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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 12:25

   Les débats autour du changement climatique et de ses causes n'est pas seulement un débat sur des évaluations scientifiques effectuées à partir d'expériences en laboratoire (simulation de courants marins ou atmosphèriques) et d'explorations des traces de conséquences d'un réchauffement climque par le passé lointain ou très proche, entre scientifiques appartenant à des branches, des laboratoires ou des disciplines différentes. Il n'est pas non plus seulement le reflet de conceptions sur l'homme et la nature, ni la conséquence de considérations optimistes ou pessimistes sur le progrès. Ils font partie d'un ensemble d'évolutions qui mettent aux prises différents acteurs sociaux. Nombre de leurs éléments plongent dans les relations qu'entretiennent sciences, techniques, industries et sociétés. Les progrès scientifiques ne proviennent pas de l'étincelle de génie de chercheurs isolés, et même si un Pasteur par exemple est érigé en héros de la médecine, il bénéficie toute au long de ses recherches du travail et de la réflexion d'une longue lignées de chercheurs et de pratriciens, de tout un appareil de connaissances et de technologies. Ils constituent souvent l'aboutissement d'une longue série d'essais et d'erreurs, tant théoriques que pratiques. Les chercheurs-savants travaillent dans une société qui bénéficie déjà de tout un environnement déjà technologique et qui appelle des connaissances pour faire face à de nombreux défis techniques, que ce soit dans le domaine médical ou énergétique.  Les divers laboratoires ou cabinets s'insèrent dans un ensemble économico-social (largement conflictuel) qui oriente leurs travail dans des directions variables dans le temps et dans l'espace (pas forcément logiquement reliables, à leur échelle, entre elles). 

 

      Jean-Paul GAUDELIÈRE et Pierre-Benoît JOLY (Appropriation et régulation des innovations technologiques : pour une comparaison transatlantique, dans Sociologie du travail, volume 48, n°3, 2006) avancent quatre formes clés de régulation des innovations technologiques :

- une régulation professionnelle ;

- une régulation marchande ;

- une régulation étatique ;

- une régulation "consumériste-civique", dont ils situent pour cette dernière l'apparition vers la fin du XXe siècle.

Par mode de régulation, ils entendent "l'ensemble des normes et des règles formelles et informelles qui définissent les formes de légitimation des activités, les rapports entre les différents pouvoirs, les formes de division du travil et de résolution des conflits, les dispositifs et pratiques d'évaluation." Ils empruntent cette notion à la fois à la sociologie des organisations (FRIEDBERG) et à la sociologie de la justification (BOLTANSKI et THÉVENOT, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991). Ces auteurs associent les biotechnologies à un nouveau régime de régulation des savoirs "marqué par la tension entre une régulation marchande (qui se sibstituent aux régulations professionnelles et étatiques) et une régulation consumériste-civique. On pourrait en faire de même pour toutes les branches qui traitent actuellement des changements climatiques et même à propos des recherches récentes sur les substitutions énergétiques, les énergies "renouvelables". 

     Dans le cas de l'histoire de la recherche en génétique végétale et l'innovation variétale publique et privée (dont la recherche sur les Organismes Génétiquement Modifiés, OGM), Chritophe BONNEUIL et Frédéric THOMAS (Gènes, pouvoirs et profits. Recherche publique et régimes de production des savoirs de Mendel aux OGM, Editions Quae-FPH, 2009) dégagent cinq modes de polarisation des recherches : colbertiste, professionnel, académique, marchand et civique) et décrivent le basculement d'un régime de production des savoirs à un autre à la fin du XIXe siècle. Un "régime du progrès génétique planifié" né dans les années 1940, qui articule le mode colbertiste (notamment  pensons-nous dans le cadre d'un complexe militaro-industriel) et le régime corporatif, est supplanté à partir des années 1970 par un "régime de la valeur ajoutée génétique mondialisé", dominé par le couple mode marchand/monde académique qui fonctionnent en synergie au détriment des modes colbertiste et corporatif qui reculent, et du mode civique qui peine à sortir d'une niche restreinte et peser sur les grandes orientations de la recherche publique.

