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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 07:48

               Autour du mode d'enrôlement des armées (service militaire obligatoire, volontariat, enrôlement forcé), il importe de distinguer les positions (politiques ou idéologiques) pour ou contre la conscription ou l'armée de métier, positions touchant souvent au coeur des objectifs de la défense, de l'expérience concrète du service militaire et de la professionnalisation, en temps de paix, de guerre ou de crise. Loin d'un angélisme souvent simplificateur dans la présentation des représentations et des faits, il importe également de bien indiquer la nature de la condition de ceux qui sont enrôlés, par rapport à la nature de la condition de ceux qui enrôlent. Les uns et les autres n'appartiennent pas souvent aux mêmes classes sociales. 

 

                    Sur les représentations du service national et de l'armée de métier, nous pouvons repérer les différents acteurs des sociétés, dont nous ne pouvons pas évidemment faire l'économie de l'identification, lorsque sont énoncées, exposées, voire dénoncées ces représentations... Il est nécessaire à ce propos, compte tenu des différenciations sociales importantes, voire des spécialisations dans les sociétés complexes (industrielles et post-industrielles notamment), de bien discerner ce qui relève de représentations liées à l'appartenance à la société militaire (surtout dans les milieux des officiers), au pouvoir politique, aux intérêts économiques (complexes militaro-industriels) ou à la société civile et ce qui relève de sentiments d'appartenance à une même collectivité (nation par exemple). Il se peut que différents acteurs, même si enfin de compte ils effectuent des choix et s'identifient plus à certaines représentations, soient partagés entre différentes opinions, notamment dans les temps de crise.

Que ce soit dans les pays où est instituée la conscription ou dans les pays où dominent l'armée de métier, un triple écart se manifeste : entre la représentation mythique et les réalités de l'évolution de l'armée, entre le temps de la décision et le temps de la réalisation (parfois la décision n'est pas suivie de réalisation conforme aux textes...), entre les attentes vis-à-vis des réformes et les résultats réels de ceux-ci. Le cas français est typique car pendant près de deux cent ans, le choix de la conscription a été fait, mais le cas américain est tout aussi instructif, car il alterne les temps de volontariat et les temps de conscription. Plus généralement, un clivage semble bien exister entre les pays anglo-saxons (où domine le soldat de métier) et la majeure partie des autres pays qui ont précédé ou ont suivi le modèle français.

 

           Le modèle français de la conscription permet de voir en parallèle les évolutions des débats idéologiques, des mythologies et de ceux qui les portent et les évolutions des problématiques purement militaires, avec les sanctions qui découlent des choix opérés lors des guerres ou des crises, de manière souvent abruptes, avec les conséquences que ces évolutions ont sur l'ensemble de la société.

          La mythologie qui entoure les notions de peuple en armes, de citoyens-soldats et de soldats-citoyens, avec en arrière plan des représentations historiques sur les destinées de Sparte, d'Athènes, de Rome et de Carthage, soutient les nombreux débats partisans tels qu'ils s'expriment dans les deux chambres du Parlement ou originairement dans les cahiers de doléances annonciateurs de la Révolution française de 1789. La représentation de l'armée de métier comme liée à la monarchie puis plus tard à une conception autoritaire et militariste de la société et de la conscription comme expression de la volonté populaire et de la défense des libertés perdure tout au long des deux siècles, même si cette représentation change de camp, suivant l'évolution purement politique de la société (alternance fréquente République/Monarchie/voire Empire et droite/gauche). 

        Cette mythologie s'alimente de visions des événements, de la Révolution à nos jours, qui ne correspondent pas toujours à ce que les historiens peuvent maintenant reconstituer avec le recul. Les débats idéologiques se confrontent souvent avec une dure réalité, qui tient à la situation géopolitique du pays et des animosités réciproques en Europe. La nécessité de disposer de troupes nombreuses ou restreintes vers la toute fin de cette période, le débat strictement militaire entre primat de l'armée de choc ou de l'armée de feu, la fréquente crise des effectifs que connaît régulièrement l'armée française jusqu'à la guerre d'Algérie contraignent souvent les responsables politiques à bousculer leur propre agenda de discussion des lois et de mise en application de celles-ci. Les questions de durée du service militaire, de la réserve, du tirage au sort, des remplacements dans la procédure de recrutement, la mise en place des casernes, des amalgames effectués entre les différentes parties de l'armée... découlent de ces dures réalités stratégiques. Et cela même si les justifications idéologiques apportées par ces responsables politiques - parfois très alambiquées au regard de leurs convictions d'origine, camouflent en partie cette bousculade. 

