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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 17:25

                Fondateur de la psychologie analytique, considérée comme branche dissidente de la psychanalyse, le médecin, psychiatre, psychologue et essayiste suisse Carl Gustav JUNG est le pionnier de la psychologie des profondeurs et un explorateur de l'inconscient collectif. Même s'il refuse - une des causes de sa rupture avec Sigmund FREUD - de considérer le conflit psychique comme principalement issu de la sexualité, toute son oeuvre prend bien en compte la dimension conflictuelle de la psyché humaine. Il introduit dans sa méthode des notions de sciences humaines puisées dans des champs très divers - et parfois controversé, que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêvesn la mythologie et la religion qu'il confronte avec une grande activité thérapeutique. Influencé par ses lectures des oeuvres d'Emmanuel KANT, de Freidrich NIETZSCHE, de GOETHE et du sociologue BACHOFEN ainsi que du philosophe Henri BERGSON, impressionné très tôt par les légendes du Graal et la pensée de HÖLDERLIN, ses écrits tirent des recherches de psychanalystes et de psychologues (et aussi de sexologues, comme tout le milieu de médecins de l'époque, de KRAFFY-EBING notamment) l'essentiel de leurs sources. Sa notoriété rivalise avec celle de Sigmund FREUD avec lequel il romp juste avant la Première Guerre mondiale, et son intérêt pour la mystique et les mythologies pousse de nombreux dignitaires nazis à tenter de l'enrôler, (malgré le ton peu amène de certains écrits vis-à-vis de la "race germanique"...). Pendant tous les premiers développements et même encore aujourd'hui de son école psychologique, malgré les nombreux succès thérapeutiques, sa pensée doit combattre des préjugés tenaces touchant l'alchimie (au sens large) et les tentatives d'édulcoration dans le sens du sensationnalisme sans compter bien entendu les luttes internes des différents courants de la psychanalyse.

                 Pour Carl Gustav JUNG, un conflit psychique naît lorsqu'un "force antagoniste" inconsciente s'oppose au moi, et que celui-ci ne la refoule pas aussitôt. Le conflit psychique est conçu comme une "dissociation relative" de la personnalité, caractéristique de la névrose. En refoulant un conflit, "on se forge l'illusion qu'il n'existe pas", et l'on transforme "une souffrance connue en une inconnue d'autant plus torturante". En le tenant conscient, au contraire, et en en faisant l'objet d'un débat interne, le moi peut reconnaître les deux pôles opposés (conscient/inconscient, masculin/féminin, bien/mal, etc.) comme "nécessaires l'un à l'autre et solidaires". L'énergie psychique circule, en effet, entre les contraires mis en tension par la dynamique conflictuelle. Si l'on évite celle-ci, "on esquive la vie". Le conflit moral est "fondé, en dernière analyse, sur l'impossibilité apparente d'acquiescer à la totalité de la nature humaine". Il est donc toujours présent dans la confrontation du moi avec l'ombre et le soi, qui engage le sujet dans les aléas et les souffrances du processus d'individuation. Le "conflit entre plusieurs devoirs", qui définit celui-ci, ne peut jamais être résolu "sur le monde rationaliste ou métaphysique" ; il doit être "enduré" jusqu'à ce qu'un symbole (un troisième terme de nature irrationnelles) rassemble les points de vue contraires en une seule image composite. C'est donc par le conflit conscient, et la tension tragique qu'il instaure - "On est crucifié entre les contraires" - que le moi, s'ouvrant à la réalité complexe du soi, découvre son entièreté paradoxale, consciente et inconsciente. Aimé AGNEL, auquel sont empruntés ces précisions, explique également le sens de la Confrontation selon la psychologie analytique : "Mode de relation du moi avec le "monde totalement étranger" de l'inconscient collectif utilisé spontanément par Jung, dès 1913, puis tout au long de son autoanalyse, pour observer sans a priori, prendre en considération, mettre à distance et comprendre le "flot incessant de fantasmes" qui risquait de la submerger (Ma vie, souvenirs, rêves et pensées, Gallimard, 1966)." Tout droit issu de la conception d'HERACLITE, la conception des opposés de Carl Gustac JUNG permet de bien comprendre sa vision du conflit. La conjonction des opposés, qui implique par définition que ceux-ci soient distingués comme tels, crée un espace de tension entre des polarités différenciées et souvent de sens contraire. Il définit la psyché comme un système d'autorégulation qui s'appuie sur des forces contraires capables de se contrebalancer (Psychologie de l'inconscient). La conjonction des opposés n'est donc pas un feint repos de l'âme ou le retour régressif à une unité primitive où régnerait l'indifférenciation, mais comme dans l'exemple de l'arc ou de la lyre du philosophe d'Ephèse, qui n'existent  que par le jeu des forces opposées dont ils sont constitués et où "le discordant s'accorde avec lui-même : accord de tensions inverses" (HERACLITE), elle consiste en un dynamisme qui est le moteur même de la vie psychique : "Ce n'est que du heurt des contrastes que jaillit la flamme de la vie" (Psychologie de l'inconscient).