    Ces travaux, expliquent Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, "mettent en évidence une emprise croissante de la régulation marchande sur la science qui a tardé à être thématisée par les STS (Sciences des Techniques et des Sociétés). C'est d'abord à partir de leur périphérie (économistes, sociologues non directement affiliés aux STS et, plus récemment, le courant de la new political sociology of science, historiens, etc.) que l'analyse de ce que le néolibéralisme fait à la production des savoirs scientifiques et techniques (qui participent en retour à un nouvel ordre social) a été progressivement constituées en questions majeure pour les STS. La thèse du capitalisme académique avancée notamment par Sheila SLAUGHTER et Larry LESLIE ( Academic Capitalism. Politics, Policies, and the Entrepreneurial University, Baltimore, Johns Hopkins Université Press, 1997) met en évidence une rupture dans les conceptions des relations entre science et économie et dans les politiques de recherche et d'innovation, rupture qui se produit dans les années 1970-1980 et qui est contemporaine de l'instauration de régimes néolibéraux de gouvernement des économies et des sociétés. Après la Seconde Guerre mondiale, le discours sur la science était construit sur un triptyque : la science comme bien public, le schéma linéaire de l'innovation et le lien entre changement technique et croissance économique. A partir des années 1970, ce paradigme traditionnel de la science comme bien public, source de progrès et pilier du Welfare State, est remplacé par le paradigme de la science comme source de compétitivité économique. Avec le décollage des économies asiatiques, la compétitivité de l'économie devient le leimotiv de la politique de recherche. (...) On bascule alors dans l'ère de la commercialisation de la science. Au début des années 1980, l'agenda de la compétitivité converge avec le projet néolibéral : la politique étatique doit favoriser les liens entre recherche publique et industrie, rendre la recherche appropriable et créer les conditions d'une régulation de la science par les mécanismes du marché.

Les changements qui affectent la production scientifique dans le nouveau "régime néolibéral" peuvent se décliner en trois grandes caractéristiques (LAVE, MIROWSKI et RANDALLS, Introduction : STS and néoliberal science, dans Social Studies of science, volume 40, n°5, 2010) :

- On observe un reflux de la dépense publique de recherche et un pilotage accru de la recherche par les entreprises et par les marchés financiers. "Le financement public de la recherche académique a ainsi été dépassé par le financement privé aux Etst-Unis dès les années 1980 ; en France, les courbes se croisent dans les années 1990 (...). Ce transfert de financement est favorisé par des politiques fiscales favorables aux entreprises. Dans le même temps, les grandes entreprises "dégraissent" leurs départements internes de R&D et optent pour une externalisation de leur recherche vers les universités et les start-ups. Dans le monde de la recherche industrielle s'impose le modèle de l'innovation "ouverte" qui prescrit une organisation de la forme en réseau, la compétence interne se recentrant sur la capacité à gérer les relations contractuelles et à assembler des connaissances produites ailleurs (...). Flexibilité, performance à court terme (réduction des coûts) et pilotage de la recherche par le "marché" constituent les principes directeurs de ces formes organisatiionnelles. Les grandes entreprises mondialisées (les 500 premières représentent 80% de la recherche industrielle mondiale) mettent en concurrence les structures nationales de recherche, comme elles l'ont fait depuis une trentaine d'années pour les activités manufacturières. 

Benjamin CORIAT et Fabienne ORSI pointent un phénomène nouveau : la financirisation de l'innovation. Innovations financières, cadeaux fiscaux et création d'un marché boursier dédié aux entreprises "high tech" (le NASDAQ) créent les conditions de la constitution du secteur du capital-risque (...)". 

- On observe aussi l'extension des droits de propriété intellectuelle sur la connaissance scientifique. "Puisqu'il faut créer un marché de la connaissance, il convient d'en finir avec la conception de la science comme bienpublic et de protéger les connaissances fondamentales, les "découvertes", par brevet. Le discours sur l'économie de la connaissance - qui réorganise les relations entre science et innovation dans l'espace européen de la recherche - célèbre ce nouvel âge de l'exclusivisme et sanctionne un ensemble de transformations qui ont eu cours depuis la fin des années 1970. On bascule progressivement dans un paysage d'enclosures où les connaissances les plus fondamentales sont protégées par brevet. (...). Nombreux sont les économistes qui considèrent que ces évolutions sont fort préjudiciables et que, à favoriser l'exclusivisme, on risque de bloquer l'innovation. Ils invoquent le caractère nécessairement cumulatif de la production de connaissances en faveur d'une "science ouverte", que la généralisation des brevets remet en cause (DASGUPTA et DAVID, "Toward a nex economic of science" dans Research Policy, volume 23, n°5, 1994)" Nous constatons avec eux qu'il semble bien que depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, d'abord par un effet d'entrainement des applications technologiques puis par une restriction du champ de recherches, la civilisation occidentale, en tant que basée sur une utilisation des énergies fossiles dans de multiples domaines, s'enfonce dans une sorte de décadence scientifique. il est tout de même caractéristique que depuis plus d'un siècle maintenant, l'automobile est le centre d'intérêt d'une grande partie de l'humanité, et pas seulement pour des raisons utilitaires...

