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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 15:55
              Selon certains philosophes, le pragmatisme, mouvement en soi réaliste, abandonne les terrains de l'idéalisme venu d'Europe qui continue d'investir le champ universitaire américain. Cet idéalisme reste conquérant dans cette période d'avant la Deuxième Guerre Mondiale ; aussi un groupe de jeunes philosophes décident-ils d'attaquer directement ses fondements. En le faisant avec succès, les partisans du néo-réalisme et du réalisme critique creusent la distance qui sépare les philosophies européennes et américaines (des Etats-Unis, faut-il préciser...).
     En 1910, dans "A program and First Platform of Six Realists", Ralph Barton PERRY (1876-1957), Edwin Bissel HOLT (1973-1946), William Peperell MONTAGUE (1873-1953), Walter Boughton PITKIN (1878-1953), E.G. SPAULDING et W.T. MARVIN, les uns mettant l'accent sur les sciences physiques et surtout biologiques, l'autre sur l'histoire ou sur les aspects psychologiques et physiologiques de l'épistémologie, tracent la voie d'une critique de l'idéalisme. Ils se constituent en Ecole en 1912 par la publication d'un ouvrage collectif, The New Realism : Cooperative Studies in Philosophy. (Gérard DELEDALLE) Ces auteurs veulent se distinguer de l'idéalisme non seulement sur le fond mais aussi sur la méthode d'expression, faisant de la philosophie une discipline coopérative, qui se discute collectivement, pour dépasser les querelles entre académismes que l'on connaît bien en Europe entre partisans de HEGEL et de KANT.
   Comme l'analyse déjà en 1920 René KREMER, dans la Revue néo-scolastique de philosophie, leur critique de l'idéalisme veut le prendre sous l'angle de ses idées de fond, faisant fi des méandres historiques des oeuvres, balayant aussi les détours jugés tortueux de son expression. C'est surtout sur une interprétation de l'idéalisme que le néo-réalisme américain se construit, et sur une interprétation que sans doute nombre de philosophes européens laisseraient dubitatifs...Cette interprétation a le mérite considérable toutefois de vouloir mettre à la portée de tous la discussion philosophique sur le réel et sa nature, même si c'est au prix d'une simplification sans doute déformante. Ce néo-réalisme est le second mouvement philosophique proprement américain, qui s'enchaîne d'ailleurs directement sur les réflexions du premier et particulièrement sur les réflexions de William JAMES dans Does Consciousness Exist? (1904).

      Pour les philosophes néo-réalistes, ce qui caractérise l'idéalisme et ce qui détermine leur opposition, c'est une combinaison spéciale de morale, de métaphysique et d'épistémologie. Ils entendent entrer dans sa problématique qui part du fait que la réalité qi ne peut être connue que par un sujet lui-même faisant partie de cette réalité. entre l'objet et le sujet, afin que l'expérience que nous croyons immédiate ne soit pas un facteur d'illusion, s'interpose un intermédiaire, l'idée, propriété du sujet, par laquelle il entre en contact avec l'objet. C'est, comme le rappelle René KREMER avec les néo-réalistes, dans l'étude des relations entre ces trois éléments - objet, sujet et idée - que l'idéalisme trouve sa source.
Ralph Barton PERRY, dans The Ego-centric Predicament de 1910, accose l'idéalisme d'avoir fait d'une difficulté à résoudre une catégorie explicative : "En tant que sujet je cherche évidemment un objet. Quoi que je trouve est ipso facto mon propre objet. Par conséquent, je ne peux rien découvrir qui ne soit "donné" à moi ou à quelque autre sujet. Tout ce qui est connu doit être connu par quelqu'un ; il est impossible d'éliminer le connaissant du connu. Ce fait évident décrit le processus général de la connaissance, mais quand on le généralise, comme le font les idéalistes, en un énoncé portant sur ce qui est connu, il devient banal. Il signifie pas de là, n'en déplaise aux idéalistes que toutes les choses sont connues ni qu'elles n'existent que comme objets de sujets. Il est donc nécessaire de distinguer entre la situation de connaissance où le prédicament égo-centrique est un véritable prédicament et les autres types d'existence qui sont connus ; car, parmi les relations connues, il y a la relation d'indépendance. En d'autres termes, il est impssible, en dépit du prédicament égo-centrique, de découvrir la différence entre les objets indépendants et les objets dépendants. D'où il ressort que le prédicament égo-centrique n'est pas ontologique et que la métaphysique ne dépend pas d'une théorie de la connaissance."
C'est trois thèse qui apparaissent dans le programme de 1910 (Gérard DELEDALLE) :
   - l'épistémologie n'est pas logiquement fondamentale : on ne peut pas déduire la nature de la réalité de la nature de la connaissance ;
    - il n'y a pas seulement de nombreuses propositions existentielles aussi bien que non existentielles qui soient logiquement antérieures à l'épistémologie : il y a certains principes de logique qui sont antérieurs à tous les systèmes scientifiques et métaphyiques, et parmi eux figure le principe de l'extériorité des relations. Il y a des essences et des universaux qui ne dépendent pas de la conscience que nous en avons, qui ne sont pas empiriquement observables, mais logiquement identifiables.
      - corollaire des deux première thèses, celle de la présentativité de la connaissance, la troisème thèse est que la connissance étant une relation comme les autres, elle appartient au même monde que son objet. Elle a sa place dans l'ordre de la nature. Elle n'a rien de transcendantal ni de surnaturel. En conséquence, tout objet est directement présent à la conscience, autrement dit, la différence entre le sujet et l'objet de la conscience (ou de la connaissance) n'est pas une différence de qualité ou de substance, mais une différence de rôle ou de place dans une configuration.
  Les choses existent, même quand nous n'en avons pas conscience, et en fait tout le problème de la connaissance, très loin d'un dualisme épistémologique prôné par DESCARTES ou LOCKE, réside dans la saisie des choses "directement" et non par le truchement de copies ou d'images mentales.
           Mais les membres du  groupe initiateur du néo-réalisme ne s'accordent pas sur la troisième thèse. Le caractère "présentatif" de la connaissance provoque sa scission en deux factions, une dite de gauche, l'autre dite de droite, par William MONTAGUE :
Celle de "gauche" de Ralph Barton PERRY utlise des arguments psychologiques : le problème de la connaissance consiste (Present Philosophical tendencies, 1912) à définir la relation entre un esprit et ce qui est en relation avec cet esprit à titre d'objet, sans se référer à l'esprit comme conscience subjective. Ce qui est directement perçu soit par l'observation, soit par l'introspection, c'est l'esprit réel : par l'une on atteint l'acte de l'esprit, par l'autre, son contenu ; mais on peut de l'acte inférer le contenu, et par le contenu connaître l'acte, parce que les éléments mentaux sont neutres et interchangeables et parce que l'esprit humain agit en se fondant sur des abstractions et des principes. L'existence de l'erreur des sens provient du fait que la réalité est un faisceau objectif de contractions. L'erreur vient du monde, non du processus psychiques de la connaissance qui traduit sans la déformer la "déformation" de la réalité.
Celle de "droite" de William Pepperell MONTAGUE reconnaît l'existence de l'irréel, mais lui refuse toute action. Parce qu'il est stérile, l'irréel ne peut être cause d'erreur. Les choses qui constituent le monde existant ont en dernière analyse, des positions univoques, indépendantes de toutes les combinaisons contradictoires sous lesquelles elles peuvent nous apparaître (Confessions of an Animistic Materialist, dans Contemporary American Philosophy, 1930).