 

        Son oeuvre baigne dans cette recherche des ressorts de l'inconscient collectif, mais on peut distinguer plusieurs types de textes, même si bien entendu la catégorisation est toujours artificielle. Outre ses multiples correspondances et ses rapports de voyages (à l'édition en cours actuellement, en plusieurs tomes), elle se partage entre écrits strictement psychanalytiques ou médico-psychologiques, livres sur l'Alchimie et ouvrages anthropologiques sans compter les ponts qu'il fait fréquemment entre l'orientalisme et la psychologie par exemple.

Ses recherches l'emmènent, dans les années cinquante, sur les phénomènes extra-sensoriels et les soucoupes volantes (Un mythe moderne. "Des signes du ciel", 1958). Pendant la seconde guerre mondiale, ses écrits et ses interventions directes sont utilisées par les services américaines d'espionnage pour cerner la personnalité des dirigeants nazis (agent double?), à un point tel que certains y voient un mariage expérimental entre l'espionnage et la psychanalyse. Il est constamment en relation avec non seulement le monde des psychiatres mais aussi celui des physiciens, ce qui se ressent à la lecture de certains ouvrages qui veulent embrasser (Willhelm REICH le fait à sa façon lui aussi) les problèmes de la personne et du cosmos dans un tout cohérent et dynamique. 

 

      Sur ses recherches proprement psychologiques et psychanalytiques, nous retiendrons surtout Psychologie de la démence précoce (1906), Métamorphoses et symboles de la libido (1912), Métamorphoses et symbole de la libido (1913), De l'inconscient (1918), Types psychologiques (1921), L'analyse des rêves (1929), La structure de l'inconscient (1930...), Dialectique du moi et de l'inconscient (1933), Les rêves d'enfants (1936-1941), Psychologie de l'inconscient (1946), Psychologie du transfert (1946), Essais sur la symbolique de l'esprit (1948), Les racines de la conscience (1950), Aïon, études sur la phénoménologie du Soi (1951), Psychogenèse des maladies mentales (1959).

   Sur ces recherches en mythologie, mysticisme et alchimie figurent L'Energétique psychique (1902), Commentaires sur le mystère de la fleur d'or (1929), Les énergies de l'âme; Séminaire sur le yoga et la kundalinî (1932), Wotan (1936), Introduction à l'essence de la mythologie (1941) avec Karoly KERENYI, Psychologie et alchimie (1944), Mysterium conjunctionis (1955-1957), Présent et avenir (1957), Psychologie et orientalisme (recueil de textes de 1935 à 1960). Il faut mentionner le recueil d'oeuvre de 1932 (Pracelse) à Les archétype de l'inconscient (1954) publiées sous le titre Synchronicité et paracelsica en 1988.

   Dans le domaine sociologique et anthropologique ou d'anthropologie religieuse, nous pouvons mentionner Psychologie et Education (recueils de 1916 à 1942), Après la catastrophe (1945),  Aspects du drame contemporain (1948), Réponse à Job (1952).

 

     Psychologie de la démence précoce date de l'époque de son activité de recherche clinique où il s'intéresse alors à la Dementia praecox (Schizophrénie), après s'être fait connaître pendant des années par ses travaux utilisant le test d'association et visant à une meilleure compréhension des processus psychodynamiques chez les sujets "normaux" et les hystériques. L'ouvrage s'articule en cinq chapitre. Après une revue critique de la littérature déjà parue, suivant en cela une tradition bien ancrée dans cette profession, se fondant sur la psychologie freudienne et sur ses propres recherches, il établit la notion de complexe et démontre son influence générale sur la psyché et sur la validité des associations. Il précise le parallélisme entre hystérie et Dementia praecox, leur symptomatologie et leurs fondements psychodynamiques. Pour l'illustrer, il s'étend longuement sur l'analyse complète d'un cas de démence paranoïde. Dans les deux pathologies, Carl JUNG découvre au plus profond de l'être un ou plusieurs complexes, qui, dans le cas de l'hystérie (maladie la plus étudiée à l'époque dans ces milieux), sont liés de façon évidente avec la symptomatologie et n'ont jamais pu être complètement surmontés, alors que dans le cas de Dementia praecox ils sont ficés durablement et que le lien causal avec la symptomatologie ne peut être déterminé. A l'entrée dans la maladie se trouve un affect puissant, qu'il appelle facteur X, par exemple une toxine métabolique, qui entraînerait un affect directement nocif du complexe, ou un facteur prédisposant, comme une sorte de disposition organique. Son ouvrage est accueilli de manière plus que mitigé, les critiques les plus acerbes lui reprochant de vouloir expliquer psychologiquement une affection indéniablement d'origine cérébrale organique pour faire l'apologie des travaux de Sigmund FREUD. Pourtant, l'intention de Car JUNG semble plutôt d'être de trouver des liens, les relations entre les symptômes et le développement de la maladie demeurant énigmatiques, entre la psyché et l'organique. (Bernard MINDER). De formation médicale, Carl JUNG cherche, vu les impasses de l'approche strictement organique, d'autres voies d'explications possibles.

