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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 08:27

                 Les approches libérales, regroupées par exemple par Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM sous le nom générique "smithiens", forment la tendance encore largement dominante, tant dans l'esprit du public que dans les cercles universitaires, de la compréhension de l'économie capitaliste - qu'elles ne nomment d'ailleurs pas ainsi. A la suite d'Adam SMITH, ces économistes adoptent l'explication de l'économie essentiellement en terme de marchés, et cela quel que soit le marché (biens de consommation, biens de production, capitaux, travail, le marché déterminant étant normalement, mais ce n'est finalement plus le cas pour de nombreux économistes à l'heure actuelle, celui des biens de consommation). Si leurs explications, techniques comptables à l'appui, constituent encore la base du raisonnement de la plupart des décideurs économiques, une large partie du monde universitaire estime caduque ces raisonnements, qui eux-mêmes expliquent selon la plupart des économistes hétérodoxes (tendance SCHUMPETER), sont à la base d'un très mauvais fonctionnement du système économique. La recherche constante de mécanismes du marché, qui puisse révéler l'existence de leviers d'influence sur ses évolutions, constitue l'essentiel de l'activité de ces économistes libéraux qui ne s'accordent pas tous, loin de là, sur le rôle de la monnaie, de l'Etat ou des innovations techniques. A tel point qu'il semble parfois difficile de faire entrer dans la même catégorie, les explications classiques, marginalistes, monétaristes du fonctionnement du capitalisme, d'amalgamer des pensées libérales et néo-libérales... L'essentiel de leur communauté de vue réside dans leur opposition farouche aux explications marxistes et dans une certaine méfiance envers l'Etat.

 

       Une manière pratique de comprendre cette explication de l'économie est de faire comme les deux auteurs de... Comprendre les théories économiques : "Prenons un produit donné, par exemple des chemises ; le prix de la chemise est bas, les consommateurs en achèteront beaucoup. Certes, le besoin de chemises est limité, mais ceux qui étaient rationnés par un prix élevé pourront se payer ce qui était jusqu'ici hors de leur portée. Un prix bas attire de nouveaux consommateurs. En d'autres termes, la demande de chemises varie en fonction inverse de la variation  des prix. Au contraire, au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises ont normalement avantage à accroître leur production. Un prix élevé peut d'ailleurs rendre rentables des fabrications qui ne l'étaient pas lorsque le prix était bas. L'offre varie dans le même sens que les prix. Nous pouvons représenter les intentions d'achat et de vente des chemises sur un graphique. Sur l'axe des X, nous portons les quantités offertes ou demandées ; sur l'axe des Y, les prix. A chaque niveau de prix correspond une intention d'achat ; en reliant tous les points ainsi obtenus, on obtient  la courbe de la demande. de la même manière, nous pouvons tracer la courbe de l'offre. Si le prix du marché lui était supérieur, des entreprises auraient théoriquement avantage à produire une plus grande quantité de chemises, mais ces chemises resteraient invendues. Ce prix ne pourrait être maintenu. Si le prix du marché était inférieur à ce prix d'équilibre (notons que la recherche principale porte toujours sur ce prix d'équilibre et qu'il s'agit de déterminer le plus vite possible avant les concurrents...), les achats pourraient être importants, mais les entreprises ne produisaient pas les quantités demandées. L'ajustement entre l'offre et la demande suppose naturellement une circulation parfaite de l'information et des anticipations sur les conséquences de tel prix ou de telle quantité offerte ou demandée. Des tâtonnements sont prévisibles, mais le prix qui apparaît sera stable car, à un moment donné, il n'existe (normalement) qu'un point d'équilibre. Bien entendu, sur une période plus longue, le prix d'équilibre change. Par exemple, une augmentation du revenu des consommateurs peut les amener à accepter d'accroître pour chaque niveau de prix les produits désirés. La courbe de la demande se déplace alors vers la droite. On peut aussi imaginer que des innovations techniques abaissent les coûts de production. A chaque niveau de production, le prix permettant un profit acceptable est abaissé. La courbe de l'offre se déplace elle aussi vers la droite ; le prix d'équilibre change. Il s'agit là d'un exemple théorique et simplifié. (...) Les partisans de l'économie de marché pensent que, de toute manière, il est bon de raisonner à partir d'un modèle exemplaire. On peut ainsi mieux comprendre les conditions d'un équilibre stable (comportement rationnel, concurrence, bonne circulation de l'information...) et expliquer les distorsions entre les prix réels et les prix théoriques."

