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18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 07:50

               Le bouddhisme est la seule religion qui rejette la quasi-totalité des éléments considérés généralement comme inséparables d'une théorie religieuse, écrit Pierre CREPON. "Son fondateur ne se proclame en effet ni prophète, ni messie, ni envoyé d'un quelconque dieu et il refuse même l'idée d'un Etre Suprême. (...) le bouddhisme ne cherche pas à prendre position sur des généralités qui ne concernent pas directement son objet. Il s'agit avant tout d'une discipline qui vise un problème pratique", à savoir la suppression de toute souffrance. "Dans ces conditions, on comprend que la pensée bouddhique ne se soit pas directement attachée au problème de la guerre. Pourtant, dans la mesure où, telle une graine qui se transforme en arbre aux nombreuses ramifications, la doctrine originelle du Bouddha s'est épanouie en un vaste courant religieux riche de multiples tendances, le bouddhisme, dans son développement s'est trouvé inévitablement confronté à la guerre. De cette rencontre, trois aspects prédominent :

- l'influence de la morale ;

- les compromissions du bouddhisme avec les affaires temporelles ;

- la réponse finale d'une doctrine dont l'objet est l'éveil de l'esprit."

     Pratiquement tous les auteurs qui traitent des relations entre bouddhisme et guerre soulignent cette extériorité. Le bouddhisme s'attache à détacher le fidèle des tentations du monde et des souffrances qui s'y rattachent, et bien des souffrances les plus aigües découlent précisément de la guerre. Comme il est aussi une philosophie morale de la compassion, caractère plus ou moins affirmé suivant ses tendances, il ne peut être indifférent au monde, et surtout pas vis-à-vis de la guerre. Comme l'objectif des "éveillés" est de faire parvenir à l'Eveil le maximum de fidèles (dans des limites doctrinales qui sont parfois précisées), le bouddhisme rencontre sur son chemin le phénomène guerre endémique.

 

       La morale bouddhique reprend des préceptes communs à toutes les grandes religions : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, etc. Cependant, écrit toujours Pierre CREPON, "plus que dans aucune autre, il semble que le respect d'autrui ait été pratiqué au point de devenir la vertu première que l'on s'accorde généralement à reconnaître à ses adeptes. Cette atmosphère de non-violence qui entoure le bouddhisme découle de plusieurs raisons qui permettent de saisir quelques-unes des caractéristiques de sa philosophie" :

- la tradition de l'amisâ, l'"absence de désir de tuer" était déjà vive dans les milieux de renonçants indiens où s'est développé le bouddhisme. Réaction contre les cultes violents du védisme primitif et développement logique de la théorie de la réincarnation, cette tradition n'a pourtant pas connu chez les bouddhistes un développement aussi radical que dans le jaïnisme. Son végétarisme reste modéré, dans le fil droit d'une certaine vision du monde qui favorise le sens de la mesure. La violence, comme tout excès de passion, se voit être fortement contrôlée par une pratique qui favorise la diminution des désirs et la maîtrise de soi ;

- la compassion est une source essentielle de son éthique. Le symbole de cette compassion est figuré par le personnage du bodhisattva, celui qui est parvenu au seuil du Nirvana, revient dans le monde afin d'aider tous les êtres à s'acheminer vers la délivrance. Cet idéal est surtout développé dans le Mhâyâna, qui met l'accent sur la recherche de l'Eveil pour soi-même, et remonte au Bouddha lui-même qui consacre toute son existence à l'enseignement après avoir réalisé le boddhi (éveil) ;