 

     Métamorphoses et Symboles de la libido, plus tard remanié et publié sous le titre Métamorphoses de l'âme et ses symboles (1952) contient , dans cette comparaison des productions de l'imaginaire (rêves notamment...) avec la mythologie et l'histoire des religions, un grand nombre des nouveaux concepts élaborés par Carl JUNG, avant leur fomulation définitive. C'est un ouvrage clé dans la différenciation d'avec les théories sexuelles de Sigmund FREUD. Dans l'édition de 1952, le texte de 1911-1912 est actualisé à la lumière de ses dernières recherches. Dans la première partie, il analyse le sentiment religieux et la difficulté de différencier l'amour humain de l'amour pour Dieu ou pour la divinité. En s'interrogeant sur la mise en jeu des archétypes de l'inconscient collectif, il montre la disposition de la psyché à retrouver au présent, sous des formes relativement  nouvelles, des expériences ou des idées qui ont marqué l'histoire de l'humanité. La deuxième partie introduit son concept de libido qu'il étaie sur ses travaux  consacrés à la schizophrénie et qui apparaît radicalement différend de celui de Sigmund FREUD. Il met alors en place sa conception de l'inceste, l'un des pivots de sa théorie. Le thème de l'inceste a une portée symbolique ; il signifie un reflux de la libido (régression) vers les couches archaïques de l'inconscient qui se situent bien en deçà de la mère génitrice. L'inconscient se montre le lieu du devenir. Ce retour aux origines est symbolisé par le combat du héros contre le monstre. Dans sa quête, le héros aspire à être ré-enfanté, mais il lui faut en même temps renoncer à cet attrait incestueux pour s'affranchir du maternel, sous peine de s'y laisser engloutir. Il développe la problématique du sacrifice. Dans le processus d'individuation, ce mouvement est sous-tendu par l'énergie organisatrice du Soi, et il se réalise par la confrontation du Moi avec les contenus inconscients archaïques. (Viviane THIBAUDIER)

 

     Dans Types psychologiques, le psychologue suisse expose longuement les caractéristiques des deux grands types d'êtres humains, extraverti et introverti. Pour lui, l'attitude extravertie se caractérise par un écoulement extérieur de la libido, un intérêt pour les événements, les êtres et les choses, une relation, une dépendance vis-à-vis d'eux. Sociable, même lorsqu'il est en désaccord avec le monde, le type extraverti se retrouve beaucoup en Occident, où il est valorisé. L'attitude introvertie est une attitude de retrait où la libido s'écoule à l'intérieur, concentrée sur des facteurs subjectifs. le sujet a tendance à se montrer asocial et préfère la réflexion à l'action. Cette attitude fut longtemps valorisée en Orient. Sa conception est loin d'être simpliste car d'une part il considère la personnalité humaine comme composite des deux types et il existe de multiples ramifications de l'expression de ceux-ci. A ces deux types d'attitude, il adjoint quatre fonctions psychiques fondamentales, déterminées empiriquement à partir de ses observations et de sa propre expérience - y compris celle de sa rupture avec Sigmund FREUD - qui orientent le moi conscient dans sa relation tant avec le monde extérieur qu'avec le monde intérieur. Les quatre fonctions se présentent comme des paires d'opposés. deux sont dites rationnelles (la pensée et le sentiment), car elles se fondent sur le jugement, et deux sont dites irrationnelles (la sensation et l'intuition), car elles utilisent des perceptions directes, conscientes ou inconscientes. Chacune présente au conscient un aspect particulier de la réalité, mais le moi s'identifie à l'une d'elle, et l'utilise spontanément comme outil privilégié d'orientation et d'adaptation. Parmi ces quatre fonctions, le sentiment joue un rôle particulièrement important dans l'analyse, car c'est un facteur essentiel de la prise de conscience : c'est le sentiment qui mesure l'intensité, et donc la tension énergétique liée à une représentation. Sans cette "relation affective avec l'existence et le sens des contenus symboliques", la prise de conscience peut rester purement intellectuelle et ne faire que renforcer l'unilatéralité du conscient. Il faut noter que par ailleurs que le "jugement" du sentiment - puisque cette fonction est, comme la pensée, une fonction rationnelle - diffère "du jugement intellectuel, en ce qu'il n'a pas pour but d'établir une relation conceptuelle, mais d'accomplir l'acte subjectif d'acceptation ou de refus". La fonction principale caractérise le type fonctionnel. Elle est généralement soutenue par une fonction auxiliaire (irrationnelles, par exemple, si la fonction supérieure est rationnelle), les deux autres fonctions restant beaucoup moins développées, plus archaïques et indifférenciées. (Aimé AGNEL)

