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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 08:45

   Un des moteurs idéologiques - pour ce qui est de la réalité technologique, c'est autre chose - de la course aux armements nucléaires réside dans la recherche d'armes capables d'assurer la protection absolue des populations contre un ennemi extérieur.

Le paradoxe, comme d'ailleurs de toute défense au sens officiel du terme, de la défense nucléaire est de protéger (d'être censée de...) des sociétés par ailleurs vulnérables sur les plans sociaux et économiques. On pourrait ajouter aujourd'hui à ces plans-là le plan de l'environnement matériel, vu les changements climatiques actuels qui n'empêchent pas les Etats de poursuivre mal an bon an leur course aux armements. Cela ressemble à l'attitude de ces responsables publics qui comptent leurs sous alors que leur pays brûle (et parfois littéralement, par la pollution atmosphérique!). 

   La problématique de la défense civile (en fait de la protection civile, mais il semble que beaucoup veulent entretenir la confusion) réside dans le déploiement de matériels capables de protéger la population en cas de guerre nucléaire - ou d'utilisation d'armes de destruction massive.

Cette problématique divise les forces politiques et l'évolution du discours officiel américain reflète bien la divergence entre des acteurs plus soucieux de développer et de rechercher des "armes absolues" et d'autres plus désireux de protéger les populations, y compris avec des préoccupations économiques (commerce des anti-abris-atomiques, création de stocks personnels...). Entre ceux aussi qui estiment cela possible, ce qui passe par une certaine méconnaissance des effets d'explosions atomiques et ceux qui pensent que cela constitue une perte de temps et d'argent...

 

      Au cours de la guerre froide, rappelle Thérèse DELPECH, "les dirigeants occidentaux en sont venus à la conclusion que la paix dépendait de sociétés vulnérables détenant des armes invulnérables. Fonder la pérennité même d'une société sur sa vulnérabilité peut sembler bizarre, et ça l'est effectivement. Les armes nucléaires sont les armes idéales des agresseurs, en raison de leur capacité à infliger à des villes vulnérables des destructions et une terreur d'une magnitude inimaginable. (...). Cette caractéristique a donné l'avantage à l'offensive. Les pouvoirs les plus agressifs ont tout à gagner de cette réalité. En 1961, lors de la crise de Berlin, Khroutchev mit en relief la terreur que pourraient répandre ses bombes de très fortes puissance, et Moscou s'est lancée dans une série de tests, dont celui d'une bombe de 60 mégatonnes. 

       La protection des civils est un débat dont "l'intensité émotionnelle est très forte" depuis le début de l'ère atomique (selon les termes de Bernard Brodie et Fawen Brodie, dans From Crossbow to H-Bomb : The évolution of the weapons and Tactics of Warfare, éd Indiana University Press, Bloomington, 1973).

La commission Gaither préconisa la construction d'abris antinucléaires, ce que refusa l'administration Eisenhower. Un autre programme d'abris antiatomiques fut présenté par l'administration Kennedy en 1961. Les avocats de la défense civile ont perdu la bataille pour des raisons à la fois financières et idéologiques. Certains stratèges comme Herman Khan ont fait valoir dès 1960 leur soutien en faveur d'un système de défense active, efficace contre les menaces aériennes et celles de missiles tirés par des tierces puissances telles que la Chine, et aussi contre les armes lancées par accident, ainsi qu'à l'encontre d'éventuelles représailles soviétiques. Il pensait que ces moyens de défense faisaient partie intégrante de notre crédibilité : "Si les Etats-Unis étaient incapables de survivre à une frappe soviétique censée entrainer à coup sûr une escalade nucléaire américaine, pourquoi diable les dirigeants soviétiques croieraient-ils que les Etats-Unis mettront leur menace à exécution?" (On Thermonuclear War).  Les moyens défensifs sont donc conçus pour sauver des vies, limiter les dégâts et renforcer la dissuasion.

Cependant, c'est l'école opposée qui a gagné : la défense civile aurait détourné trop de ressources financières des programmes offensifs chers à l'aviation, et risquait d'être perçue comme une provocation. Ce serait aussi saper la dissuasion, car cela équivaudrait à nier l'importance de l'arsenal nucléaire de l'adversaire, suggèrerait que les Etats-Unis se protégeraient contre une riposte, et qui reviendrait à dire qu'ils auraient lancé la première frappe, encouragerait pour cette même raison les Soviétiques à frapper les premiers, et suggererait enfin l'échec de la dissuasion. La réussite de la dissuasion n'est évidemment pas une certitude, même s'il est difficile d'intégrer son échec au cadre produit par la rationalité. Elle pourrait échouer par la faute de dirigents prêts à prendre les risques les plus fous, mais aussi en raison de perceptions erronées, d'une perte de contrôle, de l'escalade de crises, et même de "petits événements", du genre de ceux que John Kennedy redoutait le plus en octobre 1962. A certains moments de la crise cubaine des missiles, le vrai danger fut moins le bras de fer intellectuel entre les deux dirigeants, que leur capacité à garder le contrôle du processus qu'ils venaient d'enclencher. 

