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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 10:30

    La communication, dans ses nombreuses composantes, expressive, déclarative, cognitive, informative, argumentative, participe au développement du conflit comme elle est un moyen de délimiter ou étendre celui-ci, de le décrire et de le révéler, de l'aggraver ou de le résoudre.

    Pour qu'un conflit existe, dans un autre ordre d'idées,  il faut un minimum de coopération entre acteurs, ne serait-ce que pour que les parties identifient le conflit (selon une vue subjective ou objectivée...), se combattent ou procèdent à sa résolution. La communication constitue une sorte de noeud entre le conflit et la coopération. Si les modalités d'expression d'un conflit diffèrent d'une culture à une autre, d'un contexte à un autre, le conflit existe en tant que tel, à partir du moment où il y a relation, (conflit de situation ou conflit de personnes), et la communication est le moyen pour les protagonistes de conférer à leurs relations une certaine stabilité, dans le partage de la connaissance du conflit, même s'il s'agit pour eux de se détruire.

     A l'inverse, il ne peut y avoir conflit entre acteurs qui s'ignorent, refusent de communiquer, s'excluent les uns les autres, jusqu'à s'éloigner définitivement... ce qui d'une certaine manière éteint leur conflit. Pas de communication, pas de relation, pas de conflit. Bémol à cela, il se peut très bien qu'il existe des conflits (ne serait-ce que dans l'appropriation de ressources, soit directement, soit indirectement, même dans des distances ou des décalages de temps considérables), sans que les acteurs en aient la moindre conscience...

    L'incommunication (qui n'est pas a-communication) entre acteurs, notion récente, n'exclue pas qu'ils communiquent en réalité, même s'il s'agit d'une communication (faussée volontairement ou involontairement, par insuffisante de référents culturels communs par exemple) qui mène à l'impasse. 

      C'est valable autant pour les personnes (exil forcé, expulsion du territoire, éloignement) que pour les groupes (séparation après scission, avec implantation dans des territoires non reliés...  A travers les époques, la communication constitue le moyen pour les acteurs d'évoluer, et l'usage de la parole et de l'écrit participe de l'évolution des civilisations. La nouveauté actuelle réside dans le sur-développement d'outils de communication, véritables médiateurs entre acteurs, qui tendent à se substituer à la communication directe, selon des modalités qui orientent dans des directions bien précises, et tout à fait différentes, la circulation des informations.

 

      On peut donc distinguer plusieurs aspects sur cette liaison entre communication et conflit :

- la communication minimum est nécessaire à l'existence du conflit ;

- la communication peut atténuer ou aggraver le conflit ;

- la communication permet l'expression et la résolution du conflit.

  Tout réside dans ce qui est communiqué et dans une sorte de "jeu" de la vérité et du mensonge (ou du non-dit), où les stratégies des acteurs orientent à la fois les contenus et les modalités. 

 

   Eric DACHEUX indique bien cette profonde ambivalence de la communication : "En effet, on peut soutenir avec raison qu'elle est partout (dans nos foyers, sur nos lieux de travail, dans nos association, etc.), qu'elle touche tout le monde (bébés, vieillards, riches, pauvres, occidentaux, orientaux, etc.), qu'elle est un fait social total (elle concerne ausi bien, la culture que la politique ou l'économie.). Mais, à l'inverse, on peut tout aussi bien arguer que la communication n'est nulle part : les familles se disloquent, les entreprises deviennent des marchés internes, deux milliards d'individus n'ont pas accès à l'électricité et se trouvent exclus des réseaux mondiaux de la communication, tandis que les autres échanges de pseudo ) pseudo à des kilomètres de distance mais méconnaissent leurs voisins, etc." Sur les enjeux de la communication, il ajoute : "Alors, société de communication ou sociétés d'incommunication? Difficile de trancher, en tout cas, si l'on veit restituer à la communication toutes ses caractéristiques contradictoires. Par contre, ce dont nous sommes certains, c'est qu'il n'y a pas de sociétés, moderne ou traditionnelle, sans communication. La communication a toujours existé, simplement elle n'a pas toujours été interrogée. Si elle est tant présente aujourd'hui, c'est principalement pour deux raisons. La première est une visibilité sans précédent. Les médias jouent un rôle central dans la vie politique ; les nouvelles technologies de communication, via les sciences et les loisirs, marquent profondément nos cultures ; les industries de la communication (informatique, télécommunications, divertissement culturel, publicité) et la communication marketing sont des enjeux centraux de la vie économique à l'heure de la globalisation et de la montée d'une capitalisme immatériel (GORZ, 2003). La seconde est une difficulté croissante à communiquer avec l'Autre. Dans une société où l'épanouissement personnel est une valeur centrale et où les réseaux planétaire de communications nous confrontent à l'Autre sans que nous partagions ses codes culturels, sa rencontre devient paradoxalement plus difficile, voire dangereuse.

