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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 13:08

   L'ordre manchou est à la fois un ordre politique, intellectuel et moral dominé par une dynastie qui réussit à favoriser sur la plus grande partie de la Chine paix (absence de guerres civiles...) et prospérité économique.

 

      Jacques GERNET montre bien les conditions et les modalités de la longévité d'un tel ordre. "A mesure que s'affermit le pouvoir de la dynastie mandcoue, c'est toute l'atmosphère morale qui se modifie. L'attachement à la dynastie défunte, le patriotisme chinois, la haine des envahisseurs, l'ardeur portée à la critique des institutions, toute l'effervescence des années qui avaient suivi l'invasion tend à retomber peu à peu. Les élites se rallient au nouveau pouvoir en même temps que les despotes éclairés semblent s'attacher à démontrer de façon éclatante les vertus du régime autocratique et des traditions sociales qui avaient été la cible des philosophes du XVIIe siècle. C'est sous leur règne qu'on assiste au dernier et plus brillant essor de l'Empire autoritaire et de l'orthodoxie morale, essor qui devait ensuite se révéler fatal au monde chinois, mais qui fut favoriser par les conditions historiques.

Dans le monde des lettres et de la pensée, l'action de l'Etat devait avoir tout à la fois des aspects néfastes et brienfaisants. D'une part, la lutte impitoyable contre toutes lesformes d'opposition et l'instauration de l'ordre moral eurent pour effet de réprimer le grand courant de critique sociale et politique du XVIIe siècle et de hâter la disparition de cette littérature urbaine et "bourgeoise" qui avait été caractéristique de la fin des Ming. D'autre part, la bonne entente générale que l'empereur Kangxi et ses successeurs parvinrent à établir avec les anciennes classes lettrées, la prospérité et la paix intérieure, les encouragements et les commandes très importantes de l'Etat devaient faire du XVIIIe siècle l'un des plus heureux de l'histoire intellectuelle de la Chine. Jamais sans doute les lettrés chinois n'ont aussi bien résumé en eux les traditions esthétiques, littéraires et philosophiques de leur propre civilisation. Esprits encyclopédistes, prodigieux érudits mais hommes de goûts amis de la simplicité et de la mesure, les lettrés chinois du XVIIIe siècle, ou du moins les meilleurs d'entre eux, sont, dans un conetxte humain il est vrai différents, les véritables contemporains de nos hommes de lettres et philosophes du siècle des Lumières."

Des critiques voilées ou discrètes existent, éparses, sur le thème de l'émancipation des femmes ou de la liberté sexuelle, mais on est loin de la critique sociale et politique des penseurs du XVIIe siècle.

Tant que l'Etat et les grandes familles de grands marchands financent à tour de bras de multiples projets, cette situation perdure. Mais la dépréciation de la monnaie de cuivre à partir des environs de 1800 coïncide avec la réduction rapide des commandes officielles et avec la fin des grandes entreprises d'édition, de profonds changements dans la situation des milieux intellectuelles interviennent, et cette situation va s'aggaver au XIXe siècle. 

 

    A côté des grandes entreprises d'éditions de textes, de travaux de compilation, de critique ou d'érudition patronnées par l'Etat, les lettrés non engagés dans la bureaucratie se regroupent dans des lignées familiales, véritables communautés lettrées, autour de la pratique de disciplines telles que la philologie, l'histoire, l'astronomie... Chaque lignée familiale se spécialise dans ce grand courant d'abord à partir d'une lecture plus fiable et plus historique des Classiques auxquels les érudits tentent de revenir, par delà les élaborations des Song et des Ming, plus proche de l'Antiquité. Antérieure en tout cas au taoïsme et au bouddhisme.

Sensible dès le XVIe siècle bien avant la chute des Ming, cette volonté de retrouver l'authenticité des origines apparait, explique Anne CHENG, "d'abord comme un phénomène interne aux études classiques qui ne se reduit pas à une réaction anti-mandchoue, bien que soit nettement perceptible, dans le retour aux sources Han, l'intention de faire valoir une identité proprement chinoise, face à toute influence "étrangère"". Il s'agit là d'abord  au début d'un courant minoritaire dans l'ordre mandchou, qui s'amplifie tout de même progressivement, mais qui porte ses fruits plus tard. 

