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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 10:38

   Concept déjà pertinent lors de la guerre froide, au sens complet du terme - croyance en la vérité de quelque chose, ainsi la possibilité et la volonté d'utiliser des armes nucléaires si "besoin est" - la crédibilité l'est encore davantage aujourd'hui, autant pour des pays à "expérience" nucléaire éprouvée que pour les pays postulants au statut de puissance nucléaire. Il faut noter que la part de croyance, soutenue bien entendu par les informations officielles à destination des partenaires/adversaires et par une vérification à l'aide de l'espionnage, reste toujours prépondérante même pour les pays à "tradition nucléaire" (envers eux et pour eux...).

 

   Thérèse DELPECH écrit que "traditionnellement, la crédibilité tient à deux dimensions : les capacités militaires réelles et la résolution à s'en servir. L'adversaire doit être convaincu que la capacité de l'ennemi à agir est bien réelle, pour qu'il comprenne qu'atteindre ses objectifs sera plus coûteux que les avantages escomptés. Il doit également croire en la détermination de l'ennemi à agir : les intentions doivent être crédibles. L'évaluation de la détermination de l'adversaire pourrait passer par l'analyse de la façon dont il a réagi antérieurement à des circonstances similaires, ses déclarations et le comportement de son gouvernement et des opinions publiques, nationales et alliées."

Elle évoque le rapport des scientifiques participant au programme Mahattan en 1944 à la commission Jeffries. On pouvait y lire : Le seul objectif possible d'une réarmement nucléonique indépendant c'est d'acquérir la certitude qu'à une dévastation soudaine et totale de New York ou de Chicago, on sera en mesure de répondre dès le lendemain par une destruction encore plus effroyable des villes de l'agresseur, tout en espérant que la crainte d'une telle dévastation le paralysera."

Des informations furent données au gouvernement japonais sur la puissance disponible afin de l'inciter à la capitulation, mais il semble qu'il n'a pas cru à cette menace. Même si les circonstances de cette communication restent encore obscures (toutes les archives ne sont pas encore ouvertes...), le fait est que la crédibilité d'une telle menace apparaissait nulle, dans la mesure même où les services de renseignements japonaix surveillaient les préparatifs d'un débarquement américain de très grande ampleur en vue de l'invasion et même de la conquête du Japon. Après les destructions nucléaires de deux villes japonaises, la donne change pour toute la durée de la guerre froide.

Précisément, pour cette période, Thérèse DELEPCH pose la question de savoir si l'opinion des scientifiques du programme Manattan a pu s'y appliquer valablement. "Herman Kahn souligne que la prise en compte de la puissance des représailles intervient dès le départ dans l'évaluation de la crédibilité : "La crédibilité dépend de notre volonté d'accepter le choc des représailles de l'autre partie, (...) elle dépend des dégâts que l'ennemi peut causer, et non du préjudice qu'il peut craindre de notre part."

Dans une situation de parité, les menaces nucléaires peuvent manquer de crédibilité. Peut-être les Soviétiques n'ont-ils jamais cru à la parité pour cette raison même. Et la destruction de New York ou Chicago est bien différente d'une agression plus limitée. Quel gouvernement démocratique et responsable oserait utiliser la bombe H en réponse à une agression limitée? La crédibilité risque d'être entamée autant dans une situation de parité (représailles) que dans le cas d'une frappe limitée (proportionnalité).

Actuellement, le deuxième problème apparait plus pertinent que le premier, à défaut d'un concurrent de force égale. Répondre à une frappe nucléaire limitée par une attaque conventionnelle reviendrait à remettre en question tous les autres engagements, notamment vis-à-vis des alliés. L'interdépendance en engagements d'un pays est garante de sa réputation par rapport à ses propres actions et au comportement auquel les autres s'attendent. C'est là une part essentielle de la crédibilité d'une puissance."

 

   La question de la crédibilité n'est pas vue de la même manière par l'appareil militaire et par l'administration diplomatique. Les responsables militaires s'inquiètent toujours plus du niveau de préparation de l'arsenal nucléaire dans un engagement dont les scénarios peuvent varier tandis que les diplomates (et les services de renseignements) se polarisent beaucoup plus de l'opinion des adversaires/partenaires à propos de la matérialité d'une menace nucléaire (volonté et capacités). Ainsi si les efforts des diplomates d'après guerre froide se polarisent sur des processus de désarmement, ceux des militaires sont de s'opposer à l'ensemble des processus qui, selon eux, peuvent nuire à la crédibilité de l'existence d'un arsenal prêt à servir. Et ceci singulièrement à proposer des essais nucléaires. 

