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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 17:49

   Le complexe d'Oedipe chez Jacques LACAN se situe dans une conception de la formation du Moi qui diffère de celle du fondateur de la psychanalyse. Le Moi, selon LACAN, est une instance du registre imaginaire : il est l'aliénation même. Le sujet se voit dans le Moi, qui n'est qu'un arrêt sur image de la fonction sujet. Sa formation implique une première triangulation, entre la mère, l'enfant et l'objet du manque, tous trois imaginaires. L'enfant est assujet, il est assujetti à sa mère. L'enfant en viendra à se reconnaître ailleurs, en l'idéal du Moi, symbolique. Mais le Moi demeurera instance d'aliénation, de captation imaginaire.

C'est avec la constitution du Moi qu'apparaît le temps vécu du parcours subjectif, l'Histoire du sujet avec ses repères de passé, présent et futur. Les événements psychiques seront dès lors décrits comme des mouvements du corps, et le langage usuel ne permet pas de décrire autrement le temps : c'est le parcours d'un corps à travers l'espace qui mesure pour nous le temps. Seul le langage mathématique, utilisé dans la physique relativiste par exemple, parvient à une description non intuitive du temps : dans l'institution, "Je" (le Moi) viens du passé et "Je" vais vers l'avenir. La constitution du moi est dépendante à tous les niveaux du langage.

 

   Dans son texte "Les complexes familiaux", Jacques LACAN remet en question la primauté du complexe d'Oedipe. La prématurité des pulsions par rapport au parent de sexe opposé engendre une frustration que l'enfant rapporter au tiers objet, le parent de même sexe, désigné comme obstacle à la pulsion. D'un autre côté, l'intuition qu'a l'enfant de la relation sexuelle à ce parent avec le parent désiré, est pour lui un exemple de transgression d'un interdit qui lui est posé. La personne de même sexe est donc à la fois agent d'interdiction et de transgression. La tension trouve une double résolution dans le refoulement de la tendance sexuelle qui forme le Surmoi (répression de la sexualité), et dans la sublimation de la réalité qui forme l'idéal du moi. Ces deux instances restent inscrites dans le psychisme de manière permanente.

  Même s'il n'accorde pas l'importe qu'il a en psychanalyse classique, Jacques Lacan prend l'occasion de l'analyse de l'Oedipe pour poser la question des formes sociales. Le matriarcat, en séparant les fonctions de répression et de sublimation chez le père, amène certes une harmonie et on constate l'absence - suivant la littérature anthropologique de l'époque - de certaines névroses liées à la double fonction du père dans le patriarcat. Mais c'est aussi le lieu de la stagnation sociale et celui des rigueurs cruelles (sacrifices humains) liés aux fantasmes de la relation primordiale à la mère. La patriarcat émancipe de cette tyrannie matriarcale et marque la fin du meurtre royal, dont la promesse d'Abraham est la figure la plus connue. Ainsi, le patriarcat introduit dans la répression un idéal de promesse. La culture patriarcale affirme doublement les exigences de la personne et l'universalité des idéaux. Ces derniers trouvent leur expression dans la structure sociale par l'extension des droits et privilèges à l'ensemble d'une société. la structure moderne de la famille et l'institution du mariage sont marqués par cette individualisation avec la prépondérance personnelle du conjoint qui y est instaurée au détriment du choix social. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser et comprendre l'angoisse de l'homme moderne. 

 

    Le complexe d'Oedipe est la figuration du passage de l'ordre imaginaire à l'ordre symbolique par lequel le sujet fait son deuil de la possession de la mère et s'identifie au père. Car, et c'est la première différence avec FREUD, nous dit Jean-pierre CLÉRO (lequel se réfère visiblement à une position ambiguë de Freud, avant sa thèse de 1923 et la mise en valeur de l'attachement préoedipien à la mère), LACAN considère que le sujet, quel que soit son sexe, désire toujours la mère et que le père est toujours le rival. "Le père, par lequel advient le Symbolique, intervient toujours comme un troisième terme dans une relation d'abord duale. C'est l'évolution de ce troisième terme qui constitue le destin du complexe d'Oedipe. D'abord, ce troisième terme est envisagé par le sujet comme un objet imaginaire que la mère désirerait au-delà de lui. Le sujet désirera alors être cet objet que la mère désire et qui la comblera. Mais le sujet n'est pas seulement confronté à son impuissance de satisfaire le désir maternel : il croise, sur son chemin, le mère, moins réel qu'imaginaire. La mère parle du père, elle tient compte aussi du père par ses actes et elle le fait exister imaginairement sous la forme d'une sorte de loi. Le sujet se rend compte que c'est le père qui détient réellement le pouvoir de satisfaire le désir de la mère ; et il lui faudra renoncer à ce pouvoir qu'il voudrait détenir et que le père possède déjà. Il lui reste la possibilité de s'identifier au père, de vouloir être ce père dont il n'a pu prendre la place. Le sur-moi se constitue à partir de cette identification au père. 

