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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 10:40

        Le développement des nouvelles technologies d'information suscite autant d'espoirs que d'illusions. L'histoire des technologies devraient pourtant nous rappeler que sur le fond, l'introduction de nouvelels technologies dans les sociétés ne changent pas pour autant la nature des conflits qui les traversent : l'invention de la roue, de la poudre, de l'imprimerie, de l'électricité, de l'informatique, de l'aviation, des antibiotiques... n'ont pas changé la nature des conflits entre les hommes, entre les groupes, entre les Etats, entre les entreprises. Il y a toujours autant d'enjeux sociaux, économiques, politiques, voire plus, à l'émergence de nouvelles techniques. Seules les modalités de ces conflits changent, les rendant parfois plus compliqués à résoudre, parfois changeant les perspectives pour les résoudre... Ce qui change radicalement toutefois, c'est le rapport de l'homme à la nature, à son passé, à son propre groupe d'appartenance. Mais l'introduction de nouvelles philosophies, notamment la laïcité, change bien plus les rapports entre les hommes, qu'il y ait ou non de nouvelles technologies. Tel est l'argumentaire de nombreuses réflexions qui vont et veulent aller à contresens d'une certaine idéologie du progrès bien en phase avec certains intérêts économiques et politiques. Aussi, actuellement, la vogue est à la croyance que les nouveaux réseaux de communication (Internet...) vont changer radicalement les rapports entre les hommes, vont par exemple pour reprendre l'utopie de Jeremy RIFKIN, provoquer la troisième révolution industrielle, tout en oubliant qu'ils ont encore besoin des processus de la première et de la seconde pour vivre... Il est vrai qu'il est bien plus productif, surtout  pour les grands groupes dominants de l'informatique, de promouvoir une vision sociale où l'informatique occupe la première place en prestige et en profits... que de s'atteler à la résolution de conflits pourtant anciens. C'est contre toute cette idéologie diffusée à longueur de journées que de nombreux chercheurs mettent l'accent plutôt sur les continuités historiques que sur les ruptures, en ce qui concerne l'introduction de nouvelles technologies. Sans estimer que celles-ci n'influent que très peu sur l'évolution de l'humanité - l'urbanisation massive est tout de même un produit direct due l'industrialisation du monde - ils remettent en perspective le rôle de ces technologies dans l'évolution socio-économique et politique. Et du coup, obligent - au grand dam de tous ceux qui voudraient aller indéfiniment dans la même direction (d'ailleurs dévastatrice à bien des égards) - à repenser à grands frais les relations entre les hommes, à se pencher sur les besoins de milliards d'êtres humains, partout à la surface de notre planète. Sur leurs conflits et les moyens de les résoudre, qui relèvent eux, d'une autre technologie, d'une technologie politique, impossible à faire fonctionner sans démocratie réelle et sans participation réelle de tous.

 

      L'émergence des nouvelles technologies (réseaux internet...) changent la représentation des rapports entre les hommes, sans réellement aller vers un changement de ceux-ci, et sans doute en aggravant des conflits déjà pré-existants. En tout cas, c'est dans un monde empli d'écrans - lesquels sont à la fois ouverture sur le monde entier, et barrage à la relation directe avec les autres - que vivent une grande partie de la population mondiale (mais pas tous, très, très loin de là...). Dans un monde où l'espace public et privé s'emplit de mutilples écrans fixes et mobiles, du cinéma, de la télévision au smart-quelque chose, toute une façon de voir le monde et d'agir dans le monde change. 