Paul SAMELSON et William NORDHAUS ne présentent pas les choses différemment dans leurs éditions successives du Manuel d'économie de référence qui commence invariablement par une explication de lecture des graphiques de l'offre et de la demande. La monnaie constitue le "lubrifiant" de ces échanges, finalement entre marchandises, une économie moderne utilisant "une énorme quantité de bâtiments, de machines et d'ordinateurs (...), facteurs de production qualifiés de capital (...)". Dans une économie de marché, ce capital relève généralement de la propriété privée, "le revenu tiré du capital allant aux individus". 

 

      L'économiste suisse Léon WALRAS tente d'établir, à la suite de ses prédécesseurs, une science économique parfaitement autonomisée. Il donne une formulation mathématique de l'équilibre général qui démontrerait que, dans un système de concurrence pure et parfaite, le prix de chaque produit est égal à son prix de revient, et que l'ensemble des facteurs de production est utilisé. Il démontre surtout l'interdépendance de tous les prix et de toutes les quantités ; sa théorie est souvent présentée comme la démonstration de la justesse de la vision smithienne, mais beaucoup d'auteurs font remarquer que possibilité de formalisation mathématique et vérité sont deux choses bien différentes, contrairement à ce que l'on veut souvent faire croire aux étudiants en économétrie par exemple. Léon WALRAS lui-même, par ailleurs plutôt socialiste agrarien luttant contre la rente foncière, n'est pas dupe de sa théorie pure. Il propose dans son Traité d'économie sociale que l'Etat s'approprie la rente foncière, ce qui permettrait de supprimer l'impôt. L'échange se ferait alors dans de meilleures conditions. Alors que ses études sont utilisées par les économistes libéraux et tous les défenseurs du marché, sa théorie est loin de conforter la vision libérale de l'économie. Depuis, beaucoup d'auteurs ont perfectionné la théorie de cet équilibre walrasien, notamment ARROW et DEBREU, et cela dans une optique pas forcément libérale (A MARSHALL, KEYNES, LEONTIEFF...). Ce sont ces équations qui, de l'ensemble économique à la microéconomie, qui fondent en grande partie la science économique moderne. 

 

     Au-delà des imperfections, due à l'inexistence d'une concurrence pure et parfaite, étudiées par de nombreux auteurs anglo-saxons (A MARSHALL, E CHAMBERLIN, Joan ROBINSON), les auteurs libéraux se rejoignent sur le fait que l'économie de marché est perturbée par les politiques keynésiennes. Reprenons les explications de Jean-Marie ALBERTINI et d'Ahmed SILEM : "Pour les libéraux contemporains, l'erreur part d'une mauvaises interprétation de la crise de 1929. De la persistance du chômage dans les années trente, Keynes a cru pouvoir conclure qu'il ne pouvait y avoir de retour spontané au plein emploi. Or, (pour eux), 1929 n'est qu'un accident historique. A la suite de mesures prises à contretemps, les autorités monétaires américaines avaient provoqué une amputation de 30% de la masse monétaire. Cet événement fortuit créait le chômage, car les salariés refusaient une baisse identique de leur salaire, autorisant une baisse des prix et un rajustement général. Dans une telle situation, en partant de prémisses théoriques non fondées, la politique keynésienne eut à l'époque des résultats relativement efficaces. La réinjection de pouvoir d'achat et de monnaie permettait de relever les prix et de rendre plus supportables les rigidités des salaires nominaux. Malheureusement, par la suite, la politique keynésienne n'eut plus à lutter contre une situation exceptionnelle. Elle a donc perdu de son efficacité. Pire, en déstabilisant les comportements des agents économiques, elle est devenue pernicieuse. Aujourd'hui, la persistance du chômage n'est plus due à une insuffisance de la demande effective. la relance de la demande ne peut améliorer l'emploi. Pour réduire le chômage, il faut d'abord permettre à l'économie de marché de retrouver un fonctionnement normal. Pour parvenir à ce diagnostic, les descendants d'Adam Smith font trois constatations : 

- Il existe, dans nos économies, une tendance à l'augmentation du chômage volontaire ;

- Les politiques keynésiennes ne parviennent qu'à un abaissement passager du taux naturel du chômage ;

- Les errements keynésiens débouchent sur l'inflation, l'instabilité et des erreurs dans l'allocation des ressources."

