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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 08:52

        Ce livre, dont le titre peut -être traduit Intellectuels chinois dans la crise, nous éclaire sur la phase de transtition du monde philosophique chinois entre l'Empire et la Révolution, sur les éléments du vaste mouvement intellectuel qui détruit les fondements traditionnels du pouvoir politique et même du pouvoir religieux.

Il n'est pas dans notre tradition de proposer de lire un texte en anglais, mais la pauvreté de l'édition en français d'écrits sur cette période, contraste avec la riche prolifération des textes en anglais sur la Chine, nous y oblige. C'est, en passant, un appel à un vigoureux élan de traductions en français de textes d'auteurs chinois, quelle que soit leur période, mais singulièrement sur celle qui précède la révolution de 1911. L'effort s'est trop porté sur les auteurs de l'Antiquité et des périodes impériales et cela n'aide pas beaucoup (même si cela aide quand même...) le public francophone pour comprendre la Chine d'aujourd'hui. 

Les années du dernier Empire chinois, de la dynastie Qing, et surtout les dernières années de cette dynastie ont été une période d'ébullition contrainte par la véritable invasion intellectuelle, économique et militaire occidentales (et japonaises) qui s'abat sur lui, jointe aux désordres internes longtemps contenus, suite à l'incapacité de l'administration chinoise de gérer une démographie galopante dès le XVIIIe siècle. 

  Pour garder à flot une tradition chinoise très riche et trouver en même temps des solutions durables à la crise qui frappe l'Empire, de nombreux intellectuels choisissent de combattre les nouveaux problèmes et de faire des propositions institutionnelles et politiques, malgré un entourage (à la cour notamment mais aussi dans les Provinces) passif, ignorant des nouveaux contextes et toujours tourné vers la tradition despotique. 

 

    HAO CHANG fait une contribution précieuse à la compréhension de cette "génération transitoire". Son livre traite de quatre intellectuels importants des années juste avant la Révolution. Entre l'histoire et la biographie, sans être un récit historique ni une biographie, l'auteur fait un compte-rendu de ce que ces hommes pensaient et croyaient. K'ANG YU-WEI, TANG SSEU-UNG, CHANG PING-LIN et LIU SHIH-P'EI, pour garder l'orthographe livré par l'auteur sont ces quatre grands intellectuels. 

Le premier est la figure de proue du mouvement de réforme des "Cent jours" de 1898, dévoué à la cause de la monarchie constitutionnelle ; le deuxième, participant au même mouvement, est resté sur place après l'écrasement du mouvement par l'impératrice douairière ; le troisième, rédacteur en chef de The People, magazine révolutionnaire des années 1900, aux oeuvres à la lecture ardue, philosophiquement le plus intéressant des quatre, se situait dans une logique révolutionnaire matérialiste et légaliste, déniant la vision bouddhiste-taoïste du monde, connaisseur de l'Occident et du christianisme ; le quatrième, autre révolutionnaire, théoricien et publiciste de la révolution à ses débuts avant de lui faire défection en 1908, porteur d'une vision utopique égalaire.

 

    Le professeur CHANG est un guide merveilleux sur ce terrain difficile, et il est cité à maintes reprises par Anne CHENG dans son livre que nous n'hésitons pas à qualifier d'ouvrage-clé pour l'histoire de la pensée chinoise. Il n'a aucun compte à régler et ne se laisse jamais situer politiquement. A travers la présentation de la pensée de ces quatre intellectuels, il met bien en éidence l'influence occidentale sur le cours des événements - sur le plan de la philosophie politique. Il ne dessine pas les portraits de ces quatre intellectuels comme des porte-paroles idéologiques, mais dans un certain chaos il faut dire dans la situation de la Chine politique, il permet de cerner la pensée de ces hommes pris dans une tourmente qui allait emporter des millénaires de civilisation. 

  HAO CHANG, qui frappe par la maitrise de son sujet, pose la question qui brûle les lèvres : pourquoi ces intellectuels, qui semblent des prodiges dans leur domaine, n'ont-ils pas fait l'attention des chercheurs ? Pourquoi si peu de respect pour leur démarche?  L'auteur, à travers cette présentation, n'hésite pas à pointer une incroyable inconséquence de la philosophie chinoise, surtout en comparaison de la tradition intellectuelle occidentale. Deux mille ans de "sincérité" produisent une société aux contrastes violents, au niveau de brutalité quotidienne si épouvantable que même les marins britanniques du XIXe siècle, pourtant pas d'une sensibilité délicate, ont perçu d'une manière si forte. Ce n'est pas par manque de richesse intellectuelle que la philosophie chinoise se révèle incapable de donner les ressorts d'un renouveau socio-politique. Mais précisément sans doute, parce que rivée sur cette tradition proprement prodigiale, la classe des intellectuels perpétue un système social fermé, à l'activité intellectuelle décrite par Karl WITTFOGEL comme une "démocratie de gueux" au service d'un Etat hyper-hiérarchisé. La Chine est entrée au XIXe siècle sous un despotisme obscurantiste et quitte le vingtième dans exactement le même état. (ce qui est peut être un peu court, pour être frappant).

  L'auteur reste sur un ton pessimiste d'un bout à l'autre de son ouvrage et à la fin de la lecture, on peut avoir le sentiment d'être laissé dans une sorte de désespoir. Comment sortir cette triste nation de ses fantasmes toxiques d'harmonie et de bienveillance, de cette en définitive négation de conflits de plus en plus durs à résoudre. 

 

HAO CHANG, Chinse intellectals in Crisis : Search for Order and Meaning, 1890-1911, University of California (Berkeley), 1987, 233 pages.

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