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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 09:55

  La transformation progressive de la religion védique, un glissement séculaire sans doute, se manifeste à l'intérieur des Upanisad et son origine semble tout d'abord spéculative. Quant à savoir si cette transformation s'effectue dans toute les sociétés du sous-continent, et toutes les classes sociales, on se doute, vu la faible diffusion de l'écrit, qu'elle est surtout un fait acquis plutôt dans les couches sociales supérieures (du point de vue des conditions de vie). Elle s'effectue sous l'effet des nouvelles expressions des conflits notamment entre les guerriers et les religieux. 

"Ainsi explique Anne-Marie ESNOUL, la religion qu'on nomme védique, à la phase antérieure où elle était introduite de fraiche date dans la partie septentrionale de l'Inde, sera désignée dans sa phase la plus récente par le terme de brahmanisme : celui-ci marque à la fois son attachement à la croyance au Brahman et le rôle important joué par la caste sacerdotale. On l'appelle aussi hindouisme, terme d'origine géographique qui nous est parvenu par le truchement des musulmans. (...) Intérieurement, la transformation semble s'être opéré par la substitution d'une notion à une autre notion, celle de dharma à celle de rta, qui se produit insensiblement à partir des upanisad. En fait, l'une et l'autre représentent la règle et, particulièrement, la loi cosmique. Le brahmanisme se fonde, comme le védisme, à une époque où toute la vie sociale et individuelle (....) se conçoit en référence au ciel astronomique. Chaque village, chaque groupe humain possède son spécialiste chargé d'établir le calendrier d'après les mouvements célestes. Ce savoir représente l'état contemporain de la science ; à haute époque, on avait en Inde poussé très loin les connaissances astronomiques et les lois du cosmos régissaient ce stade de la pensée indienne. Sur ce fond ancien viendront, aux premiers siècles de notre ère, sous l'influence de données d'origine grecque, se greffer des préoccupations astrologiques."

Le glissement progressif du rta au dharma constitue une évolution vers une conception plus morale que rituelle de l'univers, et également une émergence d'une certaine individualisation de la religion. Chaque homme possède son dharma alors que le rta demeure l'univers lui-même, émergé de l'inagencé initial. "Parce que tout partie de l'univers, poursuit notre auteure, a son sharma propre, chaque homme aura aussi son dharma particulier, le swadharma, règle morale beaucoup plus que physique. Ainsi le Dharma apparait-il autant Loi Morale que Loi cosmique. dans le sacrifice ancien, l'essentiel demeurait l'exactitude rituelle (...). Au temps où le brahmanisme hindouisant se substitue au brahmanisme védique le souverai protège le monde bien plus par sa bonne conduite que par le sacrifice ; un monarque vicieux détraque l'ordre de l'univers par ses vices mêmes et fait pleuvoir les catastrophes sur son royaume. La perspective générale s'en trouve donc modifiée : les rapports de l'homme au divin ne sont plus du tout semblables."

"Du jour où s'impose la conviction que chaque acte (karman) accompli durant la vie est gros de conséquences et maintient l'homme dans la chaîne des existences successives, le point de vue va changer. L'acte mauvais détermine une reconnaissance plus ou moins mauvaise selon la malignité. Mais l'acte bon, par sa nature même d'acte, enchaine aussi son auteur. La perspective de ces existences répétées à l'infini envahit la métaphysique indienne ; la crainte d'une transgression morale l'emporte désormais sur celle d'une transgression rituelle ; les pièges se multiplient autour de l'homme. Il était relativement aisé d'éviter une faute technique, car le rituel se présentait essentiellement comme une technique ; la faute morale, beauocup plus subtile puisqu'elle affecte tout le comportement humain - pensée comprise - provoqie l'angoisse métaphysique. Si le dharma n'atteint jamais en domaine brahmanique le rôle éminent qu'il joue dans le bouddhisme où il est des trois "refuges", on le pose néanmoins en garant de toute la vie religieuse et morale." Une conception plus intellectuelle que religieuse se fait jour : "on échappera au samsara en prenant conscience du Principe absolu impersonnel dont les dieux ne représentent que des aspects inférieurs. Ainsi accède t-on à la délivrance, mukti, terme mentionné pour la première fois dans les commentaires du Prabhâkara et Kumatila à la première mimamsâ."