 

      Valérie CHAROLLES pense que'émerge même une philosophie de l'écran, : "Avec le cinéma, l'ordinateur et enfin les réseaux, une partie de plus en plus grande de notre rapport à la réalité passe par la représentation, en l'occurrence la représentation visuelle. Notre mode d'accès à la réalité a été reconfiguré mais peut-être aussi la réalité elle-même. La reconfiguration de la réalité qui en résulte repose sur des mécanismes d'écho et de miroitement. Ces mécanismes sont au coeur de la manière dont fonctionnent tant les médias que les réseaux ou encore les places boursières. C'est là un phénomène significatif à l'échelle de l'histoire des civilisations : il nous fait passer de l'univers infini, du monde naturel tel que l'ont décrit philosophes et physiciens à partir du XVIIe siècle, à un système réfléchi. La vision d'un monde que nous n'aurions pas fabriqué y est radicalement dépassée. Ce faisant, les modes de résolution des problèmes dont la philosophie des Lumières constitue en quelque sorte l'aboutissement pour l'ère de civilisation précédente deviennent, pour une large part, inopérants ; et les questions philosophiques sont déplacées.

Il y a en particulier deux questions essentielles sur lesquelles on pouvait estimeer que la modernité avait apporté des réponses presque définitives, en termes de principes au moins : celle de la régulation de la sphère marchande et celle de la distinction entre espace public et espace privé. Or, sur ces deux points, l'avènement d'une civilisation d'écrans apparait à ce point important qu'il remet en cause ce qui a pu être pensé avant. Sur ces deux terrains, l'échange marchand et le partage entre sphère privée et sphère publique, on voit bien en effet que les solutions que nous avons forgées au cours de l'histoire ne sont pas aujourd'hui d'un secours suffisant pour aboutir à des modes de régulation des conflits apaisés." La philosophe estime que "dans ces conditions, c'est tout notre rapport au savoir qu'il faut revoir pour tisser de nouvelles relations entre science et politique, ou plutôt ouvrir un espace entre savoir et décision, espace que la pensée des Lumières a voulu entièrement combleer et dont nous devons aujourd'hui trouver la juste mesure. Celle-ci passe par la remise en cause du déterminisme comme conception dominante du fonctionnement du monde." Elle avertit : "il en va de notre capacité à décider. Si nous ne réformons pas notre conception de l'entendement, si nous n'inventons pas une nouvelle manière d'imbriquer action et connaissance, il ne nous restera plus de place pour la décision humaine dans la sphère rationnelle ; nous renverrons toute forme de choix volontaire à l'irrationnel, ce qui ne peut avoir de conséquences positives pour le devenir de l'humanité." 

 

    Cet avertissement, loin des chants et des danses autour des joies de l'internet, est partagé par de nombreux chercheurs, scientifiques ou sociaux, de manière dispersée et indépendante. Une partie des chercheurs en sciences sociales, ceux par exemple regroupé avec Philippe ENGELHARD autour de préoccupation sociétales, pose par exemple quatre série de questions, déjà évoquées pour certaines au début de ce que l'on a appelé l'informatisation de la société  :

- Est-ce que les techniques "changent" les sociétés et les cultures (voire le cerveau des individus) - et qu'est-ce que cela veut dire? Autrement dire que signifie "changer", et qu'entendre par "culture", "société" et "information"? En outre, est-ce que l'Internet est une "technique"? Et, qu'entendre par "technique"?

- Quelles sont les incidences de l'Internet sur les sociétés? La micro-segmentation, ou "grappisation" des sociétés contemporaines lui est-il imputable? Et quel est le degré de pertinence et, le cas échéant, de stabilité de cette "grappisation"?

- Quelles sont les conséquences de l'Internet sur l'art, la science, l'économie et la politique?

- Les concepts "d'intelligence collective", de "société de l'information" et de "nouvelle économie" sont-ils "nécessaires" et ont-ils un sens?

   Cet auteur énonce deux thèses transversales :

- Les TIC (Techniques d'Information et de Communication) contribuent à la déréalisation des choses et des êtres ; confèrent à "l'autre" et au monde une existence de plus en plus fantomatique ; nous enferment dans des solliloques futiles ; précipitent ainsi, pour le meilleur et plus probablement pour le pire, la victoire de l'idéalisme philosophique le plus trivial ;

- La technophilie ambiante participe de cet idéalisme latent ; exarcerbe l'idée de la toute puissance des techniques ; contribue à nous faire tenir pour négligeables les singularités de l'espace physique autant que celles de l'espace social et culturel ; conforte de cette façon "l'idéologie de la blobalisation" et l'égocentrisme des puissants.

