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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 17:44

    La démocratie constitue un concept, une idée, un ensemble de normes, dont la signification est de nos jours diluée dans un électoralisme qui fait office de valise idéologique, sans pour autant que ceux qui s'en réclament se donnent la peine d'expliciter ce qu'ils entendent par un régime démocratique, un fonctionnement démocratique, une société démocratie, un Etat démocratique... Tout un ensemble de critères existe sur la scène internationale, pour qu'on puisse qualifier un Etat de démocratique : des formes institutionnelles surtout, des processus électoraux, une certaine transparence dans le fonctions de la vie politique, l'existence de droits fondamentaux pour tout citoyen de cet Etat... Pourtant, au moment, où le statut de démocratie constitue une idéalité normative, cette notion recouvre une vérité d'usages et de théories politiques, référence commune aux projets politiques les plus divers. (Jean-François KERBÉGAN).

 

    La multiplicité de projets politiques, qui tous ce réclament au moins d'un idéal démocratique, va des conceptions libérales aux conceptions marxistes, les unes et les autres se définissant, de manière variable dans le temps et l'espace comme dans les intentions et les actions des différents acteurs : démocratie libérale, démocratie socialiste, démocratie populaire, démocratie directe, démocratie représentative, démocratie nouvelle, démocratie avancée sont autant de formes politiques aux visées parfois antagonistes. Les auteurs clés de la théorie politique font tous référence à la démocratie antique comme d'un précédent prestigieux à la démocratie moderne, alors sans doute que pour les contemporains respectifs, les valeurs sociales ne sont pas du tout les mêmes. Par ailleurs, la démocratie est souvent perçue comme une notion politique plus ou moins détachée d'une sphère sociale et économique, avec à la chef une séparation entre secteur de la vie privée et secteur de la vie publique, avec de plus des distinctions fortes entre différents civils et politiques. Dans tous les cas le passage d'une société d'un autre "régime" à un "régime" démocratique est le fruit de (parfois très longs) conflits et le fonctionnement démocratique est lui-même en relation directe avec une manière pour les différentes fractions de la société de gérer ou de résoudre des conflits de toutes sortes, qui ne sont pas tous uniquement institutionnels-politiques, loin de là.

 

   Comme le rappelle Thierry MÉNISSIER, ce terme possède une signification issue de son étymologie grecque "qui interfère souvent avec sa signification moderne". La première signifie le "pouvoir du peuple", et correspond à l'expérience politique des cités grecques, en particulier Athènes. On entend par démocratie un système dans lequel les citoyens décident des lois et prennent les décisions au sein de l'Assemblée en votant à la majorité, mais aussi en tirant au sort lesquels d'entre eux seront plus précisément chargés de tel ou tel office pour une période déterminée. La possibilité de changer la loi en la regardant comme l'oeuvre de la communauté, la participation directe, l'égalité civique absolue (sans distinction du rang ou de la richesse) et la rotation des offices sont donc des caractères distinctifs de ce système."

Il faut ici s'arrêter avant de poursuivre avec l'auteur en précisant que le concept de citoyen comme de celui du peuple est extrêmement variable suivant la société antique (le système démocratique n'existe pas toujours seulement à Athènes et par ailleurs, il est limité dans le temps historique), caractérisée par une floraison de statuts sociaux très contrastés, d'où se distinguent notamment des hommes libres de l'ensemble des habitants d'une cité. Ces hommes libres peuvent ne constituer qu'une fraction minime (mais pas toujours...) de la population et de plus ils peuvent devenir ou rester libres suivant les circonstances économiques  : la masse des serviteurs et des esclaves est toujours considérable et l'existence du système de la dette généralisée fait fluctuer énormement le statut personnel du citoyen.

Souvent dans les théories politiques, nonobstant d'ailleurs les écrits des auteurs grecs de référénce, PLATON et ARISTOTE, les commentaires contemporains ne se situent qu'un niveau politique alors que des éléments sociaux et économiques forment la dynamique même du fonctionnement de la société politique dans leurs écrits. La manière même dont continue notre auteur tranche avec cette présentation des choses. Il faut remarquer enfin que la manière de prendre référence aux deux auteurs antiques varient suivant les époques : elle n'est pas la même au XVIIe, au XVIIIe, au XIXe ou au XXe siècles. Si avant et pendant le XIXe siècle (et auparavant), on ne prend guère de précautions pour stigmatiser les populations pauvres qui sont parfois considérées comme de nature différente de celle des hommes libres, au XXe siècle, période d'intenses luttes sociales et de conquêtes démocratiques, il est plus avantageux pour les tenants du système capitaliste de présenter les choses de manière plus froide, en discutant de mécanismes, de dynamismes (parfois "darwiniens"),  (présentés sous forme mathématique...), comme si les hommes ne pouvaient de toute manière enfeindre certains lois d'airain économiques... Et en tout cas en dissociant soigneusement (chez les auteurs libéraux par exemple) les sphères politiques des autres sphères, notamment économiques. Encore aujourd'hui dans le monde, le statut de citoyen n'est pas entièrement reconnu partout (même sur le plan institutionnel). Il y a loin de la distinction courante dans l'Antiquité entre barbares et hommes libres, mais la mentalité constatée dans certaines classes sociales au sujet de populations de leurs propre pays laisse songeur...