 

     Les Racines de la conscience reprend et développe la notion d'archétype, idée centrale dans l'oeuvre de Carl JUNG. Après une définition des archétypes présents dans l'inconscient collectif - l'image de la mère, l'idée d'anima - il illustre son propos par l'analyse des symboles contenus dans l'oeuvre d'un alchimiste et gnostique du IIIème siècle et une étude du rite chrétien de la messe et par celle des représentations de l'arbre dans les mythologies et les religions. 

 

       Dialectique du moi et de l'inconscient, ouvrage qui contraste grandement avec d'autres oeuvres, très concis, se situe au coeur de la pensée de Carl JUNG. C'est toute la problématique de l'inconscient collectif et de l'inconscient individuel qui se trouve exposée.

 

     La postérité de l'oeuvre de Carl JUNG est à la fois féconde et génératrice de quantités d'affabulations qui proviennent souvent d'une lecture mal comprise (ou provenant de mauvaises traductions!). Très concrètement, les premières expérimentations des associations libres du psychologue suisse, menée conjointement avec Franz RIKLIN, permettent la création du psycho-galvanomètre, ancêtre du détecteur de mensonges. C'est surtout au sein de certaines psychothérapies que les notions jungiennes connaissent leur application, notamment dans la manière dont doit se faire le face à face entre patient et analyste. c'est d'ailleurs sur cet aspect que la communauté psychanalytique est très divisée. Par ses ouvrages sur les aspects sociologiques et notamment dans le domaine de l'Education, il influence la méthodologie pédagogique en mettant l'accent sur la personnalité de l'adulte-pédagogue, essentielle dans la réussite d'un enseignement (Clifford MAYES). La notion d'inconscient collectif est omniprésente de nombreuses analyses, en dehors même du champ de la psychanalyse (jusque dans les écrits socio-politiques, dont certains s'inspirent tendancieusement - que l'on pense aux écrits nationaux-socialistes, de cette notion). La typologie jungienne influence également la graphologie et la caractérologie (Ecole de Groningue). le psychiatre et neurologue suisse Hermann RORSCHACH s'en inspire pour son test projectif (Psychodiagnostic, 1921) très utilisé aujourd'hui. Un certain nombre d'écrivains, comme Gaston BACHELARD (La psychanalyse du feu), Pierre SOLIÉ et Gilbert DURAND (Structures anthropologiques de l'imaginaire. introduction à l'archéotypologie générale), Northrop FRYE (Anatomy of Criticism, 1949) pour qui les mythes sont les principes structurels de la littérature... sont influencés par ses oeuvres.

On remarquera que son influence, hormis certains éléments très concrets, est surtout très diffuse, s'appuyant sur une vulgarisation parfois pas très fidèles de ses écrits, d'où de nombreuses références jungiennes trouvées dans la littérature et les arts (cinéma, notamment). 

       Sur les conceptions du conflit, son oeuvre pèse certainement par la mise en exergue de principes collectifs inconscients actifs.

 

Carl Gustav JUNG, Métamorphose de l'âme et ses symboles, Georg Editeurs, Le livre de poche, 2006 ; Les racines de la conscience, Buchet/Chastel, Le livre de poche, 2005 ; Dialectique du moi et de l'inconscient, Gallimard, nrf, folio/essais, 2010.

Aimé AGNEL et ses collaborateurs, Le vocabulaire de Carl Gustav JUNG, Ellipses, 2005 ; Freida FORDHAM, introduction à la psychologie de Jung, Imago, 2003 (première édition avec préface de Jung, 1966 ; Charles BAUDOIN, L'oeuvre de Jung, Petite Bibliothèque Payot, 2002 ; Bernard MINDER et Viviane THIBAUDIER, articles dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2005.

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