       Les débats internes au milieux politiques - qu'ils soient en liaison ou au contraire en décalage avec le sentiment des différentes parties du peuple - mêlent ainsi souvent deux ordres de considérations lorsqu'ils s'agit de fixer les lois :

- des considérations militaires liées aux systèmes d'alliance et à la situation géopolitique ;

- des considérations sociétales liées à la vision de l'armée, en tant que corps agissant directement sur la société, considérations faisant de l'armée un corps strictement subordonné au pouvoir politique (crainte périodique du coup d'Etat militaire) ou/et faisant en même ce celle-ci un vecteur d'éducation, de civilisation dans l'ensemble de la population.

         Jamais ailleurs, les débats ne concernent autant de parties de la société qu'en France et jamais ailleurs sans doute rencontre-t-on autant de véhémences dans les débats. Ce qui fait qu'en France, les questions de l'armée sont l'un des questions les plus débattues (et cela de manière constante), même si le pouvoir politique, même si le corps militaire...n'en tient que peu compte...

 

            Depuis qu'est instaurée la conscription en 1798, depuis que dans les tout débuts de la première République... (et même avant dans les milieux de la Philosophie des lumières), le lien s'est établi entre le principe démocratique et le principe de participation du citoyen à la défense de ces premiers principes, "aucun régime politique ne veut rompre ce lieu au XIXème siècle. Signe et instrument des nouveaux rapports qui s'établissent entre l'Etat, la nation et les individus à la suite des bouleversements révolutionnaires, la conscription devient le bras armé de l'Etat centralisateur qui mène un processus d'unification nationale et d'acculturation. Ce faisant, elle focalise les passions qu'éprouvent les Français à la fois pour la liberté et pour l'égalité (ce qui déjà ne va pas sans contradiction) et, même elle intensifie le déchirement entre leur vieille hantise de la militarisation et de l'embrigadement et leur conviction que la défense est l'affaire de tous, et le devoir militaire, l'incarnation de la citoyenneté. ces contradictions apparaissent d'abord chez les dirigeants et les représentants de la nation. Elles expliquent un débat sans cesse recommencé et qui dure deux siècles. ce débat a lieu à l'occasion du vote des grandes lois militaires qui organisent l'institution. Au XIXème et XXème siècles, chaque régime veut avoir la sienne et quelquefois plusieurs. A chaque fois ou presque, la discussion parlementaire est un grand moment de confrontation idéologique entre des conceptions différentes de la citoyenneté puis de la démocratie et bientôt de la république, et non entre des projets techniques portant sur les effectifs et la formation de l'instrument de la guerre à préparer ou à venir ; ou plutôt, même quand le débat porte sur le nombre des soldats, la durée du service qu'ils doivent effectuer, question récurrente pendant deux siècles, c'est toujours une idée de la citoyenneté, de la démocratie, de la république qui est à l'arrière-plan de l'argumentation des uns et des autres." (Annie CREPIN)

          La mythologie de la conscription fait appel à la représentation de l'histoire d'une Sparte exclusivement guerrière, d'une Athènes mère des arts, des lettres et des lois, l'une mettant tous les citoyens dans une discipline rigide pour la défense de la Cité, l'autre voulant garder aux libertés une place essentielle. Athènes triomphe de Sparte, l'obéissance aveugle étant finalement vaincue, impuissante devant l'expression de la liberté. Rome, guerrière elle aussi, moins créatrice qu'Athènes, la copiant même, prend la place de Sparte dans l'antagonisme entre devoir et liberté, contre Carthage, république marchande dont l'analogie avec l'Angleterre est toute trouvée et qui fit pour être anéantie. L'évocation de ces "exemples" historiques se fait par allusions aux nations voisines dans les argumentaires déployés au Parlement.  Dès le début des débats sur l'armée, entre philosophes de la période des Lumières précédant la Révolution, cette mythologie sert de point de référence pour MONTESQUIEU (1742, L'esprit des lois), ROUSSEAU, Gabriel Bonnot de MABLY (1709-1785) et même le philosophe militaire (ou le militaire philosophe) Jacques-Antoine-Hippolyte de GUIBERT (1743-1790) (1790, De la force publique, Essai général de tactique). Mais ces débats ne sont pas les premiers à évoquer la conscription, même avant le mot : Maurice de SAXE (Les Rêveries, 1732 publié en 1752), évoque déjà la problématique du recrutement des soldats en regard des nécessités des champs de bataille. Et n'oublions pas non plus que déjà ces philosophes peuvent s'appuyer sur l'expérience de systèmes pré-conscriptionnels établis en Suède (dès le XVIème siècle), en Russie et en Prusse (1733, système des cantons). "L'interrogation des penseurs touchant au fait militaire, dèjà étroitement liées à un questionnement portant sur le fait national, débouche sur la mise en question beaucoup plus ample du fait guerrier et du phénomène de la guerre, couplée avec l'opposition de la civilisation et de la barbarie. Dans l'hésitation entre la mise hors-la-loi de toute guerre devenue rationnelle, la pensée des Lumières s'accompagne de paradoxes et de contradictions. Mais précisément celle-ci s'avèrent fondatrices du service militaire en France en même temps qu'elles expliquent la durée d'un débat qui sera sans cesse relancé pendant deux siècles". (Annie CREPIN). 

