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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 18:19

          L'étude de l'évolution des sociétés de la péninsule arabique depuis l'avènement de l'Islam à la fondation de l'Empire Ottoman donne l'occasion d'établir les modalités de conflits qui font évoluer une société guerrière tribale en société bien plus complexe et probablement moins belliqueuse et bénéficiant de conditions socio-économiques plus favorables au développement des individus et des groupes. l'Islam change un certain nombre d'habitudes et modifient le rapport que l'état guerrier a avec l'économie.

 

       Nous retrouvons dans le monde arabe nomade bien des caractéristique de la guerre dans les sociétés primitives : le clan constitué par le groupe de tentes d'après la loi de consanguinité, avec son particularisme farouche ; le "tabou" du sang à l'intérieur du clan ; la responsabilité collective ; le droit et le devoir de la vengeance du groupe, dont la propagation "en chaîne" multiplie les conflits de tribu à tribu. L'isolement géographique original du clan est mitigé par l'adoption, au cours de rites symboliques du mélange des sangs, par l'exogamie, par l'hospitalité. La guerre naît fréquemment, dans ces conditions d'isolement et de dispersion dans un espace relativement grand, de la vengeance, mais elle reste aussi une forme de concurrence vitale, qui s'impose en cas de disette ou pour se procurer des épouses autres que les esclaves. Dans tous les cas, elle prend la forme d'une attaque brusquée suivie du massacre et du pillage : la razzia, qui ne met en action que des très faibles effectifs. Les effets de ces guerres endémiques sont tempérées en Arabie par une véritable Trêve de Dieu (on devrait dire trêve des dieux...), établie et respectée, aux rythmes de fêtes échelonnées de manière uniforme sur un assez vaste territoire, bien avant l'arrivée de l'Islam. Ainsi sont suspendues les hostilités, à l'époque des grandes caravanes, pendant plus de deux moins par an, la guerre n'entravant pas complètement l'établissement de véritables routes dans le désert et sur son pourtour. Il n'y a ni armée réelle, ni organisation hiérarchique, ni discipline, ni armement uniforme. Si, dans des cas exceptionnels, des coalitions se forment en vue d'une expédition longue et menant loin, les tribus y restent distinctes, sans commandement unique. L'armement est constitué générale de l'arc et de la flèche, la métallurgie étant minimale, et probablement qu'une grande quantité d'armes proviennent des razzias mêmes. Les Arabes nomades sont tributaires de l'extérieur pour leur armement comme pour leur monture, souvent réduite au chameau, faute d'accès à des territoires à chevaux (avant la conquête de la Perse par les musulmans). Le Bédouin vit dans une alerte perpétuelle : guerrier dans l'âme, sa tactique est à base de surprise, de soudaineté dans l'attaque et le repli, ce qui tend à minimiser les pertes. La vie âpre et misérable du désert l'endurci physiquement et moralement, le rend d'une extrême mobilité et peut franchir de longue distance. Cela le rend bien supérieur au sédentaire agriculteur.

 

      La prédication de Mahomet intervient dans un contexte d'expéditions incessantes, dont peut se lasser une grande partie de la population. Il fonde une nouvelle communauté en créant de nouveaux liens de solidarité, propres à apaiser la situation, en dépassant les relations strictement tribales. Sans être un grand stratège, il réussit à instaurer une certaine discipline parmi ces farouches guerriers individualistes, par des prescriptions qui touchent autant la proscription du vin que les règles de répartition du butin. Participant personnellement à une trentaine de razzias et présidant à une dizaine d'autres (suivant le Coran et la tradition), en véritable "entrepreneur de razzias", le Prophète distingue bien le groupe des "Compagnons, seule élite restreinte fanatisée, de l'ensemble des Bédouins, mûs surtout par l'appât du gain plus que par un esprit religieux, conquis au fur et à mesure, qui fournissent l'essentiel des troupes lancées à la conquête de l'Arabie du Centre et du Sud. Les entreprises en profondeur contre les Empires voisins sont surtout le fait des milices arabes des confins, non converties encore à l'Islam, mais toutes disposées à collaborer à de fructueuses expéditions. Regroupant l'ensemble des règles de la guerre sous la forme du Djhâd, considérant comme les théoriciens après lui que la guerre "est mauvaise en soi", mais un "mal nécessaire", Mahomet transforme le goût de ces hommes à la guerre, en associant à l'appât des récompenses matérielles immédiates, le prosélytisme, la perspective des délices attendant le Croyant tombé en martyr à l'ennemi! Tout se met en place pour opérer un glissement dans les attentes des Bédouins, une fois acquis les bienfaisances matérielles, d'abandonner peu à peu certaines habitudes très meurtrières et très destructrices.