   Du coup, pour laisser fonctionnement le marché et éviter les désordres causés par des interventions publiques :

- Il faut abandonner l'idée que le plein emploi est un objectif politique, car le marché du travail est un marché comme un autre ;

- Il est nécessaire d'empêcher la monnaie de jouer un rôle actif dans les anticipations ;

- Il faut réduire le poids des dépenses publiques et leur assurer une plus grande neutralité, quitte à comme Milton FRIEDMAN le propose d'instaurer un système fiscal qui assure un revenu minimum, en deça (impôt négatif) et au-delà duquel (impôt positif) l'Etat intervient uniquement pour faciliter les mécanismes des marchés. Ces dernières propositions indiquent que même chez des économistes libéraux, les préoccupations sociales peuvent y trouver leur compte, même si elles ne constituent pas leur objectif premier ;

- Il faut stimuler la recherche de leur intérêt personnel par tous les acteurs de la vie économique, afin que chacun profite de ses gains.

   Mais il ne faudrait pas croire qu'au-delà de ces positions quasiment de principe, l'accord se fait sur le fonctionnement du capitalisme. Entre ceux qui veulent éliminer la monnaie et ceux qui veulent l'utiliser comme instrument principal de l'économie, les divergences sont fortes. Entre les auteurs classiques, les auteurs marginalistes et les auteurs néo-libéraux, les différentes sont parfois aussi profondes que celles qui les animent envers les autres approches, qu'elles soient marxistes, keynésiennes ou schumpeteriennes...

   Une des raisons sans doute fondamentale à cela est que la science économique est loin de pouvoir se prévaloir de la même solidité que les sciences naturelles, contrairement à certains commentaires. L'information sur les événements économiques à partir de laquelle s'établissent les prix des marchés reste souvent parcellaire, sinon parfois sciemment déformée à des fins stratégiques. Et cela d'autant plus que l'on s'éloigne d'une logique axée sur la circulation des marchandises et que l'on se rapproche d'une logique polarisée sur la circulation de l'argent...

 

   Ainsi, le déploiement des "fils" d'Adam SMITH, au delà des trois grands principes qui fondent le libéralisme économique, à savoir que les individus ont des comportements rationnels, que le marché est l'élément moteur de toute régulation économique et que les valeurs s'échangent contre des valeurs, se diversifie dans le temps, notamment sous la pression de la montée d'autres analyses du capitalisme. De réaction en réaction, il est bien difficile de retrouver parfois dans les raisonnements par exemple de Friedrich HAYEK, les présupposés d'Adam SMITH, lesquels appartiennent à des époques très différentes...

 

  On peut distinguer plusieurs tendances, à l'intérieur desquelles encore des différences peuvent exister, tant les considérations théoriques se mêlent parfois à des luttes (politico-professionnelles) à l'intérieur des institutions économiques :

- L'école classique anglaise : A la suite directe d'Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), se situent Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), David RICARDO (1772-1823) et John Stuart MILL (1806-1873), au coeur de la révolution industrielle. Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798 - Principes d'économie politique, 1820) montre dans le premier ouvrage les liens entre explosion démographique et crises économiques et conteste dans le deuxième la loi des débouches de Jean-Baptiste SAY en montrant que la cause des crises de surproduction provient de l'excès d'épargne des riches. David RICARDO (Méthode de la science de l'économie politique, 1836 - Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique dans un système où la valeur-travail (dont s'inspire ensuite Karl MARX) occupe une place centrale. John Stuart MILL (Principes d'économie politique, 1848) domine l'enseignement dans les universités anglaises et américaines. Sa théorie, bien plus nuancée que celle des autres auteurs, fonde le réformisme libéral. Il ne considère pas comme David RICARDO, l'état stationnaire de l'économie comme une catastrophe (pour ce dernier il est lié à la baisse des taux de profits) et considère que la durée de travail peut être une variable (on peut la réduire...) d'ajustement aux crises de surproduction. Car ce qui préoccupent ces économistes, ce sont bien les crises de surproduction industrielle...