Ces divers élements "plus ou moins conscients, vont constituer l'arrière-plan métaphysique de l'hindousime ; son arrière-plan sociologique, la division de la société, il l'a hérité directement du védisme : répartition en trois varna (caste) fonctionnels, plus théoriques que réels, en ce sens qu'ils s'émiettent en une quantité de sous-castes, définies aussi par leur fonction et assez analogues à ce qu'ont pu être en Europe les corporations ; ces sous-castes sont contraignantes en ce qui concerne le mariage. Le quatrième varna, celui des sûdra, compose l'immense couche sociale inférieure aux trois autres ; elle est elle-même très subdivisée. A tout ce qui entre dans ces catégoris viennent s'ajouter et s'opposer ceux qu'on a appelés les hors-castes, individus déchus des castes traditionnelles ou peut-être membres de tribus non assimilées aux époques où la société avait pris son équilibre."

C'est dans cette période qu'apparait la figure du renonçant, à l'opposé de la religion védique, par essence une religion collective. Le renonçant recherche, individuellement, une solution pour sa délivrance. Il représente un cas extrême, souvent multiplié au niveau du nombre d'individus qui choisissent ce mode de vie, de l'individualisation, de la personnalisation de la religion. L'homme échappe de plus en plus au poids des rites pour se confier à la grâce divine, seule efficiente pour l'évasion hors du samsâra. 

Anne-Marie ESNOUL effectue une périodisation de cette évolution très large puisqu'elle situe cette transformation des dernières siècles avant notre ère jusqu'à l'époque moderne...

   L'attitude du fidèle est gouvernée par des croyances qui ne se résument pas, ne se limitent pas aux diver textes connus. De très nombreux cultes d'animaux existent, suivant les tendances de l'hindouisme (pour le visnouisme, le culte du singe). Mais il n'y a pas véritablement de culte établi de la vache, dont on parle beaucoup en Occident, mais un respect tirant leur origine du fait qu'ils s'adressent à l'animal sacrificiel par excellence. Richesse des populations pastorales, on tuait des bovidés puis on en consommait la viande lors des sacrifices aux dieux ; leur participation au sacrifice les sacralisait eux-mêmes. Mais la théorie de l'ahimsâ, en liaison avec la croyance au samsâra et aux renaissances qui peuvent s'effectuer à n'importe quel échelon des êtres vivants, a entrainé la substitution des offrandes végétales aux offrandes animales ; les brâhmanes cessèrent d'user de la viande, et l'interdiction de manger la chair des bovidés s'étendit à celle des autres animaux.

Ce qu'il faut retenir pour ce qui est de la tonalité des différents conflits ente villageois ou entre villages, car dans la très grande majorité des régions, l'économie et la vie en générale demeure rurale et très peu de grandes villes (re)naissent, même si celles-ci peuvent être le centre de certains véritables empires, d'ailleurs éphémères, c'est que les lois minutieuses régissent encore, la vie quotidienne et les grands événements de l'existence. La coutume hindoue s'écarte peu de la tradition védique, même si, pour certaines castes, l'intériorisation personnalisée et individualisée peut se renforcer. Elle continue de se conformer aux règles édictées dans les Grhya Sûtra. "Les prescriptions concernant les samskâra (sacrements) ont eu tendance à foisonner, surtout en milieu tantrique, mais les modifications se bornent le plus souvent d'une part à un accroissement de détails, alors que, d'autre part, quelques usages tombent en désuétude. C'est ainsi que, par exemple, les cérémonies du mariage ont tendance à se simplifier. Quant aux rites funéraires, ils ont subi fort peu de transformations. Toutefois un certain aspect magique semble s'y être surajouté.(...)." Si à l'intérieur de chaque caste, de chaque village, les pratiques restent rigoureuses et se transmettent au fil des générations, la multitude des croyances à l'époque post-védique et le foisonnement des rites qui scandent la vie privée ou publique des individus forment un schéma permanent, avec des particularités de détaiol souvent nombreuses et d'importance variable. Sans doute faut-il mettre sur le compte de mouvements importants de population, au gré des changements de climat, suivant les régions, de multiples absences de transmission d'informations exactes, à cause d'événements accidentels qui peuvent être nombreux et à cause aussi de la pauvreté des moyens d'informations... En tout, l'absence de clergé, d'autorité reconnue à la fois sur de grands territoires et sur de longues périodes peut-il expliquer ces variations, en y joignant les incessantes querelles armées ou même guerres qui traversent les différents territoires. De plus, les multiples contacts avec d'autres civilisations (Grecque puis Musulmane en particulier...), les luttes avec d'autres discipline religieuse font de l'évolution de l'hindouisme une vie peu harmonieuse...