Deux facteurs facilitent la prodigieuse propagation de la nouvelle organisation politique et théocratique :

- la faiblesse de la défense des frontières de l'Empire Perse et de l'Empire Byzantin, par des troupes peu motivées ;

- l'hellénisation du Proche-orient, conséquence la plus directe des conquêtes d'Alexandre, renforcée par l'Empire Romain, qui reste encore un phénomène exclusivement urbain, sans prise sur les populations des campagnes. Or, le gros des troupes est formé par la paysannerie, ces troupes rencontrent des populations "frères" qui connaissent surtout le poids du fisc des Empires. 

D'abord limitée aux nomades primitifs, la guerre s'étend, surtout sous le premier successeur du Prophète, ABOU-BAKR, à l'ensemble de la péninsule arabique, sous forme toujours de razzias aller et retour, dans les districts frontières des grands Etats voisins, les troupes musulmanes subissant d'ailleurs surtout de cuisants échecs. Sous le calife Omar, un changement de tactique s'opère : l'envahisseur arabe se fixe dans les régions conquises et adopte l'organisation administrative qu'il y trouve, en y instaurant des règles fiscales profitables. 

  Emile WANTY décrit ainsi le système militaire arabe aux VIIIème et IXème siècles : "Le système fondé à l'origine sur le droit au butin et sur la priorité des vétérans de l'Islam devait forcément évoluer avec le temps. Les difficultés financières provoquées par la charge des pensions et dotations amenèrent le Califat à créer un service coordinateur, le Diwan. Par la suite, seuls les combattants effectifs d'une expédition participèrent à ses bénéfices. Sous les Ommeyades (dynastie de Califes fondée en 661 par Mu'awiya, éteinte en 750), il n'y eut plus de grandes armée permanente : le système des camps avait vécu. Seule la Garde du Calife fut une troupe régulière et soldée. Suivant les besoins, d'autres unités se constituaient pour des guerres extérieures ou des luttes ontestines, au moyen de volontaires payés en rations. L'ensemble constituait encore une force impressionnante, bien que l'Islam eût atteint les limites de son expansion, qui allaient provoquer la désagrégation de l'Empire arabe. Avec son dynamisme originel, l'Islam avait trouvé l'auxiliaire le plus précieux de ses conquêtes foudroyantes dans la faiblesse et les dissensions de ses adversaires : c'est là une des lois essentielles de toute guerre, même de nos jours. Dès que l'Empire byzantin se fut remis des premiers chocs, il réussit à faire pièce, pendant des siècles, à l'Islam arabique, et même à effectuer des retours offensifs, surtout sous la conduite des Empereurs, chefs de guerre du Xème siècle. Voici comment certains d'entre eux appréciaient leurs adversaires. Léon III l'Isaurien voyait dans les Sarrasins les "Barbares" les mieux avisés et les plus prudents. Un de ses successeurs reconnaît qu'ils sont puissants et aptes à la guerre, tenaces dans la défense. Nicéphore Phocas (963-969) connait leurs faiblesses : ils sont "sensibles aux intempéries, au temps froid et pluvieux" (c'est du reste une des causes de leurs échecs en Asie Mineure) : si leur dispositif est rompu, ils n'ont pas assez de discipline pour le rétablir. Plus aucun écho de la terreur inspirée par l'Islam aux premiers temps! Cette dernière opinion correspond au début du déclin de la puissance militaire et politique arabe des Ommeyades l'influence perse, à la toute relative austérité de l'Islam originel. Avec eux commença le mouvement centrifuge des provinces, facilité par le fait que les armes de plus en plus régionalisées, s'étaient "contaminées" par l'introduction d'éléments non arabes, puis de mercenaires. Exactement le même processus que pour l'Empire romain, mais à un rythme plus rapide."