- L'école classique française : Jean-Baptiste SAY (1767-1832), Frédéric BASTIAT (1801-1850), Charles DUNOYER (1786-1862), Jacques RUEFF (1896-1978), parfois considéré plutôt comme un néo-classique (ou néo-libéral) et Henri Charles CAREY (1793-1879) sont les plus souvent cités. Jean-Baptiste SAY (Catéchisme d'économie politique, 1821 - Cours complet d'économie politique, 1828) détaille sa loi des bébouchés, fondamentale pour comprendre toute une partie de l'analyse classique en termes d'équilibre. Il est le premier à faire du profit le revenu d'un service rendu à la production par l'entrepreneur, distingué du capitaliste. Très attaché à la notion de valeur-utilité, ses études sont beaucoup utilisées par la suite par les néo-classiques. Frédéric BASTIAT (Sophismes économiques, Petits pamphlets, Harmonies économiques...). fait partie d'une longue lignée d'économistes qui mêle polémique et théorie économique, dans une défense et une apologie du libéralisme. Il tente de faire la synthèse entre la valeur-utilité et la valeur-travail... Charles DUNOYER fait l'apologie du libéralisme qui n'a pas pour fonction d'améliorer le bien-être et de rendre ainsi la lutte des classes inutiles, mais qui permet d'inciter les travailleurs, enclins à la paresse, à l'alcoolisme et bien d'autres vices (cela ne vous rappelle rien?...) à demeurer dans le bon chemin. Le professeur LEROY-BEAULIEU (fin du XIXème siècle) (par ailleurs pourfendeur des marginalistes) est très représentatif de cette tendance française, dominante longtemps sur l'enseignement universitaire français. On lui doit sans doute ce désespérant conservatisme des études économiques dans l'Hexagone. Jacques RUEFF (Théorie de la parité des pouvoirs d'achat), tout en restant dans une théorie de l'équilibre très classique, montre que tout niveau de charges salariales supérieure à la productivité suscite un déséquilibre de la balance commerciale qui ne peut être corrigée que par une dévaluation monétaire. Il oppose constamment, en arrière-plan, deux types de de civilisations : les civilisations à vrais droits, où les prix sont libres, et les civilisations à faux droits, ou à prix contrôlés. Il se rattache à l'école classique car il laisse toujours une grande place à l'ordre naturel et aux mécanismes automatiques. Henri-Charles CAREY constitue un auteur paradoxal, car il milite pour le libéralisme à l'intérieur et pour le protectionnisme le plus radical à l'extérieur des Etats-Unis. Partisan d'établir un atelier unique (la grande-Bretagne, à son époque) à qui doit être expédié les produits bruts du monde entier (Principe de la science sociale, 1861), cet auteur devrait être plus lu qu'il ne l'est car il énonce bien les principes (trompeurs parfois) dont se réclament les capitalistes américains. S'il prône le libre-échange, c'est presque toujours à sens unique, dans une certaine candeur d'ailleurs. Ce discours libéral cache un nationalisme sans concessions.

 

 Une grande coupure s'installe entre les économistes autour de 1870. Des auteurs entendent rompre avec une certaine historicité (qui ne cachent pas les conflits socio-économiques par exemple) et veulent faire de l'économie une science positive, et non normative. En refusant tout sens idéologique, ces économistes installent une sorte de discours qui devrait de toute façon s'imposer à tous les acteurs économiques. A la valeur-travail, notion autour de laquelle peut s'élaborer ouvertement un conflit doctrinal, ils préfèrent la notion de valeur-utilité. La valeur-travail est bien entendu incohérente par rapports aux hypothèses de base de l'harmonie des intérêts. Ce qui détermine en fait la vraie valeur des choses, c'est la valeur-utilité. Ce n'est pas la travail qui détermine la valeur, mais l'utilité marginale de la dernière unité du bien disponible, soit la satisfaction ou le plaisir. En soit, le marginalisme est une technique d'analyse qui peut se développer dans des contextes totalement différents, y compris autrefois en Union Soviétique. c'est pourquoi il faut le distinguer du néo-classicisme qui se situe dans une perspective microéconomique et accorde un rôle central au calcul en termes d'utilité dans la réalisation de l'équilibre économique. Ces économistes veulent en quelque sorte revenir à l'étude des fondamentaux qui favorisent l'équilibre économique, en abandonnant les recherche sur la croissance et la dynamique ds structures (ce qui permet, là encore, d'éviter de penser en terme de conflictualité...). 

  Là encore des différences essentielles séparent différentes écoles :

- L'école marginaliste de Vienne, avec Carl MENGER (1840-1921), E von BÖHM-BAWERK (1851-1914) et Frédéric von WIESER (1851-1926) pour la première. Une deuxième école de Vienne, appelée néo-marginaliste, diffuse véritablement les idées nouvelles dans le monde entier. Carl MENGER se tourne surtout vers la psychologie pour expliquer l'économie plutôt que vers les mathématiques. E von BÖHM-BAWEK s'intéresse principalement au capital et à l'intérêt du capital en rejetant la théorie néo-classique des trois facteurs de production (terre, travail, capital). F von WIESER introduit la notion de valeur naturelle et lie valeur et distribution des revenus. Cette notion de valeur naturelle des biens, mise en évidence lorsqu'on supprime l'inégalité des revenus, fait distinguer les biens à forte utilité sociale (valeur d'échange plus élevée), des biens à faible valeur d'usage social (valeur d'échange plus faible). La production devrait s'orienter vers les biens les plus nécessaires... à condition que cesse l'inégalité des revenus... On peut faire remarquer que l'on peut théoriser à l'infini sur l'identité entre valeur sociale et valeur de marché tout en occultant cette condition... Encore une manière de passer outre à une analyse de conflits entre agents économiques bien différents...