- la tolérance reste un des aspects les plus évidents du bouddhisme. Les textes abondent dans ce sens, contrairement à ce que nous pouvons trouver dans d'autres religions. Elle repose sur la conscience bouddhique de l'unité de l'univers. Tous les phénomènes et toutes les existences n'étant que des agrégats passager, il s'ensuit que la même vie anime tous les êtres et que s'attaquer à l'un d'eux signifie s'attaquer à soi-même. A l'inverse, quand un seul être parvient à l'Eveil, son influence agi sur le cosmos entier. D'autre part, cette conscience de l'unité s'accompagne de la reconnaissance de la particularité irrémédiable de chacun de ces agrégats engendré par son propre karma. Aussi est-il impensable, selon la doctrine bouddhique, de croire que ce qui convient à l'un, convient à l'autre, et encore moins de requérir à la violence pour faire adopter son propre point de vue par son prochain. Dans cet ordre d'idées, l'énoncé de Quatre Nobles Vérités n'affirme absolument pas un dogme auquel on serait tenu d'adhérer, de gré ou de force. Il s'agit bien plutôt de l'exposé de ce que le Bouddha lui-même compris lors de son Eveil et qu'il se propose d'enseigner à ceux qui veulent suivre sa Voie.

   Pierre CREPON précise certains éléments historiques qui permettent de voir que ce ne sont pas là seulement des principes.

"Un tel ensemble de dispositions a permis au bouddhisme d'accomplir son histoire en évitant autant que faire se peut le fanatisme et les excès habituels aux autres religions. Déjà, à l'époque du Bouddha, il semble que celui-ci intervint (sa position sociale, prince, le lui permettait, rappelons-le) personnellement pour empêcher des guerres locales et qu'il composa quelques principes pour un bon gouvernement (les "Dix Devoirs du Roi", Dasa-Râja-Dhammaà, où il insiste sur la paix, la justice et l'honnêteté (W RAHULA, L'enseignement du Bouddha, Le Seuil, 1961). Néanmoins la grande figure du bouddhisme qui eut le loisir d'appliquer les vertus bouddhiques dans le gouvernement d'un Etat, reste l'empereur Açoka qui régna en inde au IIIe siècle avant JC et participa largement à la diffusion de cette religion en Inde et dans les pays voisins. (...) Le cas de Açoka doit certes être pris au niveau de sa valeur exemplaire. Il s'agit d'une forme de bouddhisme éloignée de la stricte discipline de l'Eveil enseignée par Shakyamuni et l'on sent chez lui la permanence de la vieille idéologie orientale du Souverain Glorieux qui veut faire régner la justice jusqu'aux confins du monde. Il n'empêche que le bouddhisme a généralement influencé les souverains qui professaient cette foi dans le sens du pacifisme. A cet égard, il faut citer l'empereur du Japon Shôtoku (571-621) qui s'efforça de supprimer les guerres privées dans son pays et proclama la "Constitution en 17 articles" qui commençaient par ces mots : "Estimez surtout la paix". La transformation du bouddhisme en religion populaire et d'Etat, ainsi que ses relations parfois étroites avec le monde la politique provoquèrent néanmoins des attitudes bien éloignées de ce comportement idéal (...)". 

Rappelons ici ces fameux dix devoirs du roi (buddhachannel.tv) :

- La libéralité, la générosité, la charité. Le souverain ne doit pas avoir d'avidité ni d'attachement pour la richesse et la propriété, mais il doit en disposer pour le bien-être du peuple ;

- Un caractère moral élevé. Il ne doit jamais détruire la vie, tromper, voler ni exploiter les autres, commettre l'adultère, dire des choses fausses, ni prendre des boissons enivrantes. C'est-à-dire au moins observer les cinq préceptes d'un laïc ;

- Le sacrifice pour le bien du peuple. Il doit être prêt à sacrifier son confort, son nom et sa renommée, et sa vie même dans l'intérêt du peuple ;

- L'honnêteté et l'intégrité. Il doit être libre de peur ou de faveur dans l'exercice de ses fonctions ; il doit être sincère dans ses intentions et ne pas tromper le public ;

- L'amabilité et l'affabilité. Il doit avoir un tempérament doux ;

- L'austérité dans les habitudes. Il doit mener une vie simple et ne doit pas se laisser aller au luxe. Il doit être en possession de soi-même ;

- L'absence de haine, mauvais-vouloir, inimitié. Il ne doit garder rancune à personne ;

- La non-violence. Il doit non seulement ne faire de mal à personne, mais il doit aussi s'efforcer de faire régner la paix en évitant et en empêchant la guerre et toute chose qui impliquent violence et destruction de la vie ;

- La patience, pardon, tolérance, compréhension. Il doit être capable de supporter les épreuves, les difficultés et les insultes sans s'emporter ;

- La non-opposition, non-obstruction. C'est-à-dire qu'il ne doit pas s'opposer à la volonté populaire, ne contrecarrer aucune mesure favorable au bien-être du peuple. En d'autres termes, il doit se ternie en harmonie avec le peuple.