   Les premiers contacts entre l'Islam et l'Occident, commencées par des razzias sur les côtes d'Andalousie, poursuivie en 711 par l'envoi "massif" d'Arabes et de Berbères en royaume goth (au moyen de navires byzantins!), se prolongent par la conquête de presque toute l'Espagne actuelle. Les Arabes poussent en Aquitaine, mais perdent vite de leur force conquérante : l'Islam se contente d'alimenter son trésor de guerre et de payer ses guerriers au moyen des produits toujours renouvelés de ses déprédations. Alarmés par leurs raids fréquents, les Francs, fidèles à leur tactique, immuable autant que primitive, s'agglomèrent près de Poitiers en gros bataillon, en bandes de front et en profondeur, armés de piques. Les charges (de cavalerie notamment) des Sarrasins, armés de la lance et de l'arc, s'épuisent contre ce roc malgré leur extrême mobilité et les changements de point d'attaque et se replient. Cette bataille, célèbre dans l'Histoire est un coup d'arrêt contre les raids trops audacieux, mais n'a pas l'immense portée qu'on lui prête encore. Car la vaste entreprise qui consisterait pour l'Islam à mettre la main sur l'Occident chrétien est déjà hors de portée d'un Empire arabe affaibli, en proie de plus à des divisions internes doctrinales. De ce bref contact entre la tactique arabe, faite de mobilité et la tactique massive et statique des Francs, il ne résulte rien sur le plan de l'art militaires chez les Francs. De ce fait, plus tard, lors des croisades, les armées royales croisées redécouvrent cette mobilité... L'Occident non plus, à cette époque, est incapable de s'opposer aux multiples raides, moins massifs, qui s'opèrent encore longtemps sur Narbonne

    Plus à l'Est, lorsque l'Islam atteint les frontières du territoire des Turcs, les musulmans arabes les combattent et acquièrent beaucoup d'esclaves qui entrent progressivement dans l'armée, jusque dans la garde prétorienne du Calife, avec tout ce que cela suppose d'influence intérieure. Au Xème siècle, l'importante tribu des Turcs Seldjoukides apparaît dans l'orbite de l'Islam dont il embrasse d'enthousiasme les tendances religieuses et la tradition conquérante. Il s'agit-là d'un Islam non arabe qui reprend nombre de caractéristiques combattantes de l'Islam arabe. C'est un exemple-type d'une transformation interne effectuée aux dépens de forces qui y ont apporté les meilleurs éléments de l'art militaire et de cohésion sociale.... Aux dépens de l'islam arabe, ils gagnent sans cesse du terrain en Perse au XIème siècle : en 1071, ils remportent une victoire contre l'Empereur byzantin romain Doigène à Manzikiert et réussissent du coup là où les Arabes ont toujours échoué depuis des siècles. Ils créent une vaste principauté au coeur même de l'Asie Mineure et entre 1078 et 1084, s'emparent de la Palestine, de la Syrie, de Smyrne... pour occuper stratégiquement la place de l'Empire arabe. Après cela, c'est surtout, en Islam, de stratégie ottomane qu'il s'agit. Seul le Maroc échappe à l'emprise ottomane, ce qui en fait une terre intéressante pour l'analyse d'une stratégie arabe moins influencée par les impératifs impériaux.

 