Pour autant, l'auteur estime qu'il est toujours possible de ne pas s'insérer dans une dynamique mortifère. De toute manière, répétons que l'information... Internet fonctionne avec de l'énergie électrique : débrancher individuellement et/ou collectivement ces outils techniques est toujours possible. Comme pour toute technologie, le mouvement d'ensemble n'est jamais irréversible.  L'évolution technologie reste toujours, collectivement, de notre fait. 

L'auteur, vu cette technophilie ambiante (et souvent aveugle) se croit obligé d'écrire que "tenter de corriger les effets pervers des techniques (dont ceux de l'Internet) est aussi légitime, collectivement, que de tenter de redresser les effets pervers du marché - quand même l'entreprise se révélerait malaisée." 

Plus loin, il déclare qu'"il me semble, finalement, que nous surévaluons la capacité de l'Internet à changer les sociétés parce qu'à notre insu nous avons une conception animiste des technoques (nous sommes enclins à penser qu'il y a un "fantôme dans la machine"!) et parce que nous surestimons le pouvoir de l'information." Elément sur lequel il revient souvent : "Il parait en revanche évident que l'afflux désordonné et croissant de l'information, dont l'Internet et les médias en général portent indirectement la responsabilité, exerce des effets pervers sur les systèmes productifs et les marchés, la politique, l'art et la science." Il soutient que "l'Internet distrait notre attention, nous submerge d'informations, et n'est par là même que peu favorable à l'imagination telle (qu'il l'entend), et donc tout aussi peu à la découverte et à l'innovation."  Effectivement, diverses enquêtes sur l'utilisation d'Internet montre une certaine restriction dans l'utilisation de ses ressources, la plupart des internautes revenant toujours aux mêmes sites et ne surfant que dans un nombre faible de sites... 

Le même auteur pense que la même idéologie prône à la fois la globalisation et la généralisation de l'utilisation d'Internet. Pour les diffuseurs de cette idéologie, l'Internet constituait le chainon manquant du processus - celui qui allait permettre de donner de la substance apparente à l'idée d'intelligence collective émergeant de la Toile, d'accréditer l'hypothèse selon laquelle découvertes scientifiques et innovations ne résultent que d'un traitement pertinent de l'information accélérée par l'Internet, de susciter l'opinion selon laquelle l'Internet est en passe d'unifier le monde, d'abolir les distances, et donc de rendre caduc le concept d'espace." Il accorde à cette idéologie un caractère maladif : "Chaque société ou culture a probablement ses névrosés (il fait référence à l'tude de pierre-Henri CASTEL, Armes scrupulenses, vies d'angoisse, tristes obsédés, octobre 2011) - il est bien possible que dans un avenir plus ou moins proche, le terme même de "société de l'information" désigne le syndrome d'une névrose obsessionnelle collective d'un type particulier". Il est vrai que ça et là commence à diffuser des études sur les addictions à Internet, que ce soit par l'usage effréné de jeux videos ou par l'obsession des portables... Il estime, que si l'on peut entreprendre des actions contre ces mêmes addictions, "le vrai risque est bien plutôt que l'Internet (et les paraboles sur les robots!) contribue à nous distraire de la vraie vie, des vrais problèmes, des vraies personnes, et des vrais enjeux.". Comment? en nous submergeant du bruit de l'incessante et insipide communication." L'accès généralisé à Internet constitue selon lui un "gigantesque alibi social" : "nous y avons tous accès et à pas très cher, et chacun peut s'y exprimeer (à quelque chose près) comme il l'entend. Nous sommes donc "égaux" devant le "Dieu Internet"", expression qui veut signifier quelque chose de l'insconscient (collectif) plus qu'à prendre au pied de la lettre. Il se peut effectivement que le fait de pouvoir s'y exprimer donne l'impression de vivre en démocratie, de participer à la vie publique. Or le poids des mots varie bien suivant leur provenance et par ailleurs, la "démocratie virtuelle" ne remplace pas la "démocratie réelle". Elle aurait plutôt tendance, selon nous, à s'y substituer, à substituer au réel engagement social, politique, économique, un engagement "virtuel", dont on espère une répercussion (problématique) dans la vie réelle. 