"Or les excès démagogiques de la démocratie athénienne conduisirent les fondateurs de la philosophie politique, Platon et Aristote à considérer ce système comme l'un des pires qui soient (notons nous-mêmes qu'ils appartiennent, tous les deux, à la classe aristocratique...) (avec la tyrannie), à savoir comme le système où les pauvres dirigent en fonction de leur rancoeur et s'approprient collectivement le bien des gens aisés et de tout l'Etat ; derrière la participation civique élargie, l'égalitarisme forcené serait la réalité de la démocratie (La République de PLATON et La Politique d'ARISTOTE)."

"La signification moderne de la notion se confond avec l'évolution historique de nos régimes occidentaux. Les théories philosophiques inspirées par le droit naturel, la construction de relations sociales basées sur l'économie de marché et l'émergence de la classe bourgeoise, l'indépendance des Etats-Unis à l'égard de la puissance coloniale britannique, sont autant de facteurs (l'auteur ne cite pas tous les facteurs parmi les principaux d'ailleurs) de nature différente qui permirent la constitution de la notion moderne de démocratie, fort éloignée du "pouvoir du peuple" des Athéniens, bien que l'idée selon laquelle la souveraineté appartient à l'ensemble des cityens lui a été reprise. Ce régime est caractérisé par le caractère constitutionnel des lois et des décisions prises par le gouvernement (la Constitution domine de son autorité toute autre norme ou acte), par la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire), et par son caractère représentatif (mise en oeuvre par l'élection, la plupart du temps au suffrage universel)."

 

   Daniel GAXIE définit la démocratie comme "une forme d'organisation politique traditionnellement définie, selon la formule d'Abraham Lincoln, comme le "gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple". Comme dans tout système politique, "le peuple", c'est-à-dire la population des citoyens regroupés dans le cadre d'un territoire, y est gouverné. La spécificité d'un système démocratique est que les gouvernés sont censés être en même temps des gouvernants, associés aux principales décisions engageant la vie de la cité. Et c'est parce que le peuple est à la fois sujet (c'est-à-dire soumis au pouvoir politique) et souverain (détenteur de ce pouvoir) que les systèmes démocratiques sont supposés agir dans l'intérêt du peuple.

La question de savoir comment et dans quelle mesure le "peuple" est associé à son propre gouvernement est évidemment centrale en ce qui concerne le caractère démocratique des systèmes politiques. De l'Antiquité grecque jusqu'au XIXe siècle, seul un régime que nous appelons aujourd'hui démocratie directe, où les lois sont débattues et votées par l'assemblée (ekklésia) des citoyens, pouvait être qualifié de démocratique." Ouvrons ici encore une parenthèse pour signaler que des procédés "démocratiques" pouvaient exister et ne pas être qualifiés de tels dans des congrégations religieuses par exemple ou même au sein des Eglises chrétiennes naissantes... "La désignation des gouvernants par l'élection, en réservant le pouvoir à "quelques-uns" et non "à tous" étaient considérée comme un procédé aristocratique. Progressivement, le gouvernement représentatif (c'est-à-dire le gouvernement exercé par les représentants du "peuple", élus par les citoyens) va être reconnu comme une forme particulière, puis comme la seule forme de démocratie. Les formes contemporaines de représentation élective sont considérées comme démocratiques et, à l'exception de quelques cantons suisses, toutes les démocraties sont, aujourd'hui, représentatives.

La démocratie comprend des institutions, des textes juridiques, des pratiques, une culture, mais aussi des représentations diffuses. Ces représentations sont normatives (au sens où elles prescrivent des nromes à respecter ou à atteindre) et légitimatrices (au sens où elle justifie et "sacralise" un ordre politique). C'est en leur nom que diverses luttes politiques sont menées pour conserver ou modifier l'organisation politique existante. Des traditions intellectuelles relevant du droit et de la philosophie son centrées sur le commentaire et souvent la célébration de ces composantes juridiques, institutionnelles et idéologiques. Des traditions critiques recensent les limites ou les insuffisances des démocraties concrètes et proposent divers aménagements pour les rendre plus authentiques. Les sciences sociales (...) ne cherchent pas à juger ou à défendre la démocratie. Elles se proposent plutôt de comprendre et d'expliquer ses modalités de fonctionnement."

Ce qu'elles disent sur la manière dont les processus démocratiques régulent, avivent, révèlent, tentent de résoudre... les conflits, et pas seulement les conflits politiques, nous intéresse ici plus particulièrement.

 

Daniel GAXIE, Démocratie, dans Encyclopedia Universalis, 2014. Jean-François KERVÉGAN, Démocratie, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005. Thierry MÉNISSIER, Eléments de philosophie politique, Ellipses, 2005

 

PHILIUS

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