traitement chirurgical d'objectifs "durcis" (...). Cette évolution apparaît comme un sous-produit de l'évolution irrésistible de l'armement nucléaire vers le très grand nombre de vecteurs très précis. Ce n'est pas le changement de la pensée stratégique qui provoque l'évolution de l'arsenal nucléaire."
  
     "Dans bien d'autres domaines, comme l'aviation ou la marine, l'existence d'un programme soutenant d'année et année la production d'un système complexe dynamisé par l'injection de R-D (Recherche-développement) en technologies avancées apparait la seule justification d'un matériel parfois militairement médiocre, inutilisable ou même dangereux, malgré son coût unitaire croissant.
   Notre hypothèse, c'est que la tendance à la domination du dynamisme technologique sur les stratégies peut être un trait général de civilisation industrielle contemporaine et se vérifier dans d'autres pays que les États-Unis, par exemple en URSS et en France. Cependant, l'ouverture de la société américaine, la publicité des débats qui s'y déroulent démocratiquement (Alain JOXE pense notamment aux débats à l'intérieur du Parlement et entre Parlement et Exécutif), permettent d'aller plus loin dans l'analyse que dans les autres pays."
    Leur étude s'articule autour de cas précis d'armements dans différents pays, la fusée MX, le chasseur F 111, et le système de protection aérienne des formations navales AEGIS pour les États-Unis ; les croiseurs soviétiques et l'intelligence artificielle. A partir de monographies très détaillées sur ces matériels, ils élaborent un modèle général d'interaction : " non une boite noire, avec input technologique, input économico-politico-militaire et output armement, mais un fleuve noir à quatre rives, une temporalité longue (10-20 ans), des briefs-types, des incidents de parcours, des effets de feed back, des affluents provenant éventuellement de "captures" d'autres bassins technologiques."
Ce moyen terme dominé par ce fleuve noir, se situe dans un long terme, une généalogie des objets militaires, "donc sur des histoires d'espèces (mitrailleuses, sous-marins, croiseurs, tanks, avions, fusées) pour détecter à une échelle, cette fois macro-historique, les formes et les types d'interactions déterminantes dans la "phylogenèse" (mutations, gigantisme, monstres, disparitions, hybridations).".

         Cette étude complète montre à bien des égards les réflexions critiques sur les évaluations des menaces. La fin du système des deux blocs est particulièrement propice à des révisions de perceptions des faits qui ont présidé aux élaborations stratégiques, tant à l'Est qu'à l'Ouest. Le moteur des raisonnements politiques n'est pas toujours ce que l'on croit, et c'est évidemment crucial dans des domaines touchant à la vie et à la mort comme celui de la stratégie.

 Alain JOXE, Richard PATRY, Yves PEREZ, Alberto SANTOS et Jacques SAPIR, Fleuve noir, production de stratégie et production de systèmes d'armes, Cahiers d'études stratégiques n°11, CIRPES, 1er trimestre 1987.

                                                     ARMUS
 
Relu le 13 Août 2019

     

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