    Anne-Marie ESNOUL garde une prudence nécessaire sur l'évolution interne du brâhmanisme au début de notre ère. Des textes éclairent tel ou tel point, telle ou telle période, mais nous manquons de vision d'ensemble.

   En tout cas, les luttes avec le bouddhisme marquent assez fortement les premiers siècles, sauf à certaines périodes, comme le IVe siècle où la dynastie Gupta protège l'hindouisme et particulièrement le visnouisme, cette opposition revêt un caractère plus philosophique qu'essentiellement religieux. Par la suite, l'activité du bouddhisme va déclinant, plus ou moins vite suivant les régions, pour finalement disparaitre de l'Inde et diffuser dans d'autres contrées asiatiques.

    Face à l'Islam, il y eut une période où les maitres musulmans persécutent l'hindouisme, pillant et détruisant les lieux de culte. Mais spirituellement, il semble que l'influence ait été minime. La conqûete islamique du début du VIIIe siècle et les vagues d'invasions suivantes interrompent brusquement, pour l'Ouest de l'Inde, les contacts établis dès avant l'apparition de l'Islam entre savants indiens et science arabe. Le dialogue ne reprend ensuite que très tardivement.

Quant aux masse, ou bien elles se convertirent - souvent pour des raisons indépendantes de considérations d'ordre spirituel, on s'en doute - ou bien elles s'enfermèrent dans une plus rude orthodoxie. A partir du XIIIe siècle seulement, et par le biais du soufisme, les positions religieuses et surtout mystiques de l'hindousime viennent à se rapprocher. La tolérance foncière de l'hindousime (qui réinterprète à sa façon plus qu'il ne rejette les nouvelles conceptions religieuses, les amalgamant et les phagocytant même...) lui permet de saisir les ressemblances plus que les divergences cependant beaucoup plus nombreuses entre les deux religions.

     "En fait, écrit également Anne-Marie ESNOUL, le trait essentiel de cette période de l'hindouisme est la formation de sectes plus ou moins importantes, définies d'abord par l'obédience à tel dieu. Il faut s'entendre sur le sens du mot "sectaire" qui traduit mal la réalité ; en bref, il s'agit d'une attitude spéciale à certains groupes qui, tout en reconnaissant théoriquement l'ensemble du panthéon brahmanique, adresse le culte à telle divinité dans tel temple particulier avec, très souvent, des rites qui leur sont propres. 

Le phénomène sectaire s'explique en partie par la tendance à l'universalisme de l'esprit indien. (...) progressant vers le Sud, le religion issue des traditions védiques s'était heurtée à des cultes locaux bien enracnés dans chaque petite communauté. Les divinités auxquelles ces groupes rendaient hommage rappelaient par certains traits tel ou tel dieu védique ; on parvenait très vite à une identification, identification d'autant plus aisée que les multiples incarnations divines se prêtaient fort bien à ces assimilations. Il arrivait que l'on conserv^t les dénominations locales comme caractérisant cet aspect de la divinité. Bien entendu, ce sont surtout deux grandes rubriques - sivaïsme et visnouisme - que l'on peut classer les sectes dans l'hindouisme depuis les premiers siècles de notre ère jusqu'à la fin de la période considérée, c'est-à-dire le XVIIe ou le XVIIIe siècle." 