C'est pourquoi, en dehors de la compétition économique, le premier enjeu de la communication, autour duquel est organisé cet Essentiel, est celui de la construction ou de la destruction du lien social, c'est-à-dire, in fine, de la guerre et de la paix. En effet, la plupart des outils de communication, qu'ils soient anciens ou modernes, du télégraphe optique à Internet en passant par le satellite, censés rapprocher les peuples ont, en réalité, été conçus à des fins militaires. .

Plus généralement, si on replace la question des outils dans une vision plus anthropologique, on s'aperçoit que la communication peut tout à la fois particper à une certaine pacification des moeurs (résoudre le conflit pas la négociation plutôt que par la force), mais aussi jouer un rôle actif dans le développement des conflits (manipulation en Inrak, appel à la Haine au Rwanda, etc.)"

 

    Philippe BRETON et Serge PROULX distinguent plusieurs formes de communication, selon leurs modalités de fonctionnement et selon leurs contenus. Différents moyens de communication sont utilisés, comme le geste, la parole, l'image, l'écriture, la musique, et ces moyens se déploient à leur tour grâce à de multiples supports de communication comme le livre, le téléphone ou le courrier électronique. "Supports et moyens de communication permettent à la parole humaine d'être transportée vers l'autre, vers l'auditoire, vers des auditoires. Dans ce sens, la communication est bien, comme le disait Robert Escarpit (Hachette-Université, 1976) dans sa théorie générale de l'information et de la communication, "un cas particulier de transport). 

Mais, avant même d'être transportée, la parole est mise en forme, dans des genres distincts, adaptés aux circonstances et à ce que l'on a à dire." Les genre argumentatif, expressif, informatif constituent des genres bien distincts de la communication, genres qui ne s'autonomisent que tardivement dans l'histoire, jusqu'à se spécialiser entièrement, jusqu'à faire l'objet chacun d'arts et de sciences. La rhétorique antique par exemple s'éloigne de sa fonction argumentative, du fait des événements politiques et de l'institution de l'Empire romain notamment, et se dégage progressivement un genre expressif, qui se spécialise ensuite dans le théâtre, le roamn et la littérature. "L'approche historique permet de se rendre compte que l'être humain n'a pas toujours communiqué de la même façon et qu'il y a, sinon des progrès, du moins des évolutions importantes de ce point de vue. Savoir informer avec précision, en se dégageant de tout subjectivité ou de tout désir de défendre un point de vue, s'est imposé progressivement comme une possibilité de communication qui était probablement étrangère aux êtres humains d'une autre période historique. Parler de soi aux autres, ce que nous faisons couramment, en parlant de soi comme d'un être unique, est une pratique de communication d'apparition historique elle aussi récente. Argumenter pour convaincre, se mettre ensemble pour prendre une décision collective dont les attendus seront entièrement contenus dans les points de vue individuels qui s'affrontent pacifiquement dans le débat, apparait comme une incroyable nouveauté aux yeux de ceux qui la pratiquent pour la première fois, comme les habitants d'Athènes par exemple, au Ce siècle avant JC". Prendre la parole, parler à un public constitue un pouvoir, jusque là réserver à des autorité politiques et religieuses, lesquelles transmises héréditairement la plupart du temps....

"L'une des ruptures anthropologiques qui va transformer en profondeur nos pratiques de communication ne dépend pas directement de la communication elle-même. Si nous communiquons comme nous le faisons aujourd'hui, c'est parce que s'est imposée progressivement l'idée que le centre de la société, sa valeur essentielle, son axe principal, était l'individu." Cette évolution concerne surtout les sociétés occidentales et de nombreux problèmes culturels découlent de degrés très différents d'individualisation dans les sociétés, lors de "rencontres" entre sociétés occidentales et les autres. Nombre de difficultés de communication proviennent en profondeur de conceptions très différentes de l'individu d'une civilisation à l'autre. Non que l'évidence biologique diffère d'une société à l'autre, mais le lien social ne se fait pas toujours d'individu à individu, mais de groupe à groupe, ce groupe pouvant aller de la famille (tout de même vaste) à la communauté (encore plus importante).