         L'analyse de Jean-Paul complète bien celle d'Emile WANTY, depuis les premiers temps, jusqu'à l'instauration de l'empire Ottoman, en mettant l'accent sur les conséquences des dissensions internes et les différentes modalités de mise en oeuvre du Jihâd. En raison, écrit-il, de l'ampleur des mouvements économiques et sociaux induits par la proximité de deux Empires, les liens tribaux sont étroits et pour contester efficacement la domination de l'aristocratie de La Mecque, grand centre commercial et principal pôle d'attraction de l'Arabie depuis un moment, Muhammad "s'entoure de partisans issus de tribus ou de clans différents, corps de volontaires qui lui permettent de passer alliance avec les médinois hostiles aux Mecquois. Devenu chef d'une "communauté-cité", à la fois réservoir logistique et base stratégique, il donne une grande amplitude aux raids traditionnels, mais apprend à défendre une ville, reconquiert La Mecque par un subtil mélange de guerre et de diplomatie, lance les premières expéditions contre les deux empires voisins. Les quatre califes légitimes (qui lui succèdent) continuent cette politique sur des populations périphériques en frictions fiscales et théologiques avec les administrations de quelques dizaines de milliers d'hommes : volontaires mais marchant souvent en contingents tribaux, avec si nécessaire transferts de populations. En quelle mesure l'expansion arabe n'a-t-elle pas été autant de nature démographique que militaire? Dès les origines, les mouvements des armées arabes constituent de vastes déplacements-migrations de tribus, et ont réussi à arabiser ethniquement et culturellement l'ensemble des plaines sinon des montagnes, de l'Atlantique au Taurus. Les contre-croisades comme les guerres de libération anticoloniales ont été en partie relancées par la supériorité démographique des sociétés arabes. Parallèlement aux conquêtes (...), se forge l'instrument religieux justificatif de (celles-ci) : le jihad fi sabil Allah, effort orienté dans la bonne direction : dans la voie de Dieu, trop restrictivement traduit par l'expression "guerre sainte". Rituellement, en une société observante refoulant perpétuellement l'impur par l'accomplissement de prescriptions sacrales (prières, ablutions, jeûne...), le juhad rappelle la tension de la foi contre la mécréance, la rébellion, la non-fusion, exige le combat s'il le faut entre la umma (la communauté musulmane) et les peuples infidèles ; il réalise une séparation entre (...) terre d'Islam et territoire de guerre. La poursuite de l'ordonnancement musulman (collectif) sur terre constitue la meilleure entreprise pour que la personne accède à sa récompense céleste finale : le Prardis (...). Mais apparaissent aussi les guerres internes exigées par l'intérêt commun (...) : les guerres contre les apostats, puis contre les schismatiques groupés en partis militaires. Dès les origines de l'histoire musulmane, les révoltes anticalifales légitiment leurs raisons dynastiques, politiques ou économiques par une argumentation théologique, invoquent le juhâd contre le pouvoir injuste, en l'accusant d'avoir laissé se corrompre la loi musulmane (Chari'a). Ainsi de la démocratie primitive totale même au profit des nouveaux convertis par le kharédjisme, ainsi du shi'isme postulant au contraire la valeur charismatique et le droit au pouvoir de la descendance directe du prophète par son gendre 'Ali, et qui se sépare du sunnisme après la bataille de Kerbala (680) où l'armée omeyyade tue les derniers prétendants de la famille du prophète. Les révoltes kharedjites et shi'ites, elles-mêmes divisées en nombreuses sectes et hérésies, se succédèrent au fil des siècles, inspirant par exemple les révoltes égalitaires ismaélites quamartes, l'ésotérisme mystique et combattent les ismaéliens qui luttent contre le sunnisme des dynasties établies (...)". L'Empire arabe est traversé du début à la fin par ces querelles.