      "C'est en opposition déclarée aux spéculations sur "moralité et principe" qu'émerge l'érudition pure "des vérifications et des preuves" qui dominera tout le XVIIIe siècle. Comme en témoigne la prolifération de nouveaux genres exégétiques, l'examen critique, la vérification et la mise à l'épreuve des textes prennent alors une place centrale dans l'étude des Classiques. il ne s'agit plus seulement du souci de remonter le plus haut possible dans l'antiquité, mais d'un tournant méthodologique où la connaissance s'appuie sur des facteurs objectifs, empiriques et non plus sur des interprétations subjectives. Il y a donc à la fois relativisation et historicisation, c'est-à-dire mise à distance critique, au risque de remettre en cause la notion même de canonicité. A l'étude des Quatre Livres de l'orthodoxie zhuxiste, qui reste obligatoire dans la filière mandarinale, les vrais érudits préfèrent désormais celle des Cinq Classiques, perçus de plus en plus comme textes historiques et non plus comme sources de vérités éternelles.

L'une des grandes batailles de la nouvelle érudition est de démontrer, preuves philologiques à l'appui, que les parties "en écriture ancienne" du Livre des Documents, lesquelles se fondent en grande partie l'orthodoxie en vigueur et tout particulièrement le fameux débat sur l'"esprit du Dao" et "l'esprit humain", sont en fait des faux du IIIe siècle après JC susceptibles d'avoir subi une influence bouddhiste. La question soulevée par les érudits isolés sous les Song et les Ming, est traitée de manière systématique dans le Commentaire critique des Documents en écriture ancienne de Yan Ruoqu (1636-1704) qui, accusé de remettre en question l'authenticité même des Classiques, défend avec une belle conviction le nouvel esprit critique. (...). Hui Dong (1697-1758), émule de Yan Ruoq et auteur d'une Analyse des Documents en écriture ancienne, est généralement considéré comme le véritable fondateur à Suzhou des "études Han" par opposition militante aux "études Song". Avec Hui Dong, la tendance à l'érudition pure prend en effet une tournure passionnelle, voire idéologique, dans l'attaque en règle  contre l'orthodoxie Cheng-Zhu, accusée d'"illetrisme philosophique". La remise en question de l'authenticité des Documents, et plus généralement de tous les Classiques en "écriture sainte", les seuls à figurer au programme des concours, finit par constituer une menace pour le mandarinat en place. Dès lors, les "études Han", auxquelles sont associés les noms des grands érudits du XVIIIe siècle deviennent une nouvelle forme de résistance à l'orthodoxie officielle."

   Anne CHENG développe la biographie et la bibliographie de DAI ZHEN (1724-1777), comme l'illustration de cette nouvelle forme de résistance. "Le nouvel esprit critique trouve sans doute sa plus éclatante illustration dans le milieu des riches marchands du Jiangnan. Dans ce génie rigoureux et curieux de tout ce qui se donna pour devise de "ne jamais se laisser abuser ni par les autres ni par soi-même" et de "ne rechercher le vrai que dans les faits réels", on peut voir le digne homologue des Encyclopédistes, ses contemporains européens."

 

    John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN contextualise bien ces mouvements des idées dans les tentatives de la part de la dynastie Qing pour une intégration politico-culturelle. Il s'agit bien d'intervention claire dans un tissu social, de manière globale, qui ne touche pas seulement les milieux intellectuels, mais le touche de manière stratégique, comme moyen et comme fin. 

"Pour conserver leur pouvoir (...) les souverains avaient deux tâches distinctes ; en premier lieu, il leur fallait préserver l'ordre social et politique du confucianisme impérial ; en second lieu, ils devaient se maintenir au pouvoir en tant que souverains non chinois. Ces deux objectifs se recouvraient sans pour autant être identiques. Comme cela allait devenir évident avec le temps, le gouvernement des Mandchous se trouvait empêtré dans le piège historique de devoir faire face au sentiment nationaliste, qui était de toute évidence en train de devenir une motivation majeure en Chine, comme partout ailleurs dans le monde." Il s'agissait de renforcer le confucianisme de gouvernement en rendant ce gouvernement et la culture chinoise mutuellement interdépendants. Les deux auteurs mettent l'accent sur une mise en perspective que nos contemporains ont du mal à percevoir dans leur monde très médiatisé. "L'un des fondements du gouvernement impérial en Chine était la juste conduite des rites et les cérémonies. (...) La fonction essentielle de l'ordre civil était la différenciation hiérarchique dans les relations interpesonnelles. Un comportement approprié, espérait-on, rendait manifestes les valeurs intérieures de chacun : mais même en l'absence de ces valeurs, la pratique rituelle individuelle permettait d'établir un lien, solennellement reconnu, avec les autres. C'est ainsi que l'apparence d'harmonie établissait l'harmonie." Et l'Empereur était le grand promoteur de cette harmonie, sa grande force résidant dans la recherche constante de l'approbation du peuple qu'il gouverne. Il y parvient en soutenant l'éducation et la publication de livres véhiculant les enseignements du confucianisme ; en préservant les rituels qui marquent les saisons de l'année et le jeu des relations entre l'homme et la nature. Par la manifestation quotidenne d'une conduite exemplaire, qui le parait de vertu, le souverain gagne l'obéissance de ses sujets. Plus la moralité du comportement est encouragée plus la loi criminelle et son pouvoir de sanction est rigoureux, d'où le caractère souvent cruel des châtiments publics. Cette vigilence, quant à l'expression de la déférence et du respect de l'ordre établi, voire quant à l'intériorisation de cet ordre, ne peut exister qu'avec l'appui d'une classe intellectuelle bien contrôlée, elle-même tenue par des systèmes de récompenses hautement élaborés. 

