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5 mars 2013 2 05 /03 /mars /2013 08:49

         Werner RINGS dresse une typologie précise et circonstancié de différentes collaborations et résistances à l'occupation nazie pendant la seconde guerre mondiale. 

  En France comme dans les autres pays occupés, les gouvernements mis en place fournissent tout au long de la guerre davantage de biens et de services à l'Allemagne que celle-ci ne l'escompte ou l'exige et ce fait pèse lourdement dans la balance des collaborations et des résistances.

Il s'agit là du principal bénéfice que peut espérer un occupant sur un sol ennemi. Même s'il échoue en fin de compte sur le plan socio-culturel, qui est tout de même un élément essentiel du national-socialisme.

L'ensemble des collaborations, s'il forme un faisceau favorable à l'occupant, n'est pas pour autant homogène, et les différentes collaborations provoquent des effets à moyen terme différents, plus ou moins favorables à cet occupant. Le bémol que l'on peut introduire dans toute analyse de collaborations et de résistances de l'expérience de la seconde guerre mondiale, c'est que, malgré parfois une grande intensité, celle-ci fut pourtant, à l'échelle du continent relativement courte et qu'elle tourna assez vte, vers la moitié de cette durée, au désavantage de l'occupant nazi. On peut difficilement déduire de cette expérience, ce que serait le déroulement d'un rapport de forces pendant une occupation longue d'un occupant victorieux face à ses derniers ennemis. Les éléments que l'on peut voir dans l'Histoire conduisent à penser que les collaborations l'emportent en dernier ressort sur les résistances, au prix d'un évolution plus ou moins radicale de la formation politique vainqueur. C'est notamment par l'évolution de la fiscalité imposée par l'occupant, qui prend la place des réquisitions pures et simples, que nous pouvons étudier comment évoluent les relations entre l'occupé et l'occupant. Souvent, cela se traduit par une assimilation plus ou moins profonde ou superficielle. Évidemment, dans le cadre de la seconde guerre mondiale, cette problématique n'existe pas. 

     Reprenons ce qu'en dit Werner RINGS dans sa conclusion, à partir de la constatation que les gouvernements des pays occupés ont plus que facilité l'exploitation de leur propre pays : "Le sacro-saint égoïsme, quelle que fut sa nationalité, était le meilleur allié de Hitler. Ce n'est, certes, qu'un aspect de la collaboration avec l'ennemi. La collaboration tactique, elle, était en fait une des formes que prenait la Résistance. Elle se manifestait dans la vie quotidienne partout, ou presque, où la Résistance se préparait, voire était déjà active. Elle jouait en outre un rôle primordial là, où, comme au Danemark pendant les trois premières années et demie d'occupation, la Résistance ne pouvait être que le fil conducteur d'une politique contrainte de louvoyer habilement entre les diverses formes de collaboration. Dès avant la guerre, le gouvernement néerlandais s'était efforcé de poser les bases d'une telle politique, que les fonctionnaires de l'Etat devaient s'engager à respecter en cas d'occupation militaire du pays. Les instructions de mai 1937 se fondaient sur le droit des peuples et sur le droit de la guerre, tels qu'ils étaient notamment exposés dans les Conventions de La Haye. Ces instructions ne tenaient évidemment pas compte des réalités de la "guerre totale" qui s'abattit sur les Pays-Bas en mai 1940. Trois ans plus tard, le gouvernement néerlandais en exil donna de nouvelles instructions, qui tenaient compte de l'expérience de ces années de guerre, et en particulier des méthodes utilisées par l'occupant. Ces nouvelles instructions essayaient elles aussi de définir, avec un maximum de précision la collaboration administrative et ses limites, ainsi que les droits et les devoirs des fonctionnaires contraints de se mettre à la disposition de l'occupant. La disposition la plus importante et la plus neuve était qu'en toutes circonstances, tout fonctionnaire de l'Etat portait à l'égard de son gouvernement, où que ce dernier se trouve, l'entière responsabilité personnelle de ce qu'il faisait ou omettait de faire. Aux yeux de la loi, il était responsable de ses actes. Nous abordons une problématique qui dépasse le cadre de cet ouvrage. Par exemple : serait-il possible d'organiser la collaboration et la Résistance de sorte à les intégrer dans la défense globale du territoire national? La notion de Résistance civile non armée s'inscrit également dans ce contexte.