- L'Ecole marginaliste anglaise et fondation de l'Ecole de Cambridge regroupe Stanley JEVONS (1835-1882), F Y EDGEWORTH (1845-1926) et Alfred MARSHALL (1842-1924). Ils font des mathématiques abstraite la base de l'économie, celles-ci seules pouvant établir sa scientificité. Alfred MARSHALL (Principes d'économie politique, 1890 - Industrie et Commerce, 1919 - Monnaie, Crédit et Commerce, 1923) remplace John Stuart MILL comme auteur principal des manuels universitaires anglo-saxons. Fondateur de l'Ecole de Cambridge, il amorce l'économie industrielle et les études sur la théorie de la concurrence monopolistique (développée par E H CHAMBERLIN et Joan ROBINSON). Si les pionniers du marginalisme affichent des opinions extrêmes, les analyses d'Alfred MARSHALL sont beaucoup plus nuancées. Système-pratique plutôt que système cohérent, son approche permet toutes les ramifications idéologiques. Il montre bien les différences entre la théorie et la pratique dans l'élaboration de la libre concurrence. Après lui, A C PIGOU (économie du bien-être), Joan ROBINSON (concurrence imparfaite et accumulation du capital marxiste), Piero STRAFFA (retour à RICARDO) et N KALDOR (mêlant apports de KEYNES et de MARX) poursuivent les études de l'Ecole de Cambridge dans des voies bien différentes, tout comme John HOBSON (théoricien de l'impérialisme). Mais peut-on vraiment alors parler d'une même école pour ces économistes, à part le fait d'avoir traversé au début les mêmes circuits d'études?

- L'Ecole de Lausanne fondée par Léon WALRAS (1834-1910), tente de trouver une solution complète et précise à l'équilibre général, ceci en montrant l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus ; et en s'appuyant sur le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange, tout en situant les conditions de fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO (1848-1923) poursuit les recherches  sur l'économie pure et mène en même temps des recherches sociologiques et sur les sciences politiques. Il développe une théorie de l'élite et une critique virulente du socialisme et de la démocratie. Il rompt avec la vision du fondateur (Manuel d'économie politique, 1906) par une critique de la notion d'utilité : en fait, le consommateur ne "mesure" pas l'utilité d'un bien ; il sait seulement qu'il préfère une quantité d'un certain bien pour un prix donné à un quantité d'un autre bien à un autre prix donné. Il classe les préférences. Que ce soit en économie ou en politique, l'individu agit en fonction de ce qu'il pense être un optimum. A C PIGOU (1877--1959), successeur de MARSHALL à la tête de l'Ecole de Cambridge est en quelque sorte son continuateur lorsqu'il décrit une économie de bien-être. Toute une construction algébrique supporte ces théories. En fait, si pendant des décennies les oeuvres de PARETO éclipsent celles de WALRAS, celles-ci reviennent sur le devant de la scène "économiste", lorsque des auteurs comme K ARROW, Maurice ALLAIS, G DEBREU, J R HICKS et P A SAMUELSON estiment que l'équilibre général du fondateur de l'Ecole résiste beaucoup mieux que les autres systèmes postérieurs aux critiques de KEYNES. Ces sont les tableaux et les équations mathématiques de WALRAS qui sont pris comme bases de raisonnements chez W LEONTIEFF, et chez les économistes français E MALINVAUD, J-C MILLLERON, J-P FITOUSI et P ARTUS. C'est une véritable économie néo-walrasienne qui se développe, tant dans les travaux de macroéconomie et que microéconomie. 