  Ainsi plusieurs officiers sont intervenus sur ce débat qui consiste à savoir si la crédibilité peut être vraiment assurée par la seule simulation? C'est dans ces termes que cette question est abordée en septembre 2005 à l'ENSTA lors d'échanges sur "la dissuasion nucléaire française en question(s). Si les deux officiers Roger BALERAS, ancien Directeur des Applications Militaires au CEA et Michel de GLINAIASTY, Directeur Scientifique Général à l'ONERA répondent plutôt positivement, sur la contribution de la simulation des essais nucléaires à la crédibité,  à la question, la formulation de la question elle-même semble indiquer que des interrogations semblent subsister dans les milieux militaires.

Sur les conditions de la crédibilité, ils disent que "les données expérimentales de nos essais nucléaires peuvent permettre aujourd'hui de corriger nos modèles quelquefois empiriques du passé, car nous disposons d'une informatique cent fois plus puissante qu'en 1995 et il nous est possible d'asseoir nos modèles de physique d'une façon plus précise. L'arrêt des essais n'a pas interrompu le travail des physiciens. Ce travail de fourmi, mené avec rigueur, est d'une importance considérable pour le programme de simulation. Ces travaux se poursuivront au fur et à mesure que nos outils de simulation auront avancé, notamment avec les futurs moyens numériques. Ainsi, les concepteurs disposeront de faits expérimentaux pour performer les modèles physiques et la science des armes." Sur le possible décalage entre simulation d'essai et essai réel, ils soutiennent une argumentation qui repose sur le nombre importants et la qualité variée des essais nucléaires réalisés qui fournit matière à analyse plus que suffisante pour améliorer la performance des armes futures. Tout en considérant le fait que la validation des enseignements tirés des simulations requiert des essais partiels (en soufflerie ou en étude de dégagement de chaleurs...) qui permettent de confirmer et même d'affiner les résultats de ces simulations. "Réaliser des armes nucléaires et en garantir la fiabilité et la sécurité sans essais (globaux), à partir de la seule simulation est certes difficile mais demeure possible à condition de ne négliger aucun des aspects (...). le programme simulation a bien pris en compte l'ensemble des moyens nécessaires pour atteindre cet objectif".

     Bien entendu, sans aucunement partager (en aucune manière d'ailleurs) le contenu de la doctrine de dissuasion nucléaire (ce que les participants du colloque sus-mentionnés font d'ailleurs) (et encore moins une légère de guerre thermonucléaire à la Herman Kahn), nous pouvons nous poser la question de cette position entre simulation et réalité, qui revient à demander à des architectes de simuler des constructions sans plus jamais superviser de construction réelle... N'y-a-t-il pas là le germe (bienvenu si l'on adopte une position pacifiste) d'un certain dépérissement des armes nucléaires, qui pourrait conduire, via peut-être une guerre informatique déformant les données des matériels de simulation, à l'abandon pur et simple de tout arsenal nucléaire sophistiqué? Et à terme, puisqu'en l'absence d'essais nucléaires, les Etats qui en possèdent, ne pourraient-ils pas en inférer une perte de crédibilité? Bien entendu, même si l'état des armes nucléaires n'est pas exactement conforme aux spécification d'utilisation sur le terrain, la temps où on en arrivera là n'est même pas à l'horzon du XXie siècle... Et de toute façon, précises ou pas, complètement performantes ou pas, elles constitueront encore longtemps sans doute un arsenal terrifiant propre aux usages de la dissuasion. Et ce qui nous ramène au fait que ce ne sont pas d'abord les conditions matérielles d'usage de ces armes qui importe dans la crédibilité d'une défense nucléaire, mais bien la ferme intention de les utiliser en dernier ressort, et le partage de ce sentiment par l'Etat "nucléaire" lui-même, et par ses partenaires comme par ses adversaires...

 

Sous la direction de Pierre PASCALLON et Henri PARIS, La dissuasion nucléaire en question(s), L'Harmattan, 2006. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jocab, 2013.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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