En ce qui concerne, enfin, la Résistance, de nombreux exemples ont montré combien il est difficile d'en donner une image cohérente. Il n'en est pas moins difficile de faire un bilan. Ses forces et ses faiblesses ne se laissent pas simplement additionner ou soustraire. Quelle était sa valeur, en quoi consistait son utilité? Certainement pas dans sa signification militaire ou stratégique. Celle-ci est généralement surestimée par ses défenseurs, et parfois sous-estimée par les militaires de carrière. Peut-être la Résistance européenne était-elle plus qu'un fait militaire, un phénomène politique et humain. (...)".

 

     Les différents types de collaboration étudiés par Werner RINGS se classifient ainsi :

           - Collaboration inconditionnelle par solidarité avec la puissance occupante et adhésion à ses idéaux et principes. Le prototype en est Vidkun QUISLING dans le symbole du traître et du collaborateur national-socialiste, en Norvège. Les figures des autres chefs nationaux-socialistes, aux Pays-Bas, Anton Adriian MUSSERT et, au Danemark, Fritz CLAUSEN ont moins d'importance, En fait, "le concept de "collaboration inconditionnelle" rassemble des personnages aussi curieux qui disparates : le socialiste et professeur de philosophie Marcel Déat et le général de brigade russe Kaminski, le médecin danois Fritz Clausen et l'ex-diplomate et officier d'état-major Vidkun Quisling, un ancien fonctionnaire du Komintern nommé Jacques Doriot et le fasciste catholique Léon Degrelle, et quelques autres - une troublante pluralité de caractères, de mobiles, d'ambitions et de naufrages politiques. Il est toutefois possible d'un tirer quelques conclusions générales :

- Dans aucun pays occupé, les collaborateurs radicaux n'obtinrent l'estime et le pouvoir sur lesquels ils avaient compté.

- En tant que figurants chargés de tâches administratives ou répressives, ou encore en tant que pions politiques dans la main de l'occupant, la minorité qu'ls constituaient resta toujours en marge des événements.

- Sous l'occupation allemande, ils ne furent jamais suivis par plus de deux pour cent de la population au maximum."

On peut ajouter que les autorités nazies ont fait preuve de méfiances fortes envers ces petits partis ultra-nationalistes ou fascistes.

        - Collaboration conditionnelle, par souscription sélective envers les enseignements du national-socialisme, afin de conforter les positions acquises et de modifier les circonstances qui dictent cette attitude. Le groupe socialement et politiquement important qui adopta cette attitude joua un rôle difficile à saisir. Les collaborateurs conditionnels se distinguent des collaborateurs neutres qui ne cherchent que leur profit personnel par la présence d'un élément politique. Rentre dans cette catégorie la collaboration française sous le Maréchal PÉTAIN. Le désir de satisfaire à l'avance les désirs de l'ennemi procède à la fois d'une volonté de préserver une autorité proprement française (quitte à agir à sa place et au-delà de ses desiderata), d'un désir de préserver l'avenir de la France (faire partie entièrement d'un nouvel ordre européen), et d'une volonté d'établissement d'une Révolution Nationale (les valeurs Famille, Travail, Patrie). Mais il n'y a pas réellement de doctrine politique précise de la part de l'Etat français. Cette forme de collaboration exista également à l'Est, dans le cas d'officiers supérieurs de l'Armée Rouge et de fonctionnaires du Parti Communiste, faits prisonniers de guerre (Andreï Andreïewicl VLASSOV).