"Fait symptomatique, la plupart des grandes dynasties musulmanes, et la relance des armées arabes, ont été créées par un curieux doublet antithétique : le jawâd (noble d'épée) et le chaykh, le chef de tribu guerrière ralliant des milliers de sabres - ou de fusils - et le théologien coagulant une armée de lettrés. Ainsi s'incrne la double réalité du pouvoir musulman : principe logocratique et matérialité de la force. (...). Ce doublet théologico-guerrier s'unifie dans une doctrine rejetée par l'orthodoxie, mais aux puissantes résonnances populaires : la doctrine du mâdhî. Le mâdhî surgit dans l'histoire pour rénover le siècle impur, les armes à la main et la controverse théologique ouverte, il réclame le jihâd. Puissant mode de légitimation, le jîhâd s'enracinait dans la réalité sociale et économique de l'époque. La razzia bédouine se transcendait, dans l'optique islamique, en mode de purification des richesses (passage du non-musulman au musulman par prise de butin) et à leur affectation à la poursuite de l'expansion musulmane. Ainsi les vieux mobiles guerriers de la badâwîya (bédouinité) - gloire et butin - étaient-ils décantés par le but de guerre, dont la morale entrainait la transfiguration éthique du combattant. Mais l'accumulation des territoires et des richesses suscitait la mutation de la communauté des croyants volontaires en des empires organisés. La démocratie guerrière qui règne dans les grandes tribus assure entre elles un relatif équilibre fondé sur des coups de main réciproques. Le défaut de richesses au désert ou sur la steppe interdit la prédominance de l'une d'entre elles, mais la pratique des combats renforce leur cohésion. Mais que, pour une cause quelconque (renouvellement religieux, contrôle d'une région agricole ou d'une rente caravanière...), une famille, un clan dominent une tribu, celle-ci rassembera ses forces en faisceau et, par la guerre, crée une nouvelle dynastie. Ce qui engendre trois conséquences principales. Une mutation sociopolitique : le passage de la démocratie guerrière originaire à un régime d'aristocratie militaire, puis de monarchie centralisée instituant un système fiscal, un système de communication avec les provinces, et une armée institutionnalisant la fonction militaire. (...) Il en résulte un déplacement géostratégique : établissement d'une nouvelle capitale au milieu des territoires d'un nouvel empire, dans un but de centralisation bureaucratique et de défense contre les invasions, donc des transferts démographiques. (...). Mais les villes vidées de leurs notables, lettrés et artisans, abandonnées aux travailleurs journaliers et à la populace, et souvent situées dans les zones excentrées du nouvel empire, doivent être tenues par ds miliciens qu'il faut payer, car divers phénomènes cumulent leurs effets. Rivalités par les parents du souverain et les principaux membres de la tribu, et leur remplacement par des esclaves transformés en grands officiers dotés de domaines fonciers. Affaiblissement de la cohésion native des guerriers de la tribu et de leurs descendants amollis dans le luxe. Augmentation des impôts frappant le commerce pour solder l'armée. D'où un accroissement du mécontentement, donc la nécessité de nouveaux mercenaires : cercle vicieux." L'art militaire peut un temps freiner ce déclin (esprit de corps), mais cela est limité à la longue.

 "Pratiquement s'est toujours posé le problème de l'institutionnalisation de la fonction militaire. De par le milieu humain, les dynasties ont utilisé deux types de structures sociales, donc deux modes de guerre en partie contradictoires. La tribu (ou fraction de tribu) comme entité guerrière déjà constituée, menant sa vie propre et allant au combat sous ses chefs naturels. La bande armée, soldée, le "régiment" susceptible lui-même de diversification : troupe réglée d'esclaves ou de mercenaires pouvant être non arabes, non musulmans ou néo-musulmans, troupes légères, irréguliers et racolés en cas de péril ; contingents de volontaires. Starétgiquement, cette dichotomie s'est reflétée dans les tactiques qui furent reprises par les armées coloniales : le gros des réguliers avance pour les grands chocs, mais est précédé d'une essaim de combattants qui fatiguent l'ennemi, pillent son territoire, inondent le terrain et compensent mutuellement leur propension à la révolte : les goums d'une tribu étant s'il le faut lancé contre la tribu rebelle. D'où des distorsions aussi bien dans les modes stratégiques (pour les bédouins : protection ou attaque des parcours caravaniers ou pastoraux, razzias, expéditions punitives ; pour les troupes réglées : maintien de l'ordre, campagnes organisées), que tactiques (pour les bédouins : combat dispersé dans l'espace géographique, intiative individuelle, action indirecte sur les communications et les ressources adverses, brefs engagements ; pour les troupes réglées : combat groupé, poids de la masse disciplinée en ordre de bataille, intégration des techniques des arts de la guerre byzantine (machines de jet, poliorcétique), sassanide et franque (grosse cavalerie, fortification), turque et mongole (cavalerie légère armée de l'arc, submergeant le théâtre d'opération). 

Mais aussi distorsions éthiques : alors s'établit une hierarchie des maîtres de la violence. En bas, le 'askri, le jundi, soldat enregimenté mainteneur de l'ordre public, mais simple instrument ; puis l'aristocrate guerrier, tribal ou "corporatiste" : noble d'épée (jawâd) ou chef corsaire (raïs) et leur host ou leur équipage dans leurs expéditions ; le ghâzi enfin : le volontaire qui se lève pour le jihâd, (...). Après le Xème siècle, de l'Atlantique à la Transoxine, le limes musulman, frontières et côtes, se couvre de ribât's, couvents-casernes accueillant ceux qui montent la garde contre l'infidèle. Leur zèle est échauffé par de nombreux traités de guerre sainte, qui, à la différence de ceux écrits durant la période précédente, sont moins institutionnels (théorie et pratique de l'organisation politico-administrative des conquêtes), stratégiques (théorie d'une non-stop offensive) et tactiques (archerie, hippiatrie, mangonneaux...) qu'apologétiques et guerriers (doctrine du combat militaire exaltant autant la mission de sacrifice que la victoire terrestre). Mais tous sont des mujâhid-s combattants de guerre sainte qui, s'ils meurent en expédition, seront chahîd-s (martyrs) gagnant directement le paradis (...). 