Par  cette dimension symbolique dont il est la conquête, "le complexe d'Oedipe" est essentiel pour que l'être humain puisse accéder à une structure humaine du réel (Séminaire III, page 224). "Ce dont il s'agit ici, comme dans Totem et Tabou, est une dramatisation essentielle par laquelle entre dans la vie un dépassement intérieur de l'être humain - le symbole du père" (Séminaire III, page 244)"

Jean-Pierre CLÉRO toujours, indique que "ce symbole du père, sera depuis le début du Séminaire, désigné par "le nom du père" expression qui donne lieu à deux calembours majeurs : le "non du père" (pour souligner, à un jambage près, la fonction prohibitrice du père dans son incarnation de la loi) et le fameux "les non-dupent errent", l'errance étant le prix à payer de la reconnaissance du caractère symbolique du père. Quoique Lacan, comme Freud, fût athée, la connotation du "nom du père" n'aura échappé à personne".

 Le philosophe, poursuit Jean-Pierre CLÉRO "peut ici se demander pourquoi il faudrait dire la constitution du psychisme humain sous la forme d'une narration mythico-religieuse".  Pour indiquer trois choses à la fois :

- le caractère "événementiel" de cette formation ;

- le caractère général, sinon universel, de ces événements constitutifs ;

- la structure des lignées à travers laquelle ils s'expriment.

"En effet, ce que la psychanalyse peut apporter sur les terrains de la formation  du psychisme et de l'éthique, tient dans le souci du caractère "concret" des événements, et aussi dirions-nous de la liaison constante de la psychanalyse entre théorisation et analyse de patients. Il est frappant que les philosophes modernes, (et les psychanalystes faisant oeuvre de philosophie, comme LACAN ou comme DELEUZE et GUATTARI, dirions-nous), même quand ils veulent dépasser les abstractions du kantisme, sans pour autant retomber dans une vue purement intuitive de l'éthique, ont souvent traité le jeu des positions réelles et fictives requis par la réflexion sur la pratique comme des marques purement formelles, empruntées dans le meilleur des cas, aux logiques modales et aux logiques du temps qui laissent encore hors d'elle la valeur existentielle des événements. Or la psychanalyse introduit des personnages tragiques concrets et des relations concrètes entre eux, encore qu'ils soient schématisés ou épurés : cette introduction fragilise indiscutablement son propos en le particularisant et en le rendant contingent, abrupt ; mais il indique aussi l'événementialité dont l'éthique ne saurait se départir sans perdre de sa crédibilité ni sombrer dans l'abstraction. Cette façon de montrer, avec le maximum de généralité, comment se confectionne un héritage de lignée et comment il contribue à la réflexion éthique est donc essentielle. Le point d'équilibre est sans doute l'un des plus difficiles à trouver. Il faut savoir gré à Lacan d'avoir rappelé, quoiqu'il se situe aux antipodes d'une conception phénoménologique de l'éthique, les exigences d'une conception "tragique" de l'existence, c'est-à-dire qui tienne compte de son caractère événementiel". On pourrait ajouter à cela un certain marquage dès l'origine sur des références à la mythologie grecque, qui renforce l'aspect de généralité aux composantes de la psyché humaine.

"Peut-être tenons-nous, termine Jean-Pierre CLÉRO, "avec cette présente "mythique" du complexe d'Oedipe, non seulement la figuration du caractère essentiel des lignées dans la constitution du psychisme humain, sur laquelle Lacan insiste dans les Ecrits, non sans une pointe de conservatisme (selon nous, pas seulement une pointe...), mais encore l'une des façons les plus plausibles de donner sens à une idée à laquelle tenait particulièrement Freud, tout le long de sa vie et jusqu'à la fin de son oeuvre (...) : la spatialité psychique. (...)". 

 

Jacques LACAN, Ecrits; Seuil, 1975 ; Le Séminaire de Jacques Lacan, Livre III : les psychoses, 1955-1956, Seuil, 1981.

Jean-pierre CLÉO, Le Vocabulaire de Lacan, dans Le Vocabulaire des Philosophes, tome IV, Ellipses, 2002.

 

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Published by GIL - dans PSYCHANALYSE
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