       L'acceptation du paradoxe de la vulnérabilité par l'Occident est d'autant plus troublante qu'on sait que les Soviétiques, qui ne brillaient pas par leurs préoccupations humanitaires, avaient pris de mesures pour protéger les Moscovites d'une frappe nucléaire. Aux yeux d'Herman Kahn, cela signifiait une seule chose, et elle était cruciale : les Russes avaient pris la guerre atomique au sérieux et étaient prêts pour un conflit nucléaire. Ils se considéraient comme suffisamment résilients pour absorber une première frappe. Ce fut une découverte très désagréable. Estimer "concevable" une guerre nucléaire était le meilleur moyen de convaincre les Soviétiques que les Etats-Unis ne flancheraient pas. A la fin des années 1960, la situation a changé à la suite de progrès technologiques qui ont rendu plus efficaces les systèmes de défense, et le déploiement par les Soviétiques de leur propre système. Puis l'idée du traité ABM (1972) a commencé à se développer.

Des moyens de défense active contre des menaces de moindre ampleur que celles de l'Union Soviétique ont finalement été envisagées. Khan les avait dès le début préconisés contre les attaques de missiles ou d'avions chinois ou provenant de pays plus petits que la Chine, contre des missiles tirés accidentellement contre les Etats-Unis, les frappes plus petites et moins coordonnées qui pourraient survenir lors du deuxième jour de la guerre ou après une première frappe américaine, et contre les avions de dispersion d'armes bactériologiques ou chimiques extrêmement meurtrières. 

Washington a décidé par la suite que ce qui était interdit vis-à-vis de la Russie serait autorisé contre la Chine. En septembre 1967, le secrétaire d'Etat McNamara annonça - après avoir souligné les faiblesses des ABM - qu'un système ABM léger baptisé Sentinel serait déployé pour protéger les grandes villes des Etats-unis contre la Chine, sans donner la moindre explication à une logique aussi étrange." Cette idée est abandonnée par la suite, mais sans doute faut-il y voir plus une préoccupation d'ordre économique (programmes de développement d'armement) que politique. Il n'en est pas moins vrai que, même dans les moments où l'on ne parle plus de défense ABM, les développements concernant les armes anti-missiles se poursuivent... jusqu'à la fin de la guerre froide et la chute de l'Union Soviétique, où tout est prêt pour envisager, sous l'impulsion de recherches grandioses déclarées sous l'appelation de "Guerre des étoiles" après la disparition du système des deux blocs, le déploiement tou azimut d'armements anti-missiles, qu'ils soient nucléaires ou non d'ailleurs. 

        "Après la fin de la guerre froide, poursuit Thérèse DELPECH, la prolifération des missiles balistiques d'une part et les nouvelles innovations technologiques de l'autre furent l'occasion pour la défense antimissile de faire un autre remarquable comeback. Les vieux débats resurgirent immédiatement au sujet des risques d'une course aux armements, de son efficacité et de son coût. Cependant, de nouvelles défenses antimissiles furent tout de même déployées dans les régions les plus troublées : Moyen Orient, Asie méridionale et orientale. Elles seront finalement probablement déployées aussi en Europe, car on ne s'attend pas à ce que la Russie coopère pour réduire la menace des missiles balistiques iraniens. La défense antimissile est destinée à rassurer les alliés exposés à la prolifération de missiles, et à convaincre les adversaires potentiels qu'ils n'ont guère de chances d'atteindre les objectifs politiques et militaires visés par leur attaque. Les défenses antimissiles fournissent donc une nouvelle base à la dissuasion élargie et à la dissuasion par interdiction. 

D'importantes questions demeurent quant à l'équilibre entre les moyens offensifs et défensifs au XXIe siècle. Le problème est de savoir s'il convient d'amorcer un virage en faveur d'une position défensive - et de savoir si c'est même souhaitable. En raison du caractère très destructeur des armes nucléaires, on pourrait faire valoir qu'un monde orienté majoritairement en faveur de l'offensive garantirait la dissuasion pendant les décennies à venir, tout aussi efficacement que par exemple que celui des années 1950. On peut aussi soutenir que des moyens défensifs venant en complément des armes offensives permettraient de garantir un monde plus sûr et plus stable à notre époque, où les missiles balistiques prolifèrent à destination de nouveaux acteurs, phénomènes presque inconnu au siècle précédent. Les armes défensives peuvent aider à réguler le déséquilibre de la terreur dans lequel nous sommes déjà entrés, et faire partie intégrante de ce qui restera toujours, certes, une dissuasion imparfaite - mais tellement indispensable."