 

  Seconde grande coupure chez les économistes, alors que les foyers du néo-classicisme se développent un peu partout, entre les deux guerres mondiales, se développe, se sur-développe, pourrait-on écrire, un néo-marginalisme. L'hédonisme simpliste des fondateurs d'Ecole est abandonnée, au profit du calcul économique, mais dans des directions là encore bien différentes.  Car ce néo-marginalisme se refuse à une option libérale a priori (ce qui ne l'empêche pas d'y tomber le plus souvent...), le calcul économique pouvant régir aussi bien une économie capitaliste qu'une économie centralisée. On la voit en oeuvre dans les différentes planifications économiques après 1945, dans les pays occidentaux. L'appréciation de l'utilité n'est plus aussi indépendante du milieu social ou de la pression sociale. On admet une grande part de conflictualité tous azimut dans nombre de théories économiques. Ces nouveaux économistes substituent tous (sauf von NEUMANN) à l'utilité cardinale l'utilité ordinale, ce qui évite la mesure (finalement jugée impossible...) d'un élément subjectif. On peut distinguer, mais il semble qu'au fur et à mesure qu'on approche du XXIème siècle, le tableau se complexifie notablement :

- La deuxième Ecole de Vienne, qui en fait se diffuse de par le monde, est fortement mathématique. S'y retrouvent Hans MAYER, von STRIGL, Nicolas ROSENSTEIN-RODAN, Friedrich von HAYEK et aussi Joseph SCHUMPETER, ainsi que, mais alors l'échantillon semble vaste, Albert AFTALION, Gaétan PIROU, François PERROUX, Henri BOUSQUET, René COURTIN, E PANTALEONI, Luigi EINAUDI et Ugo RICCI... Plusieurs économistes "sortent" du cadre de l'Ecole de Vienne par la suite, notamment SCHUMPETER, PERROUX....

- Le marginalisme américain, vivier du néo-libéralisme rassemble J B CLARK (1847-1938), F W TAUSSIG (1859-1940), Irving FISHER (1867-1947), Frank KNIGHT (1885-1973) et Edward H CHAMBERLIN (1899-1967) parmi les plus importants auteurs. Un des fondateurs du marginalisme, J B CLARK, précise la loi naturelle de la répartition en fonction de la productivité marginale des facteurs, qui supporte sa dénonciation des trusts et des monopoles qui empêchent le fonctionnement du marché. F W TAUSSIG, avec certaines tendances keynésiennes, étudie surtout le commerce international, et rencontre lui aussi dans ses réflexions ces mêmes mastodontes économiques. Irving FISHER aborde de nombreux sujets même s'il est surtout connu pour avoir formalisé la théorie quantitative de la monnaie, théorie qui est ensuite utilisée aussi bien par KEYNES que par l'Ecole monétariste actuelle. Frank KNIGHT (Risque, Incertitude et Profit) , fondateur de l'Ecole de Chicago dominée ensuite par Milton FRIEDMAN, présente le profit comme la contrepartie du risque assumé par l'entrepreneur. Son discours parait souvent de nature apologétique, dans une justification sans limite du profit. Edward H CHAMBERLIN (Théorie de la concurrence monopolistique, 1933) se centre sur la formation concurrentes des prix du marché. Il s'ait pour chaque firme d'élever ses prix sans perdre sa clientèle. 

- L'Ecole de Stockholm est souvent rapprochée de KEYNES, même si Gustave CASSEL s'oppose fortement aux théories de ce dernier. En fait, les débats sur les conséquences de la crise de 1929 précipite de manière opposée les positions des auteurs de formation souvent proches, qui s'écartent les uns les autres selon les thèmes. Le rôle de la monnaie (et de l'Etat) est la pierre d'achoppement entre nombre de visions économiques. On y trouve Knut WICKSELL (1851-1926), beaucoup dans le prolongement de Jean Baptiste SAY, von HAYEK, Strigl, L von MISES (qui vont ensuite dans la seconde Ecole de Vienne....), T C KOOPMANS (Ecole hollandaise)...  C'est surtout par cette Ecole que les croisements et les décroisements avec le keynésianisme se font...

- Alors que l'essentiel de l'Ecole de Cambridge passe du côté des keynésiens, reste dans la persective néo-classique, John Richard HICKS (Valeur et Capital, 1939) qui reformule l'équilibre général de WALRAS.

- Certains économistes néo-classiques recherchent une voix socialiste ou socialisante : E BARONNE (1859-1924), Otto EFFERTS (1870-1923), A AFTALION, qui pourrait être classé parmi les néo-keynésiens par ses travaux macroéconomiques et par sa théorie de cycle, A LANDRY (1874-1956). 