"Dans l'Etat théocratique chinois qui glorifiait l'empereur comme Fils du Ciel, l'hétérodoxie était constamment tenue en respect. L'élite sociale, classe stratégique, était celle des dirigeants locaux, formée en premier lieu par la gentry inférieure ou les titulaires du diplôme de premier degré, lequel ne donnait pas accès au statut de fonctionnaire mais conférait au moins un statut privilégié à son détenteur et offrait la possibilité de briguer les diplômes du degré supérieur. Cette couche de la société comprenait à peu près un million d'individus. S'y ajoutait plus ou moins cinq millions d'individus mâles ayant bénéficié d'un certain niveau d'instruction classique. Avec leur aide, l'élite mettait en oeuvre, en tant que devoir prescrit par la philosophie néo-confucéenne, l'endoctrinement de la population." Cette politique culturelle était menée différemment suivant les populations et les régions, suivant les structures de domination existante, notamment en renforçant les relations d'interdépendance entre hommes du peuple et propriétaires terriens. Notamment par l'entretien d'une vie culturelle populaire, s'appuyant sur les différents courants religieux locaux dominants, au besoin en manipulant des traditions, en popularisant certaines divinités. Toutes les voix dissidentes au sein de cette culture populaire qui se faisaient entendre étaient anéanties autant que possibles. A un niveau plus élevés, c'est toute une politique culturelle de destructions de textes hétérodoxes et de construction de textes orthodoxes qui est menée de manière constante.

Des auteurs comme R Kent GUY montrent "comment les critiques historiques et les commentaires classiques rédigés par des lettrés non officiels de l'"Ecole des Song" ou par ceux, plus audacieux, de l'"Ecole des Han", tous affiliés au mouvement kaozheng, furent publiés par les bureaucrates qui faisaient partie de la commission responsable de la compilation des ouvrages, elle-même placée sous la surveillance attentive et paternaliste de l'autocrate. La totalité de l'entreprise de compilation contribuait à renforcer la légitimité de ce dernier, car elle montrait qu'il faisait son travail. Concernant le domaine du savoir et la vie intellectuelle, les empereurs chinois "avaient des prérogatives très différentes de celles auxquelles nous sommes accutumés en Occident". Ils étaient "non seulement des dirigeants politiques, mais aussi des sages et des gardiens du canon classique". Cette doctrine, pourrait-on ajouter, se maintenait au centre de la vie politique chinoise depuis les Shang."

Cette éternelle surveillance de la société exige d'énormes moyens matériels. Pour ces deux auteurs, "l'extrême sensibilité impériale à l'égard de tout signe de sédition, même au temps de la plus grande splendeur de la cour de Qing, remet en question l'importance du succès remporté par les Mandchous à la fois dans leur volonté d'éviter toute assimilation, et dans les efforts qu'ils firent pour encouragé la loyauté des Chinois à leur endroit. Une question demeure sans réponse : serait-il possible que les efforts entrepris par la dynastie jusqu'en 1911 pour maintenir son contrôle sur le pays aient requis une politique conservatrice et immobiliste, laquelle serait responsable du retard pris par la Chine?"  Les lettrés-fonctionnaires, et plus encore les lettrés appartenant aux véritables communautés évoquées plus haut, sans pouvoir propre d'influence sur la société, n'auraient pu accomplir, malgré l'accumulation des connaissances matérielles dans de nombreux domaines, d'impulsion véritable sur le développement économique et social de la fin de l'époque impériale. En dépit de l'existence d'études lettrées poussant très loin le rejet des mystifications véhiculées par les textes officiels et l'étude des vrais faits, elles n'auraient pu exercer d'influence que très minoritairement, "grâce" à l'efficacité du contrôle impérial....

 

John K FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Des origines à nos jours, Tallandier, 2010. Anne CHENG, histoire de la pensée chinoise,Seuil, 2002. Jacques GERNET, le monde chinois, tome 2 : Xe siècle-XIXe siècle, Armand Colin, Pocket, 2006.

 

PHILIUS

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