     Cette mythologie se renforce de la représentation de ce que fut la bataille de VALMY en 1792, qui doit plus aux réorganisations précédentes de l'armée royale qu'aux bataillons de volontaires. L'essentiel est qu'une armée définie comme nationale et révolutionnaire, au moment de l'abolition de la royauté, défait les forces de l'absolutisme et s'élance pour la libération des peuples d'Europe.

     De manière assez constante, parallèlement à la réflexion philosophique, la réflexion stratégique et militaire alimente ces débats, et souvent elle se trouve en porte à faux avec la première, dès les oeuvres de Joseph SERVAN (Le Soldat citoyen ou Vues patriotiques sur la manière la plus avantageuses de pourvoir à la défense du royaume, 1771, publié en 1780), même si elle s'y alimente. Celui-ci écrit par exemple que "la véritable constitution d'un royaume a toujours consisté dans l'obligation que chaque sijet contracte en naissant, de servir sa patrie (...). On croit que le meilleur et le plus juste des moyens pour suppléer à l'insuffisance des enrôlements libres serait l'obligation du service militaire pour tous les citoyens sans distinction d'état depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à l'âge de quarante ans". 

     Au fil des siècles, pèsent beaucoup sur les débats (parmi d'autres), avec des considérations tour à tour philosophiques et militaires, le chevalier d'ARCQ (ou Philippe Auguste de Sainte-Foix) (1756, La noblesse militaire ou le Patriote français), Jean-Christophe SANDRIER (Chevalier des Pommelles) (1790, Mémoire sur le mode de formation et de recrutement de l'armée auxiliaire), Jean Frédéric de la Tour du PIN GOUVERNET (1727-1794), Edmond Louis Alexis Dubois de CRANCÉ (1747-1814), Jean-Baptiste JOURDAN (1762-1833), Pierre DELBREL (1764-1846), Laurent de GOUVION SAINT-CYR (1764-1830), Elie DECAZES (1780-1860), le maréchal Nicolas Jean-de-Dieu SOULT (1769-1851), François GUIZOT (1787-1874) (De la souveraineté, 1822), le maréchal Adolphe NIEL (1802-1869), Jules LEWAL (La réforme de l'armée, 1871), Jean JAURES (1859-1914) (l'Armée nouvelle, 1910), Philippe PETAIN (1859-1951), Jean FABRY (1876-1968), le général Pierre Auguste  ROQUES (1856-1920) (l'armée française vivra, 1929), Raoul CASTEX (1878-1968) (1929-1935, Théories stratégiques), Charles De GAULLE (1890-1970) (Vers l'armée de métier), Emile MAYER (1851-1938) (La France et son armée, 1938), Léon BLUM 1872-1950), Jean De LATTRE de TASSIGNY   (1945, Il faut refaire l'armée française), Michel DEBRE (1912-1996), Pierre MESSMER (1916-2007), Charles HERNU (1923-1990), Pierre JOXE (NÉ EN 1934)... Dans des camps parfois opposés, ils contribuent à l'élaboration d'une bonne vingtaine de lois sur la conscription et le service national, celle de 1905, établissant véritablement l'obligation personnelle et généralisée du service. A chaque guerre importante (1870-1871, 1914-1918, 1939-1945), à chaque grande crise politique (Affaire Dreyfus, Guerre d'Algérie), des tournants sont pris dans le cadre de ces lois, pour définir les durée de service, les conditions de recrutement (tirage au sort, remplacements, réquisition...), la composition des unités militaires (garde nationale, garde mobile, réserve), les conditions de l'exercice du service (casernes, 1872). Mais entre les publications des lois, souvent des mesures d'urgence sont prises sous l'emprise des faits militaires, mesures qui parfois vont à l'encontre des philosophies affichées.

 

   Annie CREPIN, Histoire de la consciprion, Gallimard, collection folio histoire, 2009.

 

                                                                                                                                                                    STRATEGUS

 

 

 

 

 

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