            - Collaboration tactique par consentement, bien que dans l'adversité par rapport au nazisme pour servir à plusieurs fins : briser la domination étrangère afin de retrouver la liberté, empêcher dans la mesure du possible, l'assassinat massif d'hommes et de femmes innocents, diffuser une idée politique obstacle à la domination national-socialistes. Cette collaboration sert à camoufler une résistance. Courante au Danemark, pratiquée également en Europe de l'Est, dans le Protectorat de Bohême-Moravie, entité créée pour détruire la Tchécoslovaquie. On la retrouve dans la collaboration tactiques des communistes danois et norvégiens, et en Yougoslavie.

    "La collaboration inconditionnelle, neutre et tactique - quelles leçons peut-on tirer de (cela)? Il est tout d'abord manifeste que les hommes, les peuples et les autorités des pays occupés d'Europe avaient en règle générale un comportement assez incohérent. Parfois, ils collaboraient avec des réserves plus ou moins importantes, à d'autres occasions, ils le faisaient sans scrupules et parfois, ils ne collaboraient que pour des raisons tactiques, quand ils ne se livraient pas en même temps à une résistance active. Il n'en ressortait un attitude fondamentale que dans la mesure ou l'un de ces comportements était dominant et imposait ses valeurs. C'était particulièrement visible chez ces "grands collaborateurs" qu'étaient les dirigeants des partis nazis des pays occupés. Ensuite, il s'avère difficile de délimiter avec précision ces divers comportements. Les frontières sont imprécises et se confondent : il faudrait plutôt parler de larges zones d'ombre faites de transitions impalpables, zones dont l'importance est égale à celle des positions sans équivoque. Il semble, par exemple, que l'attitude fondamentale de Vichy se situait quelque part entre la collaboration conditionnelle et la collaboration inconditionnelle. Troisièmement, il apparait que, dans ces zones mal définies, il y avait amplement place pour des comportements irrationnels, qui n'étaient pas rares dans les difficiles circonstances créées par la guerre.(...)".

 

    Les différents types de résistance étudiés par le même auteur se classifient ainsi :

       - Résistance symbolique, dont les paroles ou actes personnels, en épousant la cause du peuple, de son individualité et de son droit à l'existence, donne une preuve de l'amour-propre intact. Il s'agit de faire sentir à l'occupant qu'il a affaire à une nation fière et consciente de sa valeur. Des nombreuses manifestations symboliques, à la faveur de commémorations ou de fêtes, éclosent dans les pays occupés, à l'Ouest notamment, en France, au Luxembourg ou en Norvège.

       - Résistance polémique dans laquelle des personnes ou organisations se rebellent contre des exigences de l'occupant, en manifestant ou en organisant des manifestations, même si cela peut paraître dangereux. Des paroles doivent convaincre les concitoyens de poursuivre le combat. Tant dans des Eglises que dans des organisations professionnelles, patronales ou syndicales (mais surtout syndicales...), jusqu'à des grèves de protestation (pour les Eglises, des non-participations à certaines cérémonies...). Elle trouve sa plus forte expression (notammant parce que se répression est plus compliquée) par des tracts illégaux, des journaux, revues et livres clandestins, tous rédigés, imprimés et diffusés par des hommes et des femmes qui risquent ainsi leur vie. La résistance polémique en tant que protestation publique ou en tant que conjuration clandestine : la différence est que l'une de ces actions est légale et l'autre illégale, que l'une est moins risquée que l'autre. Les dangers se trouvent surtout dans l'univers de la clandestinité, dans lesquels s'introduisent également des agents de l'occupant.

      - Résistance défensive, qui se place du côté des persécutés et de ceux qui sont en danger ; aide des hommes et des valeurs menacés par l'occupant, au besoin en utilisant la force. Dans la clandestinité, il s'agit d'aider les prisonniers de guerre réfractaires, les alliés perdus en territoire ennemi, les Juifs ou les minorités menacées de mort (sans parfois que les personnes engagées dans de telles occasions aient pleinement conscience de la nature des menaces). Le sauvetage des Juifs danois constitue probablement l'exemple le plus spectaculaire d'une véritable résistance défensive. 