        En fait, pour d'autres philosophes, qui rejettent également l'idéalisme, cette problématique de la relation de l'esprit connaissant et de la chose connue dans un acte de connaissance ne résout rien, ou ne va pas assez loin. Durant DRAKE, Arthur O LOVEJOY (1873-1962), J.B. PRATT, A.K. ROGERS, George SANTAYAMA (1863-1952), Roy Wood SELLARS (1880-1975) et C.A. STRONG, dans leur Essays in Critical Realisme de 1920 entendent montrer que la connaissance  est intentionnelle et non intuitive. L'esprit prend conscience de l'objet qu'il connait, qui ne devient pas l'objet par intuition ; l'esprit se tient en retrait, sur ses gardes, "salue" à distance l'objet.
  Les réalistes criticistes s'accordent sur les deux points suivants (Gérard DELEDALLE) :
       - Existence de choses physiques externes non connues en tant que choses physiques, mais se manifestant par leur action sur les organes sensoriels (le monde physique est affirmé et non inféré) ;
       - Perception intuitive interne, d'une part des impressions sensorielles produites par les choses du monde physique et d'autre part des réactions subjectives - ajustements moteurs et attentes mentales - à ces choses. L'intuition est intention.
 
                Nous n'entrerons pas dans le cadre de cet article dans les différences entre le réalisme critique essentialiste de George SANTAYA, le réalisme critique perceptualiste temporaliste d'Arthur O LOVEJOY et le réalisme critique perceptualiste naturaliste de Roy Wood SELLARS.
Ce qu'il faut juste percevoir dans les réflexions de ce blog sur le conflit, c'est qu'ils ouvrent la voie au naturalisme, lequel, avec les deux réalismes que nous venons de survoler, à une vision philosophique qui soutient une philosophie politique. Que ce soit réellement des réflexions de fond qui entraînent une perception de la société ou des positions sociales qui influent sur des manières de voir la réalité la plus physique (au sens des sciences physiques), il existe un lien fort (parfois d'ailleurs dénoncé - certains qualifiaient la morale de PERRY comme caractéristique de la mentalité affairiste américaine...) entre une manière de voir le monde des choses et le monde des humains, et de là les affaires de la Cité. Le combat contre l'idéalisme est pour certaines franges de la société, et notamment de certaines parties de la communauté scientifique souvent un combat contre des interprétations absolutistes ou théologiques du monde (ce qui ne veut pas dire que ces combats, qu'elles que soient leur motifs, atteignent réellement leurs objectifs...).

  Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; René KREMER, Le Néo-Réalisme américain et sa critique de l'idéalisme, dans Revue néo-scolastique de philosophie, n°85, 1920.

                                                                                     PHILIUS
          

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Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
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