- Un autre courant, héritier de la tradition des ingénieurs économistes français à la DUPUIT, participe au progrès de l'économétrie contemporaine : C COLSON (1853-1939), F DIVISIA (1889-1964), Maurice ALLAIS; J lESOURNE, E MALIVAUD, J C MILLERON... C'est sur beaucoup de leurs travaux que se fondent certaines approches économiques de l'impact sur l'économie des dépenses militaires. Certains auteurs de ce groupe parviennent à une reformulation de la théorie walrasso-parétienne de l'équilibre. D'après un théorème fondamental du rendement social formulé par Maurice ALLAIS, "toute économie, quelle qu'elle soit, collectiviste ou de propriété privée, soit d'organiser sur une base dévcentralisée et concurrentielle". G DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique, 1958), expose toutes les hypothèses de la théorie de l'équilibre et les relations entre équilibre et optimum dans une économie de marché. Nous ne pouvons que recommander cet ouvrage, même lorsqu'on ne partage pas la vision libérale de l'économie...

 

           Ce qui frappe, dans tous ces travaux, même dans ceux qui se montrent critiques envers l'intervention de l'Etat, c'est que, plus ou moins, tous ces économistes travaillent à un moment ou à un autre dans le cadre d'un large développement... des moyens étatiques d'interventions économiques, ne serait-ce que dans les différents planifications d'après-guerre. Comme s'il s'agissait avant tout de faire apparaître le capitalisme comme un système capable de rivaliser autant sur le plan de la production de richesses que sur les effets sociaux avec les différentes variantes de propositions venant d'économistes plus ou moins tentés par les expériences de "socialisme" à l'Est de l'Europe, en Asie et en Amérique Latine... Cet effet de mimétisme l'emporte parfois sur les considérations de base "smithiennes" de l'économie de marché. Ce mouvement, bien que général, n'est pas uniforme, mais il semble bien qu'au lieu de décridibiliser les approches interventionnistes, il les a renforcé en l'obligeant à plus de rigueur dans ses démonstrations comme dans sa pratique. Les théories de SCHUMPETER et de KEYNES n'auraient pas été aussi affinées sans les regards critiques des auteurs (qu'ils côtoyaient parfois...) libéraux et néo-libéraux. La plupart des études ne s'opposent pas à KEYNES, mais tentent de trouver une présentation du keynésianisme (puisque c'est la théorie alors dominante) plus ou moins conformes aux habitudes néo-classiques...

La situation change radicalement après la chute du "socialisme" et de l'Union Soviétique. Plus de système économique concurrent en vue... donc les théories sur la libre concurrence peuvent reprendre le dessus, dans une critique radicale de toutes les interventions de l'Etat. Bien entendu, même pendant la domination pratique du courant keynésien, l'élaboration théorique est demeurée en partie néo-classique, notamment à coup de formalisations mathématiques. Mais dès les années 1980,  c'est une véritable contre-offensive néo-classique qui part à l'assaut de toutes les "citadelles" universitaires et... étatiques. 

 

      Même si ce ne sont pas vraiment les auteurs-clés de cette contre-offensive, Paul Anthony SAMUELSON (né en 1915), qui reformule dans ses différents manuels les idées de KEYNES dans une option néà-classique et Friedrich August von HAYEK, qui perpétue la deuxième Ecole de Vienne, anti-keynésien farouche et pourfendeur du marxisme, comme du freudisme d'ailleurs, contribuent dans le monde universitaire et dans le grand public à décrédibiliser les interventions de l'Etat dans l'économie. C'est en fait tout un faisceaux d'auteur de différents courants qui mènent une véritable reconquête (qui parait être aujourdh'ui remise en cause) des institutions et des cerveaux. Nous pouvons distinguer différents courants, suivant qu'ils s'opposent plus ou moins à l'approche keynésienne :

- Qualifiée par certains de fondements microéconomiques de la macroéconomie, la théorie des déséquilibres (contre-révolution keynésienne), préparée par WICKSELL ou SAMUELSON est élaborée par R CLOVER, A LEIJONHULVUD, J-P BERNASSY, E MALINVAUD, Michio MORISHIMA, Janos KORNAÏ (Anti-Equilibrium, 1971)... 

- Autre type de combinaison  entre keynésianisme et néo-classicisme, un monétarisme initié par M FRIEDMAN, situé dans l'Ecole de Chicago, met l'accent sur le rôle à court terme de la monnaie, sans lui accorder de rôle sur le moyen et long terme. De nombreuses variétés de monétarismes possèdent en commun un certain pragmatisme dans la mise au point d'instruments et d'indicateurs d'une politique économique. Les recherches actuelles portent sur l'hypothèse du taux de chômage naturel (très extensible...), la crédibilité des politiques de stabilisation et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. 