D'où les réticences politiques et éthiques qui ont entouré les troupes d'abord non-musulmanes tirées de populations non arabes (slave, circassienne, caspienne, tartare, turque, kurde...) lors même qu'elles s'islamisent et, s'emparant du pouvoir, enfantaient la victorieuse cavalerie "sarrazine" de la Contre-croisade, s'incarnaient en certaines des plus prestigieuses figures de l'hagiographie musulmane : le kurde Salah-el Dîn el Ayyubi (Saladin) qui reprit Jérusalem (1187) ou le mamelouk Baïbars qui combattit contre la croisade franque de Saint Louis à Mansourah (1250) et contre l'invasion mongole de Hulagu à 'Ayn Jalut (1260), se sublimaient dans la vertu de futuwwa intégrant la solidarité islamique, le symbolisme mystique des armes, l'élevation spirituelle et l'honneur chevaleresque.

A cette époque aussi l'art de la guerre arabe connaît son apogée : unité de commandement, discipline militaire et union religieuse, mobilité stratégique appuyée sur le réseau de forteresses reprises aux Croisés et un service de renseignement efficace, parc de machines de guerre alimenté par les manufactures d'armes. Seule la marine arabe, lancée dès le troisième calife, Othman, ne parviendra plus à dépasser la guerre de course."

 

   Une des évolutions profondes introduites par l'Islam en Arabie est de rejeter en quelque sorte, du moins théoriquement, vus les grandes querelles entre factions politico-religieuses, les formes les plus violentes des conflits à l'extérieur d'un territoire sacralisé, jusqu'à baptiser le territoire des non-musulmans de territoires de la guerre. L'instauration de l'Empire arabe, notamment par les mouvements démographiques et la fiscalité (différentes entre musulmans et non-musulmans), cette dernière alimentant la machine de guerre... et l'enrichissement de l'aristocratie militaire et religieuse, substitue aux razzias incessantes un mode de transferts de richesses moins brutal. L'attrait de cet Empire, au-delà de l'apologétique visant le paradis, est que ce système fiscal apparaît, surtout dans les premiers temps, bien moins rude que celui en vigueur dans les empires voisins. De plus, une pacification de ces territoires permet l'enrichissement par le commerce, les routes caravanières étant beaucoup plus sûres qu'auparavant. C'est la transformation d'une société guerrière en une société régie par des règles plus complexes, imprégnées dans le temps et dans l'espace par l'observance des prescriptions coraniques, qui bénéficient d'une organisation de plus en plus efficace : les temps de prières, l'obligation de l'aumône et de l'hospitalité, le pélerinage... Un nouvel ordre moral est instauré : si nombre de règles tribales sont sacralisées par la Révélation, elles sont mises au service de la voie qui mène au salut. La loi du talion, par exemple, outre un allègement substantiel, se transforme en obligatoire compensation pécuniaire d'un tort. Le Prophète, même si ses prescriptions sont plus ou moins bien suivies par la suite, "édicta des règles morales qui devaient assurer le vivre ensemble, la cohésion et l'ordre au sein de la nouvelle entité formée" d'abord à Médine et couvrant des territoires de plus en plus vastes. La Constitution de Médine instaure cette entité qui n'est plus fondée sur la tribu, sur le lignage, mais sur le territoire, accompagnant le vaste mouvement socio-économique de nomadisme à la vie sédentaire. "Le but de cette charte était donc d'instituer une unité territoriale se substituant à l'ordre tribal : autant dire, les bases d'un Etat." (Sabrina MERVIN).

 

Sabrina MERVIN, Histoire de l'Islam, Fondements et doctrines, Flammarion, collection Champs, 2010 ; Jean-Paul CHARNAY, article Monde arabe, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, tome 1, Marabout Université, 1967.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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