     La meilleure illustration du pacifisme bouddhique reste sa méthode de propagation. Bien que la diffusion du bouddhisme ne soit pas toujours connue dans ses détails, notamment en Indochine, il semble qu'il n'y ait pratiquement jamais eu de conversions forcées et d'installation de la religion par les armes, comme ce fut le cas pour le Christianisme et l'Islam. Quand des persécutions sont liées à l'histoire du bouddhisme, celui-ci joue toujours le mauvais rôle, celui du persécuté. 

 

       Les compromissions - du point de vue des textes sacrés (sacré ne recouvrant pas la même signification que pour bien d'autres religions...) - du bouddhisme avec les affaires temporelles se situent dans une large gamme, qui va de l'acceptation à la participation idéologique aux royaumes ou empires à la participation active à la guerre, cette dernière étant toutefois rare, sans être insignifiante. 

La stricte discipline enseignée par le Bouddha a engendré, écrit Pierre CRÉPON, "au cours des siècles un courant religieux puissant où des écoles les plus diverses se sont épanouies. Sa large tolérance a permis la création de multiples interprétations du bouddhisme, intégrant les traditions autochtones des pays où il se diffusait ainsi que les nouveautés apportées par un grande nombre de personnages religieux d'importance. Cette grande diversité rend d'ailleurs extrêmement difficile une histoire du bouddhisme dans tous ses développement. La pratique des moines théravadins de Ceylan et la dévotion au Bouddha Amidha en Extrême-Orient, les rites tantriques tibétains et les écoles du Tchan et du Zen, les bonzes vietnamiens et les moins guerriers du Moyen Age japonais se réfèrent tous à des principes et une philosophie communs, ils forment néanmoins autant de bouddhismes différents dans l'histoire respective est spécifique. Un tel développement du bouddhisme a autorisé la création d'une sorte de religion populaire où la pratique directe de la Voie inaugurée par Shakyamuni Bouddha s'est vu remplacer par une dévotion en un personnage du Bouddha issé au rang  de semi-divinité. Là encore, ce bouddhisme populaire a connu des applications différentes selon les régions - d'autres personnages, notamment, requéraient la dévotion des fidèles : les Bouddhas Amida, Maitreya, Manjusri, le bodhisatva Avalokitesvara, etc - mais il s'agit partout d'une évolution du bouddhisme fondamental au profit d'un type de religion répondant aux besoins traditionnels des masses (culte des morts, cérémonies diverses, dévotion à une divinité, etc.). Dans ces conditions, il advint que le bouddhisme se propagea au point de devenir une religion comptant de grands nombres d'adeptes dans la plupart des pays d'Extrême-Orient, et même de se transformer en religion nationale dans certains cas (le Birmanie reste le dernier pays où le bouddhisme est encore la religion d'Etat). En corollaire à son succès, l'extension du bouddhisme s'accompagna des inévitables maux liés à la fréquentation du pouvoir temporel."