- Parmi les théoriciens de l'économie publique, se séparent de ceux qui s'attaquent au problème posé par le Welfare State (politique sociale), ceux qui s'intéressent au problème de l'offre et de la demande de biens collectifs (Ecole des chois publics ou Analyse de la bureaucratie). D MUELLER (Public Choice) et B FREY (Modern Political Economy, 1978) synthétisent de telles recherches. La bureaucratie semble être l'objet principal de leurs préoccupations pour des auteurs comme M BUCHAMAN (Théorie fiscale et économie politique, 1960 - Finances publiques et processus démocratique, 1967), William NISKANEN (Bureaucratie et gouvernement représentatif, 1971) et Gordon TULLLOCK (Le marché politique, 1978). La théorie de l'information et des incitations est constitutive de la nouvelle micro-économie, et finalement rejoint cette problématique de la circulation d'information sur les réalités économiques qui forme une sorte de noeud gordéen de l'équilibre. La réflexion sur l'asymétrie d'information des agents en interaction est menée par des auteurs comme William S VIKREY (1914-1996) et James A MIRRLEES. On peut comprendre que ce "pénible problème" mette en difficulté toute les théories fondées uniquement sur l'étude des équilibres des marchés....

- La Nouvelle Ecole classique n'a que faire de ces problèmatiques qui semblent pour elle vouloir à tout prix intégrer KEYNES et ses "erreurs". L'Ecole de Minneapolis (R E LUCAS, T J SARGENT, N WALLACE) élabore d'autres postulats que keynésiens. Il s'agit surtout de la capacité des agents économiques à optimiser et à anticiper rationnellement et d'autre part de comprendre comment parvenir à l'équilibre des marchés, avec des modèles en forme de système clos d'interactions. Il s'agit surtout d'élaborer pour les décideurs des modèles marcro-économiques d'aide à la décision, donc de repérer les invariants et les enchainements, à la suite de WALRAS et de PARETO. Cette nouvelle macro-économie classique comporte deux axes de recherche pour expliquer les fluctuations économiques, chaque orientation suscitant des évaluations spécifiques de la part des auteurs... Il s'agit d'une part (F MUTH, Anticipations rationnelles et théorie des mouvements des prix, Econometrica, 1961 - R E LUCAS, anticipations et neutralité de la monnaie, Journal of Economic Theoru, 1972...) de recherches qui attribuent les fluctuations de l'activité économique globale aux anticipations rationnelles des chocs monétaires. Et d'autre part de la théorie des cycles réels des affaires, une théorie de cycle économique provoqué par des facteurs indépendants de la variation de l'offre de monnaie (Finn KYDLAND, John LONG, Edward PRESCOTT, Charles PLOSSER, REBELLO....). La monnaie est alors considére comme n'ayant aucun rôle, ou alors pure variable déterminée dans le modèle mais jamais déterminante... 

- Des économistes qui rejettent ou ignorent complètement les apports de KEYNES proposent des théories de l'économie de l'offre, qui reviennent beaucoup aux écrits de J-B SAY. Ils se situent dans un vaste mouvement intellectuel dit de l'individualisme méthologique. (LEPAGE, L'avenir du capitalisme ; JJ ROSA et Florin AFTALION, L'économie retrouvée, 1977)

- Parmi les théories néo-classiques de la croissance, celle de Ch W COBB et P H DOUGLAS prend en compte à la fois le capital, le travail et progrès technique. B ROSIER, dans Croissance et Crise capitaliste fait remarquer qu'"une des constantes de la pensée néo-classique est une optique centrée sur la recherche de moyens propres à retrouver le "paradis perdu" d'un optimum concurrentiel". 

- Sans doute, le développement le plus récent et le plus spectaculaire du renouveau des études néo-libérales se situe-t-il dans l'exploitation des la théorie des jeux, parallèlement à la recherche de nouveaux raisonnements rationnels. Cette théorie des jeux alimente la réflexion sur le fonctionnement du marché financier, et ce d'autant plus que les salles de marchés s'informatisent et que les confrontations entre offres et demandes peuvent avoir lieu en temps réel. (Harry MARKOWITZ (né en 1927), William SHARPE, Merton MILLER, et Harry V ROBERTS, Principes de gestion financière des sociétés...)

 

Jean-Marie ALBERTINI, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, 2001 ; Paul A SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

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