 

   Il semble bien que, et la faiblesse des budgets qui y sont consacrés le confirme, du moins dans les pays occidentaux, que l'on ait choisi finalement de développer des armes et des contre-armes (des épées et des boucliers modernes), plutôt que de veiller à la protection réelle des populations. Certains gouvernements estiment même qu'une condition sine qua non de la réussité de la dissuasion nucléaire soit le fait que les populations des Etats détenteurs d'armes nucléaires restent vulnérables à une attaque apocalyptique. Ce qui n'empêche bien entendu pas la constitution de bunkers capables de protéger les autorités civiles et militaires. A l'image de ces dirigeants chinois qui ont décidé de se protéger eux-mêmes des effets de la pollution dantesque générée par leur modèle de développement en se munissant de procédés leur permettant de ne pas respirer le même air que la population...tout en se refusant à engager réellement la lutte contre les changements climatiques...

   De toute manière, survivre à une attaque nucléaire ne possède pas grand sens : pour vivre, les rescapés ne devront jamais remonter à la surface...

   Ce qui est relativement inquiétant, c'est que la problématique de protection de la population se transforme en problématique de déploiement de boucliers anti-missiles dont l'efficacité elle-même est constamment menacée par les progrès technologiques qui le permettent. La course aux armements anti-missiles et missiles semble sans fin et, sous couvert de protéger leurs concitoyens, les gouvernements et les firmes semblent prêts à engloutir des sommes de plus en plus énormes pour l'élaboration de boucliers. Pourtant, l'histoire de l'armement regorge d'exemples où dans la course entre l'arme et le bouclier, l'arme l'emporte toujours, après un moment de surprise.

 

   Philippe WODKA-GALLIEN confirme à sa manière l'analyse de Thérèse DELPECH, dans la description de ce qu'il appelle, de manière erronée pensons-nous, la défense civile.

L'efficacité, écrit-il de l'ensemble d'un dispositif de défense civile (système d'alerte, abris collectifs, moyens de protection individuel) "s'appuie sur des entrainements fréquents pour roder les procédures, les pratiques et les réflexes de protection des équipes de secours et des populations." Il est à noter que ces entrainements fréquents, le déploiement de pratiques et de réflexes de protection visent ces dernières années beaucoup plus des actions "terroristes" de tout genre qu'une attaque nucléaire. 

"A l'ère du missile balistique; le délai est très court, quelques minutes, pour mettre les populations à l'abri. La défense civile fut particulièrement développée dans les années 1950 et 1960, partout, sauf... en France qui avait en effet écarté l'idée d'assurer, en temps de paix, la protection de la population, et encore moins son information sur d'éventuelles mesures simples de protection" Mesures simples (telles que déployées aux Etats-unis ou ailleurs), soit dit en passant, assez ridicules face aux effets des explosions atomiques... "Du point de vue officiel, une posture de défense civile était considérée comme incompatible avec le concept de dissuasion nucléaire, l'absence de protection comme message consolidant la crédibilité de la riposte. Un argument rhétorique qui a permis de la sorte d'économiser les budgets colossaux nécessaires à l'édification d'une protection civile efficace et globale."

D'une manière générale, depuis le début des années 1970, les initiatives de protection sont locales ou individuelles, même dans les pays qui auparavant avaient consacré des budgets importants à l'information des populatins, y compris en milieu scolaire, sauf en Suisse ou dans les pays scandinaves. Pour ce qui est des pays autres qu'occidentaux, de nombreux exercices à grande échelle existent encore, comme en Russie (mais beaucoup moins que dans l'URSS défunte), en Chine ou dans les deux Corée. Dans ce dernier cas, qui rejoint celui d'Israël, il s'agit de pays qui se trouvent quasiment en situation de guerre (froide ou chaude) encore aujourd'hui. 

  Pour en revenir à la doctrine de défense, la France refuse de lier officiellement non protection et dissuasion, de lier également développement de boucliers anti-missiles et protection des populations. Elle considère, mentionne toujours Philippe WODKA-GALLIEN, qu'il y a "complémentarité entre défense civile et dissuasion. Pour les responsables français du dossier, la fin de la guerre froide a accru les risques liés à la prolifération des armes nucléaires et au terrorisme de masse, si bien que celle mission est bien inscrite dans le dernier Livre Blanc de 2008 (confirmé dans celui de 2013 d'ailleurs, précisons-le).

La défense civile se distingue de la protection des populations contre les risques de catastrophes naturelles ou industrielles. En matière de défense civile, l'effort a porté sur le développement d'une médecine spécialisée dans le traitement des victimes touchées par les attaques NRBC, mais aussi par des explosifs. Cette politique est menée par le ministère de la santé et le ministère de la défense à travers le Service de santé des armées. Qu'il s'agisse de protection civile ou de défense civile, les moyens mis en oeuvre peuvent être confondus dans l'approche interministérielle adoptée en France (plans d'intervention Biotox et Piratox) autour de l'autorité du préfet dans les départements et les régions."

  Il n'est question en France ni de plans d'évacuation massif de populations, ni de constitution d'abris collectifs en cas d'attaque nucléaire. Si ces plans et ces abris existent, il ne le sont qu'à l'échelle des unités opérationnelles et des responsables civils et militaires.

 

Philippe WODKA-GALLIEN, Dictionnaire de la dissuasion, Editions Marines, 2011. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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