- On observe enfin l'emprise croissante des formes de management qui viennent du monde de l'entreprise sur l'ensemble du système de production de connaissances. "Les universités et les organismes de recherche voient la part de leurs contrats industriels augmenter en même temps que les budgets publics sont réduits. Leur financement public est généralement indexé sur leur performance, mesurée notamment en termles de capacité à obtenir des financements privés. Pour la recherche, ce nouveau management public (new public management) se traduit par la mise en place d'un système de notation de la qualité des individus, des équipes et des organisations. Les gouvernements s'équipent de nouveaux instruments qui permettent de fixer des objectifs mesurables et d'évaluer les performances à partir d'indicateurs standardisés. Si le caractère réducteur et erroné des classements des universités (tel que celui de Shangaï), des indicateurs scientométriques comme le h-index, ou des mesures des effets économiques par les brevets est largement démontré (GINGRAS, La fièvre de l'évaluation de la recherche. Du mauvais usage de faux indicateurs, dans Note de recherche du CIRST, Montréal, UQAM, 2008). (...). la nouveauté réside essentiellement dans la remise en cause de la collégialité et de l'autonomie professionnelle. La colonisation du milieu académique par des logiques managériales remet en cause d'autres valeurs, des valeurs non instrumentales dont les chercheurs en tant que profession sont les garants, crée de nombreux domaines orphelins et diminue la diversité de l'écosystème de la recherche. Cela se traduit par une part croissante des financements par projet, une précarisation des jeunes chercheurs, une individualisation des salaires et des carrières, une exigence de flexibilité et d'adaptabilité. 

       Ces changements (...) affecteront durablement la production de connaissances scientifiques et techniques. L'analtse de ces changements et de leur influence sur les façons de connaitre et sur les dynamiques d'innovation constitue désormais une prirorité dans l'agenda de recherche des STS".

 

    Cette priorité est bienvenue car nous pouvons constaté que de plus en plus, la recherche scientifique étant soumise à des impératifs étrangers à ses logiques propres, des dérives qui vont de l'occultation de données dans la présentation de résultats des recherches (multiplication des articles litigieux dans les publications scientifiques) à des conflits d'intérêts marqués qui frisent la malhonnêteté intellectuelle, voire de véritables campagnes de dénigrement de résultats de recherches qui vont à l'encontre des objectifs énonomiques de certaines entreprises et/ou secteur. C'est particulièrement vrai dans le domaine des énergies, ça l'est dans des domaines de plus en plus étendus, amenant de nombreux chercheurs et journalistes (qui se sentent pour beaucoup responsables de l'expression de l'opinion publique) à des découvertes désagréables notamment dans les secteurs de la santé et de l'alimentation.

 

     Stéphane FOUCART, journaliste à Le Monde  (Le populisme climatique) et Sylvestre HUET, journaliste à Libération, le constatent à l'occasion de leurs enquêtes dans diverses conférences scientifiques. Dans Merchants of doubt, Naomi ORESKES, de l'université de Californie à San Diego) dénonce lui aussi ce qu'il appelle, sans doute avec quelques outrances mais la formule trouve son sens au vu des conséquences dramatiques pour l'humanité, un négationnisme climatique. C'est également le titre du livre de Florence LERAY (Editions Golias, 2011).