"Les sociétés modernes (les auteurs parlent des sociétés occidentales ou occidentalisées) sont des sociétés individualistes, au sens fort du terme des "sociétés globales composées de gens qui se considèrent comme des individus", comme le dit Louis Dumont (Essai sur 'individualisme, une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Seuil, 1991).  (...) La communication, sous les formes modernes que nous lui connaissons, est l'activité de cet individu-là, sujet autonome. L'activité de communication finit par devenir l'enssentiel du lien volontaire qui unit les hommes entre eux, dans une société de moins en moins "holiste" (Louis Dumont). Cette évolution s'accompagne d'une intention de communiquer et surtout de communiquer de telle ou telle façon. Nous passons en effet, les uns avec les autres, des contrats de communication implicites. Lorsque nous parlons aux autres et que la communication "fonctionne" bien, nous leur indiquons en permanence le genre de communication que nous empruntons : cela est une description informative, ce que je vais dire est un point de vue, cela c'est ma façon personnelle de voir les choses."

Le docteur d'état en science de l'information et de la communication, professeur à l'université de Strasbourg au Centre universitaire d'enseignement du journalisme et le docteur en sociologie, professeur à l'Ecole des médiais de l'université du Québec à Montréal, directeur du Groupe de recherche et obervation des usages et cultures médiatiques (GRM) expliquent ensuite que "les problèmes commencent le plus souvent lorsqu'il y a rupture volontaire ou non de ce contrat implicite. "Lorsque par exemple on fait une description présentée comme objective et neutre, alors qu'elle cache des éléments essentiels. Systématisée et volotaire, cette pratique s'appelle de la désinformation. ou encore lorsque prétendant présenter des arguments pour convaincre, on n'utilise que les ressorts d'une séduction qui s'adresse aux sentiments et se situe ainsi, comme le disait Aristote, "en dehors de la cause". Dans ce cas, il s'agit de manipulation. ou encore lorsque, utilisant tous les ressorts de la communication expressive, alternant séduction perverse et harcèlement moral, on tente de détruire l'autre dans son identité.

La spécialisation des genres de communication a fait naitre un nouveau problème dans le champ de nos pratiques de communication, que ne connaissait sans doute pas les anciens, la confusion des genres. L'individualisme implique la liberté, et la liberté la responsabilité. L'éthique en communication, n'est pas une donnée abstraite, un supplément moral. Elle est au coeur même des pratiques de communication. Elle est une question que tout publicitaire, tout journaliste, tout "dircom" se pose à chaque instant (ou plutôt, comme nous le pensons, devrait se poser...)."

 

        Chaque genre de communication connait ses dérives propres, souvent liées à  la confusion des genres, cette confusion étant souvent, dans la communication commerciale, la communication économique et la communication politique utilisée stratégiquement. A partir du moment où, très souvent à notre époque, la communication entre dans le cadre d'une stratégie politique ou économique, l'objectif n'est pas l'expression des idées, la présentation des informations, mais l'argumentation, avec l'utilisation des fonctions expressive informative, elle n'est plus cet échange qui, dans la distinction des genres, fait avancer la situation de tous les acteurs, fait progresser leurs points de vue vers des relations de coopération. Elle perd à la fois la vertu informative et la vertu expressive. Cette perte ne peut qu'entrainer, dans une dialectique sans fin du mensonge, une aggravation des conflits, même si, dans un temps court, certains acteurs peuvent y trouver leur compte. A moyen et long terme, la communication avec l'objectif de vendre ou de contraindre à accepter des injustices, finit par devenir l'objet de toutes les suspicions, entrainant dans le sillage de ses développements, notamment de masse, la création de nouveaux conflits.

 

Eric DACHEUX, la profonde ambivalence de la communication, dans Les Essentisl d'Hermès, La communication, CNRS Éditions, 2011. Philippe BRETON et Serge PROULX, L'explosion de la communication, Introduction aux théories et aux pratiques de la communication, La Découverte, Collection Grands Repères, 2012.

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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