Les relations à haut niveau entre les moines et le pouvoir royal produisent parfois le cautionnement religieux de certaines entreprises militaires (Birmanie, XIe siècle, roi Anuruddha). D'autre part, certains mouvements d'insurrection populaire se servent d'une terminologie bouddhiste afin d'assurer un fondement mythologique à leurs révoltes (Chine, de manière périodique, par exemple Song Tseu-hien et hiang Hai-ming au VIIIe siècle). Des moines eux-mêmes se mêlent directement à la guerre, notamment dans l'histoire de la féodalité japonaise. "De façon significative, poursuit Pierre CRÉPON, il apparaît néanmoins que ces entreprises guerrières se sont rarement appuyées sur des points de doctrines : le motif économique en était la source et accepté comme tel. La condition belliqueuse des bouddhistes au Japon, et dans une moindre mesure en Chine, trouve toujours sa source dans le développement de la puissance économique des monastères associé à un appauvrissement spirituel. Ainsi, il semble que le comportement guerrier dans le bouddhisme découle d'un certain pragmatisme qui accepte tous les éléments du monde social au point de devenir, dans les périodes de décadence spirituelle, essentiellement préoccupé des affaires du monde matériel. De la Voie du Milieu, écartant l'ascèse forcené et la recherche des seuls profits matériels, prônée par le Bouddha, les moines bouddhistes ont parfois eu tendance à ne retenir que le rejet de l'ascèse. Par contre, on ne rencontre pratiquement pas de développements fanatiques qui puiseraient dans la doctrine bouddhique la certitude que le droit que l'on défend est celui voulu par les dieux, l'idéologie de la guerre sainte est ainsi complètement absente de la pensée bouddhique (...)."

 

       Dans l'évolution depuis les origines jusqu'à nos jours, dans des circonstances parfois très différentes, le bouddhisme en revient toujours aux principes de base. "L'apport fondamental de la doctrine bouddhique au problème de la guerre ne se situe cependant ni dans la perspective de l'influence de sa morale ni dans celle des développements sociaux qu'elle a connus. En fait, c'est dans son essence même qu'il faut rechercher la réponse du bouddhisme à la guerre, car son objet consiste justement à résoudre le problème de la souffrance et de la mort." Sa philosophie se fonde sur la sagesse s'élevant de la pratique de la méditation juste et elle n'engendre pas, contrairement, écrivent bien des auteurs, une attitude négative face à la vie. Il s'agit au contraire de s'interroger profondément sur la vie, sur les choses, écarter à la fois toute ratiocination à partir de réflexions d'autres personnes ou de textes et toute exaltation de sens qui seraient cachés. C'est surtout une attitude profondément sceptique sur les explications courantes et les explications savantes, au service de la compréhension de la fin ultime de la vie. Le bouddhisme propose une compréhension et une adhésion profonde aux lois de l'univers afin de résoudre la souffrance qui naît dans l'esprit humain de pas son ignorance. "L'attitude des maîtres bouddhistes face à la mort illustre parfaitement cette position. Il ne s'agit pas pour eux d'élaborer des spéculation sur le monde de la mort. La vie est un état, la mort en est un autre et leur relation commune est comparée par le maître de Zen Dogen (Japon, XIIIe siècle) à la relation entre le bois et les cendres, la réalité ultime quant à elle, est "non-vie, non-mort". Aussi bien quand il faut vivre il s'agit d'assumer pleinement sa vie mais quand il faut mourir, il est aussi nécessaire d'accepter totalement sa mort. Cette attitude de non-peur face à la vie et à la mort est un trait caractéristique du bouddhisme que l'on retrouve dans le Bouddha, la voie du Samouraï (...)". "Le recentrage perpétuel des problèmes humains au niveau de l'individu, et notamment au niveau de l'esprit, ne doit pas laisser croire que le bouddhisme se désintéresse pour autant des problèmes plus généraux. Il considère, en fait, que ceux-ci sont le résultat de l'accumulation des problèmes individuels. Ainsi, un phénomène de civilisation tel que la guerre est le fruit du karma de cette civilisation qui la composent. Aussi bien, la meilleure solution pour redresser les mauvais penchants d'une civilisation est d'agir sur soi-même et d'aider les autres à agir sur eux-mêmes. la réponse du bouddhisme à la guerre reste donc la même que celle fait au problème de la condition humaine : l'éveil de l'esprit."

 

Pierre Crépon, Les religions et la guerre, Albin Michel, 1991.

 

RELIGIUS

 

Complété le 19 juillet 2012.

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Published by GIL - dans RELIGION
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castel 24/06/2014 08:02

Quid du "zen de guerre" au Japon durant tout le XXème siècle? Que faut-il penser de livre "Zen at war" d'Iris Chang?

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