 

   Jean-Loup SAMAAN, partant de ce même constat d'enthousiasme ambiant pour la thématique du cyberespace, se centre sur la possibilité que ce cyberespace soit un nouveau territoire de conflits. Il fait référence à des événements tels que les cyberattaques en Estonie en 2007, le scandale Ghostnet en 2009 (réseau chinois d'espionnage), le virus Stuxnex qui aurait ralenti le programme iranien en 2010, et il y en a beaucoup d'autres et cela semble s'accélérer. "Qui dit territoire, dit enjeux géopolitiques. Or, les études sur le cyberespace témoignent de la difficulté encore grande d'appréhender cet objet comme un milieu, où les concepts classiques de l'analyse géopolitique pourraient être exploités." l'histoire d'Internet fait apparaitre une nuisance technique devenant phénomène stratégique. L'analyste géopolitique au ministère français de la Défense, après avoir exposé brièvement l'histoire des origines militaires du cyberspace, explique un certain nombre d'évolutions sur l'utilisation de ce cyberspace. Il tente une articulation d'une pensée stratégique des cyberconflits, tant sur le plan militaire que sur le plan de la sécurité civile.

 

    Même s'il est encore bien tôt pour avoir des perspectives globales sur la question, l'accélération des utilisations du cyberespace par de très nombreux acteurs sociaux, économiques et politiques, sans compter la masse d'interaction des internautes (utilisateurs) eux-mêmes, semble provoquer un sentiment d'urgence sur l'élaboration d'une pensée stratégique. C'est en tout à cela que s'essaie des auteurs aussi divers que Olivier KEMPF (Introduction à la cyberstratégie) et David FAYON (Géopolitique d'Internet) pour n'en citer que deux. le premier tente, à partir d'une étude sur les caractéristiques du cyberespace, de cerner les diverses représentations qui se forme autour de lui, et à partir des concepts stratégiques usuels, de formuler les éléments d'une cyberstratégie. Le second se penche surtout sur les enjeux sociétaux majeurs induits par l'utilisation de plus en plus massive d'Internet dans les domaines économiques et politiques. Il livre un certain nombre de scénarios (il faut dire que tous les organismes de renseignement de par le monde s'y adonne avec prolixité) sur le futur.

C'est donc dans de multiples directions, celles où sont présents de nombreux conflits de nature différente, mais aux  multiples effets croisés et cumulatifs, que les réflexions se portent, menées tant par les acteurs qui ont tout à fait intérêt au développement des nouvelles technologies de l'information que par ceux qui mettent en garde sur leurs aspects destructeurs. S'il n'y a pas à proprement parler de nouveaux conflits, sauf ceux qui sont inhérents à la technique elle-même (les acteurs informaticiens pouvant faire figure de soldats de guerre économique ou politique ou de guerre tout court), ces technologies colorent certains conflits préexistants de nouveaux aspects.

 

Jeremy RIFKIN, La troisième révolution industrielle, Les liens qui libèrent (LLL), 2012. Valérie CHAROLLES, Philosophie de l'écran, Fayard, 2013. Philippe ENGELHARD, L'Internet change t-il vraiment nos sociétés? Tome 1, L'Harmattan, 2012. Olivier KEMPF, Introduction à la cyberstratégie, Economica, 2012. David FAYON, Géopolitique d'Internet, Economica, 2013. Jean-Loup SAMAAN, Le cyberespace, nouveau territoire de conflits?, dans Géographie des conflits, SEDES/CNED, 2011.

 

STRATEGUS

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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