   Comme l'écrit Sylvestre HUET dans un long article sur "Le journaliste face au street fight climatique", "les positionnements idéologiques vont nécessairement investir ce sujet (le changement climatique), puisqu'il va désormais participer aix joutes électorales (...). Si la controverse scientifique elle-même ne fait pas problème, faisant même partie de la démarche du développement des connaissances, il constate que "en revanche, les journalistes ont eu à faire face à des voyous - en général ceux qui participent aux combats de rue sont des voyous - d'un genre tout à fait spécial et probablement avec surprise : certains scientifiques. Des scientifiques qui, pour des raisons diverses, ont décidé de rompre avec l'éthique et les méthodes de la recherche pour participer à ce combat de rue. Des scientifiques qui ont permis à des éditorialistes - vous savez, ces journalistes qui n'enquêtent pas mais commentent l'actualité - d'affirmer à leurs lecteurs "les textes du GIEC sont douteux, la science du climat est douteuse, la preuve : certains scientifiques de grande qualité l'affirment". Loin de se faire prendre au piège d'une mise en scène par nombre de médias (et furieusement sur Internet) d'un débat qui se voudrait rationnel, il se veut précis: "je ne parle pas des controverses scientifiques normales et des questions sans réponses ou des doutes qui agitent les laboratoires des sciences du climat. Niveau marin futur, réactions des moussons asiatique et africaine, mesure des évolutions récentes des calottes de glaces, représentation des nuages dans les modèles... tous ces sujets sont au centre de controverses qui s'expriment dans les revues scientifiques et les séminaires. (...) Je parle de scientifiques qui mentent, calomnient, fasifient des documents scientifiques, dénigrent leurs collègues sur la place publique. Autant de méthodes de voyou, qui n'ont, en principe, pas leur place dans une controverse scientifiques normale et qui ont pesé lourdement sur le débat public et les médias. En France, ce rôle a été tenu principalement pas une personnalité importante du monde scientifiques mais également de la classe politique, Claude ALLÈGRE ( avec Dominique de MONTVALON, L'imposture climatique ou la fausse écologie, Plon). Ce dernier n'est pas seulement l'un des scientifiques français les plus titrés et cités dans les revues scientifiques de sa discipline - la géochimie - c'est aussi un ancien ministre de l'éducation nationale et de la recherche dans le gouvernement de Lionel Jospin entre 1997 et 2000. L'intervention publique de Claude ALLÈGRE a pris de multiples formes, tribunes et chroniques dans les journeaux, multiples interviews à la radio et télévisions, livres."

En fait, le géochimiste ne fait que participer à une entreprise de dénigrement systématique menée à l'échelle mondiale, et utilise des méthodes qui sont le lot de toute campagne orchestrée à des fins publicitaires ou contre-publicitaires par des entreprises soucieuses de leur image de marque et qui avancent le plus souvent masquées dans le débat public. Des membres de la communauté scientifique (comme Edouard BARD, professeur au Collège de France) s'élèvent contre ce genre de campagnes, qui ne sont pas des exceptions ou des exemples outranciers : au moment où l'ensemble de la recherche scientifique est focalisée sur des résultats intéressants prioritairement les secteurs dominants de l'industrie, elles sont monnaie courante et font même partie d'un plan marketing obligatoire pour des entreprises qui se respectent, comme EXXON par exemple, nomément attaquée par Al GORE au Global Brand Forum de Singapour. Elles utilisent exactement les mêmes méthodes que l'industrie du tabac pour défendre son marché des cigarettes et des cigares ou l'industrie chimique pour défendre son marché de l'amiante. De plus en plus de scientifiques, regroupés au niveau mondial, contestent ces méthodes, veulent que l'on revienne aux faits, soutiennent le principe de précaution nécessaire face à la montée des périls, que ce soit en matière de pollution des terres agricoles ou en matière d'accroissement des émissions de gaz à effet de serre. Une véritable bataille, dans laquelle se trouve au centre l'ensemble des médias, se livre entre firmes voulant continuer dans la même voie pour la recherche de profits de plus en plus à court termes et monde scientifiques, responsables de l'environnement, organisations non gouvernementales et partis politiques écologiques... Une bataille qui, au fur et à mesure de l'afinnement des résultats des recherches sur le climat qui indiquent de manière cumulative un accroissement de la gravité de la situation, est en passe de tourner en faveur des partisans du principe de précaution et de politiques énergétiques alternatives, si l'on en juge la tonalité des débats publics et le contenu de plus en plus de séminaires scientifiques, même ceux organisés par les entreprises mêmes qui, hier, déniaient même la qualité de scientifiques aux chercheurs qui tentent d'alarmer l'opinion publique depuis plus d'un demi-sicècle. Une certaine prise de conscience, même, se fait jour dans de nombreux milieux industriels et financiers, qui s'exprime notamment dans une mutltude de rapports des fondations (notamment américaines) patronées par ces mêmes milieux...

 

Claude ALLÈGRE et Dominique de MONTVALON, L'imposture climatique ou la fausse écologie, Plon ; Florence LERAY, Le négationnisme du réchauffement climatique en question!, Golias, 2011 ; Stéphane FOUCArt, Le populisme climatique, Denoël.

Christophe BONNEUIL et Pierre-Benoît JOLY, Sciences, techniques et société, La Découverte, Collection Repères, 2013.

Sylvestre HUET, Les journalistes face au sweet fight climatique, octobre 2010, site http://sciences.blog.liberation.fr

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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