      - Résistance offensive, lutte ouverte contre l'occupant avec tous les moyens disponibles. Attaque ou préparation d'attaque. Le résistant se considère comme un soldat ou comme un volontaire du maquis. Cette résistance croit avec l'avance des alliés, par la multiplication de sabotages de tous ordres. Puis se mue dans certains cas en assistance ou participation directe aux combats, malgré les réticences des forces alliées à totalement prendre en compte, en dehors du renseignement, les apports possibles de cette résistance.

      - Résistance enchaînée, dans les ghettos juifs notamment, mais aussi pour extraire des prisonniers de camps.

 

    Warner RINGS prend soin de ne pas mettre en scène seulement un face à face entre Résistants et Collaborateurs. Si les Résistants doivent composer avec des partenaires difficiles (Forces de la France libre du général de GAULLE par exemple, mais aussi Forces Alliées anglaises ou américaines) qui peuvent louvoyer entre les différentes composantes de la Résistance, si les Collaborateurs inconditionnels doivent aussi composer avec des forces d'occupation qui ne les prennent parfois pas réellement en compte dans leurs plans, le fait central est que le territoire est occupé. Et les forces d'occupations (qu'elles soient allemandes ou italiennes) mènent un double combat sur ce sol : contre les forces clandestines plus ou moins organisées et contre les parties réticentes des populations, en faisant régner la peur ou la terreur, menant une propagande parfois très efficace. 

  Dans le jeu Résistance/Occupation, nous avons affaire à au moins quatre grandes catégories d'acteurs : Résistants, Alliés, Occupants et Collaborateurs. Tant par leurs nuances réciproques que par leurs interactions, ils donnent une couleur plus ou moins dramatique aux conflits qui les opposent. 

   Pour ce qui concerne la Résistance (mais cela joue aussi à l'intérieur même de certaines Collaborations), deux éléments peuvent jouer :

- Le rapport personnel ou collectif à la légalité. Le degré de démocratie politique et sociale dans un pays donné avant l'invasion constitue un facteur essentiel. La confusion de la légalité et de la légitimité est souvent générale, mais la forte personnalité ou la forte conscience politique permette de ne pas la faire. Des groupes habitués à lutter (les protestants ou les communistes...) en faisant appel à leur sens de l'analyse et de manière souvent critique, qui se signalent généralement par leur turbulence dans un régime de paix, peuvent se révélés particulièrement pugnaces, suivant les circonstances, lors d'une occupation par des forces étrangères. En revanche, une idéologie qui met en avant la loyauté à l'autorité a peu de chance, en cas de main-mise sur les services légaux, de faire éclore une résistance.

- La question de l'usage des armes et de la violence constitue une autre facette de douloureux débats qui freinent ou orientent de manière différente les différentes résistances. De fortes valeurs chrétiennes (Tu ne tueras point)  peuvent inhiber des énergies, faute d'accès à des pratiques alternatives qui peuvent faire la preuve, elles aussi de leur efficacité, même si elles ne sont pas aussi spectaculaires que l'affrontement sanglant.

   Par ailleurs, les résistances peuvent ne pas peser sur un objectif essentiel, celui de priver un ennemi de l'utilisation économique et stratégique du sol conquis. Un décalage, dans les pays occupés, existe tout au long de ces quatre ans, entre une collaboration massive sur le plan économique et une résistance souvent axée sur le combat militaire (sabotages de lignes de communications, renseignement sur les objectifs militaires, participation à la libération armée). Ce décalage peut avoir une double raison : d'une part les leviers économiques peuvent être aux mains d'élites qui font passer leurs intérêts financiers avant leur esprit patriotique et d'autre part les structures idéologiques peuvent privilégier les moyens militaires de combat, survaloriser le recours à la force violente, voire exclure toute pensée de résistance qui ne soit pas violente. Cela exclu une très grande partie de la population, pourtant hostile à l'ennemi et rêvant d'en découdre, d'agir dans le sens de la résistance défensive ou offensive.

 

Werner RINGS, Vivre avec l'ennemi, Robert Laffont, 1981.

 

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Published by GIL - dans DEFENSE
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