  La spécialiste de l'hindouisme ne dit pas quelles sont les intrications entre les conceptions reloigieuses et les évolutions des royaumes, des républiques et des empires qui se succèdent dans le sous-continent indien, pour olorer, infléchir croyances elles-mêmes et pratiques sociales.  Il faut examiner région par région pour analyser ces intrications, car d'un endroit du sous-continent à un autre, à l'instar de ce qu'il a été pour la Chine, des différences sensibles existent. Ne serait-ce entre entités très majoritairement rurale, pourvus de ressources minières, situées à des carrefours géopologiques sur les deux flancs de l'Inde ou constituant des empires appeler à durer quelques siècles... 

 

   Sur cet aspect, Louis FRÉDÉRIC peut nous apporter quelques éléments. "Les élucubrations et les légendes, rapportées notamment dans les Brâhamana, racontées et sans cesse répétées, finirent pas constituer une srte de folklore magico-religieux, dont le merveilleux ne cessait d'enchanter le peuple, le faisant participer de la grande aventure commune aux envahisseurs et lui donnant le sentiment d'appartenir, sinon à un peuple déterminé, tout au moins, à une "nation". La langue védique s'était elle-même transformée en sanskrit et était devenue populaire, bien qu'il existât certaines différences entre le parler des gens lettrés et ceux des campagnards. Les croyances religieuses elles-mêmes, qui n'avaient jamais été fixées, s'étaient enrichies de quelques autres appartenant aux peuples autochtones, et nombre de divinités des premiers temps védiques, mal définies, avaient été supplantées par d'autres ou étaient simplement ombées dans l'oubli. Par ailleurs, le formalisme intransigeant des brâhmanes, l'incessante complication et la multiplication des rites qu'ils prétendaient faire observer par tous, avaient provoqué des réactions diverses, allant d'un anti-brâhamanisme pur et dur rejetant rites et croyances à des opinions plus nuancées permettant un choix entre ceux-ci, et à une spiritualité qui se révéla de plus en plus affinée dans les divers Upanishad.

L'homme ordinaire, se trouvant empêtré dans les rites, les devoirs dus aux rois, à la famille comme au travail, aspirait à vieillir, à dépasser le stade de maitre de maison pour, une fois ses fils élevés, se retirer dans un coin isolé de la forêt pour méditer et trouver la paix des sens comme de l'esprit. D'où le nombre élevé de "chercheurs de vérité" qui vivaient en solitaires, ou recherchaient auprès de maitres réputés, la solution aux problèmes qu'ils se posaient, parcourant le pays en tout sens et quêtant leur nourriture dans les villages. 

En revanche, les chefs importants de tribus ou de villages ne pensaient qu'à agrandir leur patrimoine, souvent encouragés par les brâhmanes qui tiraient grand bénéfice de l'influence qu'ils avaient sur eux. Nombre de ces chefs conçurent l'ambition de conquérir leurs voisins pour constituer un véritable "Empire indien" et mériter le tire de (...) souverain universel.

pour la période qui nous occupe, les datations sont souvent aléatoires et sujettes à révision. C'est ainsi que celles du Bouddha, si importantes au point de vue de la civilisation indienne à ses débuts, tout d'abord assignées au VIe siècle av. JC, ont récemment, surtout d'après les travaux de André Bareau, été fixées au Ve siècle av JC, ce qui évidemment, rapporche d'autant le s dates des souverains qui, selon la tradition, furent les contemporains du Sage." Il y auraut à cette époque seize grands Etats qui se partageaient le nord de l'Inde, certains d'entre eux constituant des sortes de fédérations ou d'Etats alliés. Il est difficile de se rendre véritablement compte de leur importance respective, étant donné que, souvent, ils considéraient comme leur territoire des contrées  qu'ils n'avaient nullement conquises...

Dans des modalités différentes, ces Etats sont supportés par des élites religieuses, qu'elles appartiennent aux sectes shivaïstes, au courant vishnouite ou aux mouvements syncrétistes. L'élément le plus marquant est le maintien, sous différentes formes plus ou moins contraignantes, d'un système de castes qui maintient chaque individu et chaque famille dans des réseaux d'obligations héréditaires, d'autant plus prégnants qu'ils ont reliés à des métiers précis. 

 

 

 

 

Anne-Marie ESNOUL, L'hindouisme, dans Histoire des religions, tome I**, Gallimard, 2001. Louis FRÉDÉRIC, Histoire de l'Inde et des Indiens, Criterion, 1996.

 

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